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Pourquoi « History » est le plus grand disque de Michael Jackson

C’est un disque de pleureuse, et même 22 ans après, rares sont les téméraires à souligner à quel point ce double album a pu marquer la pop contemporaine. Tout de suite, ladies and gentlemen, l’histoire d’« History ».

S’avancer à la barre pour défendre le cas « History », et toutes proportions gardées parce que le tortionnaire ci-après n’a jamais composé We are the world, c’est un peu comme tenter de défendre Klaus Barbie. On arrêtera là le point Godwin, mais il y a a priori dans ce double album à trois dimensions (« Past, Present and Future », c’est marqué sur la pochette) assez d’atrocités pour empêcher quiconque de s’y frotter pour les vingt prochaines années. Sauf qu’une fois passée la première barricade du bon goût, il est peut-être temps de faire un poil de révisionnisme.

De la gloire aux procès

Sorti le 16 juin 1995, « History » vient briser un long silence de quatre années pendant lesquelles Bambi s’en est pris plein la gueule. Le wagon du grunge lui a roulé dessus avec un jean troué, les ventes de « Dangerous » (entre 35 et 40 millions d’exemplaires) ont été inversement proportionnelles à la qualité du disque en question ; et c’est sans compter sur tous les procès qui pointent le bout de leur nez, au début des années 90. La réponse de MJ ? Elle tient en un mot. Enfin, en deux, selon qu’on considère « History » dans son intégralité ou comme une scission sémantique clairement indiquée dans le titre (His story »). Pendant toute l’année 1994, Jackson affute la vieille silhouette qui, dix ans plus tôt, faisait danser l’Amérique. Puis sort, euh, un best-of. Enfin bon, comme on parle d’un musicien qui, selon la légende (jamais confirmée) dormirait depuis 1986 dans un caisson à oxygène, c’est forcément un peu plus compliqué que ça.

Le Jackson des années 90 n’est plus aussi fringuant que celui de la décennie précédente, c’est un fait. Le Moonwalker est rouillé, tous les musiciens de l’époque « Thriller » partis, c’est fini, foutu ; la momie déambule dans son studio tel Christophe dans ses Paradis perdus, l’air un peu morose dans sa veste de soie rose. Et c’est vrai que ça s’entend. Missionnés pour sauver le soldat Jackson, les affreux Babyface, R. Kelly, Notorious B.I.G., et même Shaquille O’Neal (?!) se succèdent sur le tracklisting des chansons originales. Ah oui, pardon, on avait oublié de vous dire. L’album est double, à l’image du créateur, et introduit par ce qu’il a fait de mieux dans les années 80 ; le tout agrémenté de nouvelles compositions des années 90 dont on ne sait pas trop comment elles pourront rivaliser avec leurs aînées. Si le pari est évidemment perdu d’avance, « History » n’en reste pas moins un disque immense.

Souviens-toi l’époque

Immense, déjà, de par la taille. Trente chansons au total, si l’on additionne passé et présent. En remettant les choses dans leur contexte, difficile d’imaginer quel artiste pourrait aujourd’hui, à l’heure où chaque single est versé à l’unité dans l’arrosoir Youtube, publier tel objet sans susciter l’hilarité générale. Immense, ensuite, de par la symbolique.

Un grand disque, c’est souvent un bon visuel. Celui de « History » est du genre mastoque, en béton armé, littéralement. Ne refusant devant rien, comme à son habitude, Bambi a cette fois décidé de dévisser la Statue de la Liberté pour y installer son portrait ; et mieux même, y construire un panthéon à sa gloire, et dans lequel il pourra s’enfermer pour l’éternité. Le fait que le double album (triple en édition vinyle) soit introduit par un CD rétrospective de sa carrière (ne dite pas « best-of ») corrobore cette idée même selon laquelle Jackson, alors à l’après-apogée de sa carrière, souhaite se momifier, s’embellir, pour mieux exister après lui-même. Quoi de mieux qu’un cercueil, finalement, pour ranger toutes ces chansons-doudou qu’on a tant aimé ?

Ne reculant devant rien, et certainement pas devant la raison, Jackson a donc décidé pour « History » de sortir le grand jeu : une campagne marketing à de 30 millions de dollars, un des clips les plus chers de l’histoire (Scream, en feat avec sa sœur) et un mini film publicitaire tourné en Hongrie où MJ apparaît tel un Staline futuriste à côté duquel même Kim Jong Un ressemblerait à un Playmobil hémiplégique. Dans un final mémorable à mi-chemin entre Independance Day et King Kong, la statue gé(n)ante du gourou sans nez apparaît pour ravir le monde de par sa grandeur immobile. Quelque part, c’est rassurant de se dire que Michael Jackson n’a jamais eu de bombe H entre les mains.

Si cet « History » de Jackson est immense, enfin, c’est grâce à la colère qui l’habite – sans jeu de mots, hein. « History », c’est le récit des grandes batailles napoléoniennes par un gamin de la Motown qui a tout perdu. Son nez tout d’abord, son producteur ensuite (Quincy Jones a dit stop après « Bad ») et son honneur enfin. Il suffit pour s’en convaincre de réécouter les paroles de Scream et They don’t care about us, dédiées à la presse à scandale qui a eu le malheur de révéler ses névroses (réelles) au grand public, mais aussi à la famille Chandler qui l’a fait chanter (sic) moyennant un arrangement à 20 millions de dollars (le père du jeune Jordan s’est suicidé en 2009, Ndr). Moyennant quoi, le Jackson circa 1995 a les boules – et pas forcément là où on pense. Finie les amourettes fictives avec Diana Ross ou Brooke Shields, MJ est désormais mariée avec la fille d’Elvis (y’a-t-il un psychiatre dans la salle ?) et, pour se consoler de ce transfert freudien comme de son image ternie, se gave de médocs – comme Elvis. Valium, Xanax, tranquillisants, anorexie, clinique, tout y passe. A priori, plus personne n’a envie de miser sur ce cheval dont on n’arrive même plus vraiment à dire la couleur.

Au pied du mur, comme sur le croquis dessiné pour expliquer son enfance, Jackson va se relever une dernière fois. Pour « History », il signe la majorité des compositions, s’impose comme producteur sur la majorité des titres, prend les choses en main, se livre, peut-être comme jamais, et raconte ces errances dans ce monde rempli de fantômes, de hits et de procureurs.

Vocalement, la douceur des 80’s a cédé la place à une colère, gutturale, qu’on entend clairement sur This time around. Musicalement, MJ est partout. Les crédits parlent de contribution au piano, au synthés, à la guitare ; sans compter toutes les mélodies entendues dans sa tête, et qu’il récite aux musiciens de séance, comme à son habitude. Tout cela est bien beau mais le MJ cuvée 1995, comme dans l’une des plus pénibles chansons de « History », est alone. C’est dur à dire, mais l’histoire, la vraie, a prouvé qu’il est statistiquement plus facile de faire pondre un chef d’œuvre à un musicien accablé qu’à un artiste repu et satisfait. Dans le cas de Bambi cabossé, ce sera le cinquième single Stranger In Moscow, précurseur dans l’utilisation des beatbox, mais surtout révélateur de l’état mental du musicien. Autant le dire clairement, ça va pas fort.

Le titre, qui comme tout le reste de l’album studio a mal vieilli; il a été enregistré en 93, en Russie, à l’arrivée des premières plaintes pour abus sexuels. Comme on s’en doute, le titre ne raconte pas la beauté du Kremlin au mois de décembre, mais le sentiment de solitude qui s’est emparé du petit prince de la pop, désormais enfermé dans sa cellule à 24 carats. Le testament a beau se finir sur une conclusion positiviste, à l’Américaine quoi, avec Smile, personne n’est dupe. C’est l’achèvement d’un artiste en direct, l’équivalent du shot de JFK avec, dans le rôle du meurtrier, la victime elle-même. La suite ne sera qu’une longue descente en enfer, des albums de seconde zone (cf le très fragile « Invincible ») aux images accablantes de l’homme entrant et sortant de tribunaux protégé par un parasol géant masquant sa déchéance comme sa culpabilité.

A ce jour, « History » s’est vendu à plus de 20 millions d’exemplaires. Immense, on disait. Pas forcément musicalement, on l’a dit, mais un double album à écouter comme la résolution d’un Thriller dont l’écriture avait commencé 13 ans plus tôt. Parfois la vérité n’a pas de visage ; seulement 30 chansons laissées par l’auteur comme autant de pièces à convictions.

1 Comment

  1. Don tesco

    28 septembre 2017 at 11 h 44 min

    Give Me Fever @ lidl

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