Trois ans après l’essai réussi de “La Contra Ola“, le label suisse Bongo Joe tente une nouvelle fois de nous faire oublier l’idée selon laquelle l’Espagne, longtemps, se serait résumée à des grillades sur la plage avec de la mauvaise Movida crachée depuis le poste d’une SEAT Ibiza d’occasion. Sur la compilation “La Ola Interior”, il est cette fois question des explorateurs ibériques ayant découvert un septième continent peuplé de disciples de Brian Eno consommant la drogue douce au son de flûtes apaisantes. Loin, très loin, du cliché chill et lounge associé au pays des gens à nuques longues.

Une armée de soldats inconnus. C’est la première idée qui vienne quand on découvre le tracklisting de “La Ola Interior”. Miguel A. Ruiz, Javier Segura, Luis Delgado; la liste est longue et pour chacun, on pense davantage à d’anciens potes de l’école primaire qu’à des conquistadors de la vague acide qui déferla discrètement sur l’Espagne de 1983 à 1990 (une période définie comme telle par la compilation).
Mais comme pour l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès, il ne faut pas creuser trop longtemps pour tomber sur les corps de tous ces héros. Leur corps, comme leur musique, ne sont plus très chauds; il ne l’ont de fait jamais été puisqu’on se situe ici dans la prolongation des travaux débutés en Allemagne au milieu des années 70 avec la scène dite de la Kosmische Musik dont Cluster, Harmonia ou encore Harald Grosskopf sont les plus beaux VRP. A 2000 kilomètres de Berlin, dix ans plus tard, c’est toute une scène qui se fondera silencieusement en Espagne. Et c’est précisément la construction de ces “machines molles” si chères à Dali que donne à entendre la compilation “La Ola Interior”.

Comme le rappelle justement la biographie qui accompagne l’Ovni mou, l’ambiant c’est davantage une affaire de textures et de sons modelés que de mélodies et de refrains. En écoutant par exemple le groupe Mecanica Popular, on comprend subitement mieux l’art du grand écart pratique, même époque, par le franco-catalan Pascal Comelade. Idem pour Esplendor Geometrico, dont les motifs tout en tapis persan rappellent d’autres pionniers (Brian Eno et Jon Hassell pour ne pas les nommer) avec leur “Fourth World” publié en 1980.

Sur “La Ola Interior”, on revisite donc un pays qu’on connaissait en réalité très mal, et c’est l’un des avantages du bon révisionnisme; à savoir passer tous les a priori à la sulfateuse, quand bien même cette scène ibérique ambiant n’a jamais réussi de son visant à s’imposer comme le Balearic sound avec lequel on nous a pendant bien longtemps trop gonflé. Un autre exemple est donné avec Camino al Desvan (littéralement “Le chemin du grenier” en VF), un duo formé en 1982 par le couple barcelonais Maria Dolores et Jordi Cabayol. Entre plage planante inspirée par un séjour sous MDMA à Miami et proto-musique industrielle baroque, le groupe aura finalement mis 40 ans pour échouer sur les plages et trouver son chemin vers la discothèque des connaisseurs.

Plus qu’une simple compilation remembrant ensemble des corps éparpillés, voici donc une belle occasion de plonger dans le versant nord d’un pays qu’on a peut-être trop longtemps pris de haut. Mêmes conséquences, mêmes effets qu’avec le précédent “La Contra Ola“; on n’en sort pas véritablement indemne, à la façon d’un torero affrontant une horde de taureaux bien trop forts pour finir en brochettes dans un supermercado.

“La Ola Interior”, compilation à paraître le 5 mars chez Bongo Joe. 
https://lesdisquesbongojoe.bandcamp.com/album/la-ola-interior-spanish-ambient-acid-exoticism-1983-1990

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