(C) Gérard Love

C’est déjà l’heure de la réédition anniversaire du deuxième album de Air, « 10 000 Hz Legend », sorti en 2001. Une époque où le duo versaillais tentait d’échapper à son étiquette bourgeoise en livrant un disque expérimental, bling-bling et surtout orienté drogues dures. 

Vingt ans, déjà ? Merde, en 2001, je m’en souviens quand je l’ai acheté ce compact disque laser du groupe Air. Je me trouvais depuis des mois dans une station balnéaire suffocante de chaleur – Eilat en Israël – en plein désert du Sinaï à traverser une période chaotique dont il me reste à ce jour seulement des impressions vagues ainsi que des souvenirs diffus. Dont ce disque, « 10 000 Hz Legend » par Air, qui aura été une sorte de bande originale de mon trip sur le long terme.

Oui, je parle bien de drogues et de ses effets sur le cerveau.

Avec leur passif d’ancien employé à la Banque Populaire pour l’un et la rigidité d’un étudiant en architecture pour l’autre, Air a toujours été un groupe avec cette réputation de mecs assez chiants qui leur colle à la peau, et les liens avec Versailles n’ont rien arrangé. De plus, Nicolas Godin porte systématiquement une écharpe blanche autour du coup, qui me fait irrémédiablement penser à Christophe Barbier. Et d’ailleurs, on le verra, ce disque est un peu Christophe Barbier-droitard dans sa conception.

The Joshua Tree avec un Moog dans le cul

Pourtant, avec leurs mèches folles et leurs pulls col en V, ces deux types ont pondu en 2001 avec ce « 10 000 Hz Legend », un des plus beaux disques psychédéliques européens, aventureux, ambitieux et surtout complètement sous l’influence des psychotropes.

 

Le contexte est assez intéressant, car cet album, si je ne me trompe pas, n’a pas très bien marché à sa sortie. Pour rappel, en 1998, Air déboule comme une fusée sur la lune à vitesse Mach 5 avec « Moon Safari » en 1998 – classé numéro 6 en Angleterre, tout de même. En France ce disque se classe juste derrière Jean-Jacques Goldman !

On les classe alors dans le même wagon que le mouvement French Touch avec Daft Punk ou Cassius alors qu’ils n’ont jamais été disc-jockeys ni écouté de house music. Pas grave : ils enchaînent, direction Hollywood, avec un nouveau carton – la BO du film Virgin Suicide.

À partir de là, entre 1999 et 2000, Air est aspiré dans un train de vie mondain typique de pop star indie de la fin des 90’s. Le duo traine avec des acteurs de cinéma de Los Angeles, dîne de délicieux Oso buco alla Milanese avec Francis Ford Coppola, participe à des fêtes à l’hôtel Château Marmont, échange des bons plans synthé avec Beck, apparaît photoshoppé en couverture des magazines, reçoit des demandes de collaboration de la part de Madonna, remixe David Bowie. Bref, c’est la grosse bamboche pour nos deux geeks tristounets du 7-8.

« 10 000 HZ Legend » est le reflet de cette époque, celui juste avant – détail important – la chute des maisons de disques pour cause de piratage.  Leur label leur donne carte blanche, et les deux Versaillais ont open bar pour ce véritable deuxième disque. Ils collaborent avec Beck et se tape le luxe de prendre l’avion à L.A rien que pour enregistrer une ligne de basse dans un studio hors de prix – véridique. Ils passent des mois dans des lieux à la moquette épaisse à polir le son dans les Hollywood Sound Records studios et ceux de Capitol en Californie. Comme pris du syndrome Brian Wilson, Air jette des bandes, recommence à nouveau les morceaux et convoque un orchestre philharmonique.

Tout démontre que cet enregistrement devait offrir une direction bling-bling de droite dans sa conception et puer le nouveau riche faisant craindre un résultat du genre la rencontre entre Fleetwood Mac et Coldplay.

 

Mais le miracle à lieu : « 10 000 Hz Legend » est complètement dément. Il est beaucoup moins naïf que Moon Safari – et c’était leur intention, je pense. Là où leur premier album sonnait comme une jolie boîte à musique pour enfants occidentaux trop gâtés, ils essayent ici de donner leur version de l’Amérique. Car plus que Virgin Suicide, « 10 000 Hz Legend » est leur grand disque américain, voire leur version de « The Joshua Three » avec un Moog dans le cul. Depuis la pochette – signée Ora-ïto – où le duo domine et scrute le grand Canyon, on assiste à leur vision d’une Amérique vue par le prisme de deux fans de Kraftwerk et Jacques Tati. Mais c’est bien plus encore.

Car JB et Nicolas ont fait le pari de vouloir faire un disque EXPÉRIMENTAL, voyez-vous. Oui, vous savez, c’est le fameux moment dans la carrière d’un groupe où tout leur sourit :  ils ont une mallette bourrée de billets posées sur la table basse, des enregistrements de Philip Glass à portée de main, une réputation – vue de l’étranger – d’intellectuels parisiens, genre Jean-Paul Sartre de la pop. Et ils ricanent. Oui, ils vont leur montrer de quoi ils sont capables, ils vont sortir le grand jeu eux aussi, et vous allez bien voir ce que vous allez voir.

Air: "10 000 Hz Legend" wird 20: Diesen Freitag kommt die Special Edition |  Warner Music Germany

Bang & Olufsen

Certains reprochent à ce disque de sonner trop ampoulé ou trop démonstratif.  Mais c’est ce qui me plaît avec le recul – j’en profite pour dire que cela vieillit très bien.  Ils ont creusé davantage le côté country sous Lexomil et ont tenté des mélanges impossibles sur le papier. Par exemple, le morceau Radian est la rencontre entre une introduction bad trip, comme si l’auditeur se trouvait enfermé dans le cerveau malade d’un adepte du culte satanique de Charles Manson. Puis on se retrouve tout d’un coup – pouf ! – dans la voiture de l’inspecteur Harry à sillonner San Francisco au volant d’une Ford Custom 500 1968 sur des cuivres à la Lalo Schifrin.

Pendant longtemps, j’ai considéré « 10 000 Hz Legend » comme le Magnum opus des deux Playmobils versaillais. J’aimais justement ce côté disque expérimental : la beauté du geste, le panache, l’esprit de bravoure de donner au public un objet artistique difficile. Puis, avec le temps, je l’ai de moins en moins écouté, car… il est très déprimant – dans le bon sens du terme je vous rassure. C’est un disque très sombre (cf le morceau Sex Born Poison). Avec le recul, désormais je peux clamer que c’est la naïveté retrouvée de leur album suivant, « Talkie Walkie », qui l’emporte.

Vous remarquerez que je me permets de donner mon avis sur Air de façon totalement arbitraire. Je me dois donc de souligner que je n’aime pas Air : je suis une groupie du duo, en fait. Je suis leur petite salope, ils peuvent faire de moi ce qu’ils veulent.

Comme je le dis plus haut, à sa sortie, l’album a reçu un bon accueil critique, mais n’a pas très bien marché. Le public Moon Safari semble avoir moyennement adhéré à ce « Dark Side Of The Moon » mélangé à la country.

De plus, quand Air déboule tout content avec leur disque concepto-aventureux sous le bras, plus personne n’a envie de parler de French Touch.  En 2001, la musique devient plus froide et le microcosme culturel commence à s’orienter vers de nouvelles idoles : Miss Kittin & The Hacker, les new-yorkais Fischerspooner ou LCD Soundsystem pointent le bout de leurs nez. Les remixes de « 10 000 Hz Legend » témoignent de cette époque turbo-techno qui ne correspond pas du tout au groupe.

L’accueil mitigé est dû aussi à un très mauvais choix, d’après moi, de premier single : ce titre Radio Number One, est très moyen. Et pour ne rien arranger, je ne sais quel directeur artistique a eu la splendide idée de tenter de glamouriser l’image du duo en les déguisant. Résultat : Jean-Benoît Dunckel porte sur les photos promo de l’époque, ainsi que sur scène, une cape noir genre Phantom Of Paradise avec le bandeau de pirate de Snake Plissken circa New York 1999.

Pour finir, ce disque détient tout de même une magie dans ce qu’il a de bancal et aventureux à la fois. Les influences sont savamment digérées et le savoir-faire et la production sont brillants. L’apport de sonorité issue de la country music de cowboy n’efface pas leur esthétique européenne. Au contraire, cela les rapproche de leurs premiers amours pour la Cinecittà italiennes 60’s, le tout gavé de pilules de Quaaludes noires. « 10 000 Hz Legend » ressort donc en coffret, tenez-vous bien, dans une version Blu-ray en « mix 3D spatialisé en Dolby Atmos ». Peut-être que les fans de Air ont suivi le chemin inverse du groupe et sont devenus banquiers à leur tour ? Ils devraient donc acheter cette nouvelle réédition pour appareil audiophile Bang & Olufsen. Le deuxième disque contient un inédit et des versions alternatives et studios enregistrés à l’émission de radio KCRW où Air tient une forme olympique, une rigueur de moniteur de ski et un son de fils de pute – mon dieu, le son de ces claviers ! Pour le reste, je trouve qu’ils auraient pu offrir à leur public plus de démos bizarres.

Air Announce 20th Anniversary 10 000 Hz Legend Reissue With Rarities And  Demos

Pour ma part, je n’écouterai pas ce disque sur une chaîne en son spectral Bang & Olufsen.

En bon boomer, je garde un attachement affectif à mon vieux disque compact laser d’origine. Je reste fidèle à ma vision sous opiacé du duo versaillais. Celle où Air sonnait comme une musique de toxico avec une écharpe Hermès blanche portée avec négligence sur les épaules. Du reste, quand j’ouvre le CD, je remarque que le livret est encore fortement plié en deux – je m’en servais durant cette époque chaotique pour trier les graines des branches de marijuana locale. Et il reste aussi, sur le boîtier transparent, des résidus de poudre blanche.

Air // 10 000 Hz Legend // Edition 20e anniversaire chez Warner Music Groupe
Sortie le 5 novembre 2021, préco par ici.

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