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CHARLEMAGNE PALESTINE
Tout savoir en 27.000 signes

Héros oublié du mouvement minimaliste, Charlemagne Palestine n’en reste pas moins l’un des principaux artisans. Moins « commercial » que Steve Reich ou Philipp Glass, l’Américain a lentement préféré s’effacer pour que de se répéter (sic). Parce que le rôle d’Internet reste d’éclairer les contre-allées de la pop culture, Rubin Steiner signe ici une longue introduction à l’introduction de ce sacré Charlemagne. Un homme remis en selle à la fin des années 90 par Sonic Youth, et visiblement toujours aussi obsédé par sa quête du Graal absolu : le « golden sound ».

Héros oublié du mouvement minimaliste, Charlemagne Palestine n’en reste pas moins l’un des principaux artisans. Moins « commercial » que Steve Reich ou Philipp Glass, l’Américain a lentement préféré s’effacer pour que de se répéter (sic). Parce que le rôle d’Internet reste d’éclairer les contre-allées de la pop culture, Rubin Steiner signe ici une longue introduction à l’introduction de ce sacré Charlemagne. Un homme remis en selle à la fin des années 90 par Sonic Youth, et visiblement toujours aussi obsédé par sa quête du Graal absolu : le « golden sound ».

Musicien / artiste / performer / plasticien / vidéaste issu de la scène minimaliste New-Yorkaise des années 60 et 70, Charlemagne Palestine est un personnage à part dont on peut tout à fait ranger les disques aux côtés de ceux de La Monte Young, Terry Riley, Tony Conrad, Steve Reich, Philipp Glass, Arvo Pärt, John Adams ou Gavin Bryars (entre autres). Tout ceci pouvant faire l’objet d’un gros livre, je vais devoir survoler les choses en essayant toutefois de vous donner envie d’en savoir plus sur le bonhomme. Car plonger dans la vie et l’oeuvre de Charlemagne Palestine, c’est aussi nager en zig-zag dans l’histoire de l’underground artistique de ces 40 dernières années. On se contentera ici des années 70, pour le reste, vous irez fouiller par vous même. Si vous voulez arrêter tout de suite la lecture de ce texte, sachez toutefois que, comme Phill Niblock ou Tony Conrad, Charlemagne Palestine est un des grands (injustement) oubliés de la musique minimaliste, connu par de chanceux connaisseurs, peut-être à cause de son œuvre trop radicale (même si absolument belle) pour avoir survécu à la reconnaissance commerciale de la musique minimaliste à la fin des années 70 dans ses beaux atours de musique planante, voire « relaxante ».

DEJA, C’EST QUOI LA MUSIQUE MINIMALISTE ?

Vu que cette question mériterait à elle seule 300 pages de réponses et que de nombreux ouvrages se sont intéressés au sujet, faisons simple. Disons, sans risque de trop se tromper, que les minimalistes sont nés dans le milieu sérieux de la musique classique américaine, dans les années 60, en réaction à l’approche intellectuelle de la musique sérielle et celle plus conceptuelle de la musique expérimentale proposée par John Cage. Sans trop se tromper non plus, on peut même affirmer que les minimalistes étaient sincèrement très attachés à l’émotion musicale (même si, bien évidemment, cela allait bien au delà de ça), et les plus petits dénominateurs communs de ce mouvement étaient la répétition de phrases musicales, la pulsation régulière et l’harmonie consonante (qui s’oppose à la dissonance donc, n’ayez pas peur de ces notions, je ne veux pas vous embrouiller). Les instruments utilisés le plus couramment étaient le piano, le violon, les percussions, les orgues ainsi que les magnetos à bande et les premiers synthétiseurs. Mais pas que. Le mot « drone » – ou « son continu » – vient de là d’ailleurs, et on peut le rattacher à des notions de musiques hypnotiques, infinies, ancestrales, primitives et spirituelles lorsqu’on l’associe aux minimalistes. Bref. Vous voyez à peu près le truc. La techno, le new age, l’ambiant, l’indus, le krautrock et les musiques psychés sont les enfants des minimalistes.

Vous lirez ainsi sur wikipedia que Charlemagne Palestine est un compositeur et performer qui fait partie de la famille des « pionniers » de la musique minimaliste, à New York dans les années 70, qu’il habite aujourd’hui en Belgique et qu’il fait des sculptures. Tout cela est vrai, mais bon… on en apprend plus en fouillant. Dans des fanzines par exemple.

 

MERCI SONIC YOUTH

Capture d’écran 2014-05-08 à 11.31.28J’ai découvert, comme beaucoup d’autres j’imagine, l’existence de Charlemagne Palestine grâce à la couverture du fanzine Sonic Death de Sonic Youth en 1996. Cette photo… un bonhomme hirsute plutôt classe avec sa clope, derrière un piano à queue recouvert de plein de nounours et d’une bouteille de cognac. Et puis Lee Ranaldo qui raconte des trucs sur lui, Alan Licht qui l’interview et Roland Spekle (du label Barooni) qui raconte sa vie en détails. Il n’en fallait pas moins pour partir à la recherche de disques de ce type (fort heureusement Barooni rééditait au même moment « Four Manifestations On Six Elements » et « Godbear », avec « Strumming Music », « Lower Depths » et « Timbral Assault »).

Lee Ranaldo introduit donc ce dossier Palestine, qu’il découvre pour la première fois au début des années 80 par le biais de Glenn Branca et Ned Sublette. Il avait vu sa performance « For Carillon » pendant le New Music America Festival en 1982, et avait trouvé ça très beau. « Des clusters scintillants qui s’envolent d’un clocher d’église jusqu’au vertes pelouse du sud de Chicago ». Lee Ranaldo a fini par rencontrer Charlemagne Palestine en 1994, pour le transfert digital des bandes de ses premiers enregistrements, « Four Manifestations In Six Elements », sorti en 1974 par la Sonnabend Gallery. Il explique : « Ce disque (quatre morceaux au piano et deux morceaux au synthé) allait donc ressortir sur le label Hollandais Barooni. Ce disque est fait d’accords « dronesques » très longs et l’atmosphère évolue très lentement. Cela évoque un moment où ce travail était nouveau et révolutionnaire à New-York (du milieu à la fin des années soixante-dix, quand cette musique existait côte à côte avec le punk naissant et la no-wave). C’est exactement à cette période que Thurston, Kim et moi sommes arrivés à New-York ». Et c’est aussi exactement ce disque que je me suis acheté en premier (et « Godbear » plus tard), qui aujourd’hui encore me bouleverse littéralement.

« J’ai vraiment senti que ce monde, appelé le minimalisme ou comme tu veux, (…) est devenu en 76 ou 77 un produit de marketing »

MERCI ALAN LICHT

Alan Licht, musicien, écrivain, et journaliste (notamment dans The Wire), est un vrai spécialiste des minimalistes. On l’a entendu faire du bruit avec sa guitare avec Jim O’Rourke ou Loren Mazzacane Connors (son petit nom est d’ailleurs « le Evan Dando du noise »), avec des instruments préparés ou des bandes, et aussi de la pop avec Run On chez Matador de 95 à 97. Vous avez également pu le voir à la guitare avec Lee Ranaldo and The Dust. Je vous parle de lui parce qu’il a interviewé Charlemagne Palestine dans ce fameux numéro de Sonic Death, mais aussi parce que son TOP TEN « minimaliste » publié dans le magazine Halana en 96 fut, pour beaucoup encore, le premier contact avec cette musique. Le voici.

ALAN LICHT’S MINIMAL TOP TEN

Charlemagne Palestine « Four Manifestations on Six Elements » (Castelli-Sonnabend, 1974)
Terry Riley « Reed Streams » (Mass Arts, 1966)
La Monte Young « The Black Record » (Edition X, West Germany, 1969)
Steve Reich « Four organs » (Shandar, 1971)
Phill Niblock « Nothin’ to Look at », Just a Record (India Navigation, 1979)
Henry Flynt « You Are My Everlovin » (self-released cassette, 1987)
Tony Conrad « Outside the Dream Syndicate » (Caroline, 1974)
Jon Gibson « Two Solo Pieces » (Chatham Square, 1977)
Remko Scha « Machine Guitars » (Kremlin, 1982)
Terry Fox « Berlino » (Het Apollohuis, 1983)
Richard Youngs « Advent » (No Fans, 1990)

Quant à sa fameuse interview dans Sonic Death, en voici des extraits choisis. La question d’Alan Licht était « Tu bosses sur quoi maintenant ? »

« Tu veux savoir ce que je fais maintenant ? C’est une histoire intéressante. Tu veux savoir pourquoi j’ai arrêté ? Et bien, j’ai arrêté parce que à un moment, vers 77 / 78, j’étais tout le temps avec les gens qui ont inventé ce que tu appelles le minimalisme (Tony Conrad, La Monte Young, Terry Riley, Phil Glass et Steve Reich). Je faisais donc partie de cette bande, mais vers 77 je suis devenu très négatif. J’ai commencé à faire des choses inconsciemment, des choses que je ne comprenais pas, une sorte d’auto-sabotage et je ne savais pas ce que je faisais. J’envoyais chier tout le monde, je rompais les ponts. J’étais hostile vis à vis des gens, je faisais des performances pendant lesquelles j’insultais tout le monde, je faisais tout pour casser un supposé monde que j’avais fabriqué dix ans avant, sans vraiment savoir pourquoi. Ma vie avait commencé à changer, sans que je sache pourquoi, mais le monde dont je faisais partie (disons que j’étais un des « big five » et que le mot « minimalism » n’existait pas encore) commençait vraiment à devenir « very hot ». Et quand c’est devenu vraiment « hot », inconsciemment je suis devenu difficile, inaccessible, un vrai connard, sans savoir pourquoi, vraiment, je ne savais pas pourquoi. (…) La raison, je pense, c’est que j’ai vraiment senti que ce monde, appelé le minimalisme ou comme tu veux, qui a engendré quelque chose de très spontané, non-planifié et presque sacré est devenu en 76 ou 77 un produit de marketing, quelque chose que je ne pouvais pas accepter, un truc à gerber. Et alors j’ai commencé à gerber en public, sans savoir ce que j’étais en train de faire. (…) Je te renvoies la balle : si quelqu’un comme moi, quelqu’un comme Tony, quelqu’un comme La Monte, quelqu’un comme Philip, comme nous, inventait une forme que tout le monde fait aujourd’hui… qu’est-ce qu’on serait censé faire maintenant ? Ce que je veux dire, c’est que ceux qui ont récupéré ça, et ils l’ont fait, ils sont en couverture des magazines maintenant, ils sont les créatures des médias (rires). (…) Personne ne sait ce qu’on a fait. Il y a des centaines de gens dans ces maisons de disque qui font de la musique booshi whoshi wicki dicki méditative et qui ne savent même pas qu’on existe, comment veux-tu que je me sente ? (…) Donc, dans cet esprit, je dis juste : est-ce qu’il y a un public ? Qui est ce public ? Qui êtes vous ? Vous tous, étudiant incroyablement spirituels des gurus, burus, durus, zurus. Nous avons créé une forme et vous, vous sentiez l’encens dans vos déguisements sans savoir ce qui se passait. Et maintenant tu m’appelles en disant «hey, qu’est-ce que tu fais maintenant?» Krishna qui demande à Vishnu « hey connard (rire), où est-ce que t’étais ? Qu’est-ce que tu veux ? Parce que Krishna est fatigué de jouer à ce jeu stupide et je ne veux pas de centaines d’imitateurs – parce que si je suis en compétition avec mille personnes, je disparais ! Krishna demande à Vishnu de descendre et de dire pourquoi tout à coup tous ces connard se font plein de blé. Vishnu n’a jamais rien demandé à Krishna, sauf un soir où un juif de Poughkeeples l’appelle pour une interview. Krishna dit juste FUCK YOU (il raccroche). »

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LES ANNEES 50 ET 60

Charlemagne Palestine (né Charles Martin à New York de parents russes juifs en 1947) chante de la musique sacré juive dès l’âge de huit ans dans la chorale d’une synagogue à Brooklyn – des chants qui pouvaient durer plusieurs heures. Cette première expérience, de 1955 à 1961, l’oriente définitivement vers une approche spirituelle de la musique, qui jalonnera toute son oeuvre. Il étudie également l’accordéon et le piano et traine à Greenwich Village avec les poètes de la Beat Generation, qu’il accompagne occasionnellement (à 12 ans!) aux percussions. A 13 ans, il étudie le chant, le piano, la peinture et la sculpture au Collège des Arts et de la Musique de Manhattan. Il y découvre la musique électronique de Tod Dockstader, la musique concrète de Pierre Henry et Pierre Schaeffer, le fameux Poème électronique d’Edgar Varèse, Iannis Xenakis, Gesang der Junglinge de Karlheinz Stockhausen.

De 1963 à 1969 il sera carillonneur à l’église Saint- Thomas située près du Musée d’Art Moderne à New York. Il y joue tous les jours à 17h et compose une oeuvre de segments quotidiens de 15 minutes, pendant cinq ans. Il jouera également les « musiques pour carillons » de John Cage et Oliver Messiaen. Il dit : «J’ai vécu près des cloches, joué contre elles juste à côté de mon corps et le son est devenu physique, viscéral, chaque coup était comme un petit tremblement de terre.». Cela l’a amené à s’intéresser aux cloches tubulaires (carillons tubulaires, ou cloches d’orchestre), cet énorme instrument qui reproduit le son des cloches d’Église dans les orchestres. D’ailleurs, lors d’un spectacle à New York en 1973, il utilisera un ensemble de sept cloches tubulaires qu’il frappera à différents points le long de leur longueur pour en faire ressortir les harmoniques, alors que généralement on tape uniquement en haut. Démesure, performance physique, puissance sonore et jeu sur la résonance : on a là une belle définition du « style Palestine ». La proximité du Musée d’Art Moderne de l’Eglise Saint-Thomas fera aussi partie de son histoire car elle lui permet de découvrir l’avant-garde new-yorkaise, notamment les peintres minimalistes – ou expressionnistes abstraits – Mark Rothko, Barnett Newman et Clyford Still. Tony Conrad, impressionné par son jeu au carillon, ira à sa rencontre et le présentera à l’avant-garde artistique New-Yorkaise de l’époque, notamment aux futurs « minimalistes ». Il rencontre aussi le maître du raga indien Pandit Pran Nath qui enseignera ensuite le chant à Terry Riley et La Monte Young. Toutefois, Palestine conserve un intérêt dans la musique et l’art impressionniste (Debussy, Ravel, Monet, Gauguin), et ses « pianotages » dans « Four Manifestations On Six Elements » résonneront pour certains (à raison je pense) avec des pièces d’Erik Satie.

IN THE SEARCH OF THE GOLDEN SOUND

CharlemagneUne rencontre déterminante sera celle de Morton Subotnick (l’auteur de « Silver Apples Of The Moon » en 1967, un album électronique complètement dingue, fait la même année que « Messe Pour Le Temps Présent » de Pierre Henry, et également utilisé dans des pièces chorégraphiques) à la New York University Intermedia Center, où Palestine travaille les drones et sa quête du « GOLDEN SOUND », selon ses propres termes (son truc à lui) en explorant les oscillateurs, les énormes synthétiseurs analogiques BUCHLA et la manipulation de bandes magnétiques, tard dans la nuit dans les locaux vides de l’université. Pendant ses recherches nocturnes, Charlemagne Palestine sculpte obstinément le son, oscillateur par oscillateur, poussant le son à un volume très élevé dans une pièce insonorisée où tous les objets se mettent à vibrer. « Four Manifestations On Six Elements » comprend deux de ces drones électroniques, « Two Fifths » et « Three Fifths », et l’auteur évoque volontiers les couleurs et la spiritualité de Rothko comme une de ses influences.

À la première écoute en effet, ils semblent être à peu près constant dans le ton, mais on fini par plonger dans le son (d’une certaine manière), on entend des harmoniques fantômes, des pulsation, des effets de type flanger/phaser, des frottements, tout ça de manière très subtile et infime, mais qui « gonflent » progressivement alors que le son semble rester régulier. A ce sujet, Tom Johnson dit dans un article qu’il est « semblable à l’Op Art en ce sens qu’il traite de la perception, ce qui crée souvent des illusions de mouvement, même lorsque aucun mouvement n’a effectivement lieu. » Ce qui est à mon sens complètement vrai. Ces pièces relèvent en tout cas d’un travail aussi musical que plastique. Morton Subotnick invite Palestine en 1970 à suivre ses cours au Département de Musique de l’Institut Californien des Arts et le présente à Don Buchla et Serge Tcherepnin (qui, avec Robert Moog, sont les pionniers des premiers synthétiseurs « modernes », aujourd’hui mythiques), avec qui il va concevoir «The Spectral Continuum Drone Machine», un synthétiseur un peu trop en avance sur son temps pour être commercialisé. C’est également pendant cette période Californienne qu’il découvre le Bosendörfer Imperial, fameux piano à queue qui devient son instrument fétiche pour explorer les drones, ces sons continus. «Comme Rothko et Still l’avaient trouvé en peinture, je voulais trouver dans le son un champ baigné de couleur, un temple de la couleur, un sanctuaire de la couleur, un son sans fin» (Revue et Corrigée n°28).

LES INFLUENCES INDIENNES, AFRICAINES, INDONESIENNES

Comme La Monte Young et Terry Riley, il étudie brièvement la musique du nord de l’Inde auprès du grand maître du Pandit Pran Nath, mais refuse de « donner sa vie » au maitre. Il trouve toutefois dans ces chants indiens, qu’il pratique parfois lors de ses performances, des éléments nourrissant sa quête spirituelle du «Golden Sound». En outre, il découvrira en 1971 les tonalités et le rythme des gamelans indonésiens, lors d’un voyage d’étude avec Ingram Marshall. Ainsi Charlemagne Palestine n’aime pas trop qu’on lui dise que ses drones doivent beaucoup à ses contemporains américains de l’époque, comme par exemple La Monte Young : «Je ne connaissais pas du tout sa musique quand j’ai commencé, mes sources pour un son continu étaient les oscillateurs, le tambura indien [sorte de luth / sitar qui se joue de la main droite, cordes à vide, et fabrique des bourdons, des accords qui évoluent selon l’attaque des cordes], la boîte de Sruti [harmonium indien « sans clavier », simple boite en bois avec un soufflet], les chants tibétains et d’innombrables autres sources ethniques asiatiques et africaines que j’avais trouvé sur Folkways Records, quand j’étais étudiant dans les années soixante ». Il y a pourtant évidemment des parallèles entre les pièces vocales de La Monte Young et celles de Palestine, qui sont souvent inspirées par le chant indien ou qui vont explorer des connotations particulières. Sauf que si leurs chants en drone continus pouvaient se ressembler, Charlemagne Palestine s’impliquait physiquement dans l’exercice qu’il pouvait effectuer en marchant ou en courant pour profiter des différentes résonances d’une pièce. Une implication physique prépondérante qu’il appliquera à ses recherches au piano, qui en deviendront même la plus brut(al)e des expériences : la recherche du « Golden Sound » sera musicale, spirituelle et physique.

LES ANNES 70, LE « STYLE » PALESTINE

Au début des années 70 en Californie, Charlemagne Palestine élargit ses recherches sur les effets psychoacoustiques des « sons continus » sur des instruments acoustiques (« Piano Drone », « Duo Strumming for 2 Harpsichord », « Schlingen-Blängen » sur orgue d’église), mais c’est vraiment avec le piano Bosendörfer Imperial (le plus riche et « costaud » des pianos selon lui) qu’il fera les plus incroyables pièces, au cours de longues performances pendant lesquelles il produira des variétés de timbre réellement inédites. Pendant ces performances, qui pouvaient durer jusqu’à quatre ou cinq heures, il allait littéralement chercher toutes les résonances possibles de l’instrument et du lieu, martelant en boucle les touches et créant un magma sonore continue, et une transe véritable. Mais ce travail de recherche sur la résonance et les timbres pouvait également prendre des formes diverses. En 1974 par exemple, il joue à la galerie Sonnabend une pièce sur bande, où les haut-parleurs étaient cachés dans d’autres salles, dans une cage d’escalier et un placard, pour filtrer les sonorités électroniques et créer un son plus dense et plus complexe. Dans certaines autres performances, Charlemagne Palestine pouvait se jeter par terre et contre les murs en chantant de plus en plus fort, presque dans un état de transe chamanique (mais là on est plus proche de la performance que de la musique).

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Cette recherche du « golden sound », vous l’aurez donc compris, est indissociable d’une implication physique totale de Palestine. Ainsi, on pourrait dire qu’il glissera « naturellement » de musicien à musicien / artiste performer / plasticien, et ses pièces pour piano entameront une confrontation quasi-rituelle avec la douleur. Pour « The Lower Depths », une puissante exploration des harmoniques avec son Bösendorfer préféré, Palestine joue très violemment, en martelant le clavier pendant près d’une heure jusqu’à ce qu’une masse énorme de son s’accumule, jusqu’à secouer le sol et les murs et casser des cordes en acier du piano : la bouteille de Cognac, les cigarettes aux clous de girofles et les innombrables nounours, toujours présents à ses côtés, ne sont pas là pour faire joli : ils sont indissociables des performances et du personnage, et surtout l’aident à lâcher prise, à anesthésier ses doigts en sang et à entrer dans un état de transe intérieure. Dans un article de The Village Voice en avril 1977, Tom Johnson fut autant marqué par le tour de force musical que « l’énergie démoniaque auto-destructrice » de Palestine, qu’il voyait comme un « body artist » et comparait à Iggy Pop ou Chris Burden.

Il faut dire que les années 70 sont aussi le théâtre des premières performances vraiment trash autour du corps, et un écho est possible avec Terry Fox (un des fondateur du « body art ») qui venait de découvrir que les cordes d’un piano préparé pouvaient engendrer des sons qui transformaient alors les lieux d’exposition en caisse de résonance.

D’ailleurs Palestine commence également dans les années 70 des travaux vidéos et réalise des courts et moyens métrages, comme par exemple Body Music I (1973), Body Music II (1974). Il suggère également, à propos de « Strumming Music », que son « contexte n’est pas le minimalisme, mais l’érotisme ».
En revanche, Charlemagne Palestine a déclaré qu’il avait développé sa technique sans avoir jamais entendu parler du « well-tuned piano » de La Monte Young, qui repose sur les mêmes répétitions pour créer ses effets harmoniques. De par son intensité maniaque, on pourrait presque dire que Palestine est le punk du minimalisme, alors que La Monte Young en serait le vieux sage. Palestine se présente d’ailleurs lui-même comme ça : « Je suis l’hybride vivant de la gestualité ultra physique de Jackson Pollock et de la spirituelle chimie des couleurs de Mark Rothko. Et les deux ont une relation avec le danger et la mort qui est très proche de moi. » Sa radicalité sera peut-être ce qui l’éloignera du succès grand public, contrairement à Philip Glass ou Steve Reich, en de nombreux point plus… présentables ?

UNE EXPÉRIENCE LIVE UNIQUE

Pourtant les techniques sont assez similaires chez Palestine, Riley et Glass – du moins dans la répétition et la durée, et on peut par exemple entendre l’effet de « phasing » cher à Steve Reich dans « Strumming Music » et « Four Manifestations », cet effet psychoacoustique produit par la répétition ad lib de courtes phrases, par le jeu de résonance du piano et de la pièce ainsi que les micro décalages de jeu. Ce « phasing », qu’on peut très facilement faire aujourd’hui avec des logiciels de son ou des pédales d’effet de guitare, était alors produit « en vrai », acoustiquement, et l’effet physique ressenti à un concert de Charlemagne Palestine au(x) piano(s) est quelque-chose d’assez inouï. Son concert au Petit Faucheux il y a quelques années en fut par exemple une magistrale démonstration. Il y avait tout, le Cognac, les clopes, les peluches, les deux pianos, et un magnifique concert de « strumming music » (pianotage), jouant sur les principes de « Four Manifestation On Six Elements », qui plongeait le spectateur dans une vague de son qui n’était plus vraiment du piano mais une coulée de lave de réverbération, d’effets de flanger, de phaser et de delay naturels, et surtout d’une unique phrase mélodique (très belle de surcroit) qui, au bout d’un certain temps, se démultipliait tellement qu’une infinité d’harmoniques et de sons en sortait.

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LES DISQUES ESSENTIELS POUR RENTRER DANS L’OEUVRE DE CHARLEMAGNE PALESTINE

Vous aurez bien compris que « Four Manifestations On Six Elements» et « Godbear » (chez Barooni) sont, pour moi, les deux disques essentiels de Charlemagne Palestine, dans lesquelles on peut écouter ses pièces les plus emblématiques. Du moins, disons que ce sont les plus évidentes pour entrer dans son oeuvre. Dans ses pièces au piano, la musique est faite de petits groupes de notes qui se répètent rapidement (le fameux « pianotage », « strumming » en anglais) qui sont combinés à des rythmes soigneusement choisis et un jeu avec la pédale forte pour optimiser le potentiel de création d’effets (bizarres) dans les harmoniques. Et ce jeu sur les harmoniques va vraiment très loin, même si toujours sur des bases mélodiques simples, belles et sensuelles, et qui invitent à écouter les notes qui ne sont pas jouées. L’oreille se perd en permanence, s’attardant sur un rythme, une note, qui progressivement en appelle une autre, en devient une autre etc.

On a finalement du mal à imaginer que tout provient d’un seul piano. Le but de la quête du « Golden Sound » de Palestine se trouve bien évidemment dans la richesse de ce magma sonore. Ainsi, sur ces enregistrements, tout le « style » Palestine est là : une énergie presque punk (le contraire des clichés de la musique minimaliste, souvent rattachée à des plans baba cools – Terry Ryley, La Monte Young -, ou «feux de la rampe» – Phil Glass, Steve Reich par exemple, selon les dires de Palestine), des mélodies super belles, une richesse sonore foudroyante et cet effet de transe douce qui passe par les infimes variations de sons provoquées par les résonances et ses effets qu’elles engendrent. Bref, trop génial. Seulement, Palestine n’est pas vraiment édité sur disque dans les années 70 (sauf par des galeries), et il ne connaitra pas le succès mondial de Glass, Riley ou Reich, portés par une mode autour du minimalisme répétitif. La commercialisation de la spiritualité (une fausse spiritualité bien entendu) était quelque chose d’absolument invraisemblable, et impossible à vivre pour Charlemagne Palestine, comme il le confie dans l’interview avec Alan Licht dans Sonic Death.

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LES ANNEES 80 ET LE NOUVEAU DEPART A LA FIN DES ANNEES 90

Ainsi, en 1981, il déclara même vouloir abandonner la musique pour se consacrer exclusivement aux arts visuels. Plasticien, il expose beaucoup et son travail le fait beaucoup voyager (depuis le début des années 70), notamment en Europe, où il finira par s’installer. Il continuera cependant à se produire par intermittence (par exemple le concert aux carillons en 1982 au New Music America festival, que Lee Ranaldo décrit dans Sonic Death). Dans une autre interview, il parle de ça de manière plus compréhensible : « Partout où je vais maintenant il y a des gens qui ont entendu parler de moi, mais à la fin des années 70, je me suis trouvé en concurrence directe avec le minimalisme commercial de Reich, Glass. Et puis il y a eu plein de jolis mignons compositeurs NEW AGE qui ont dilué tout ça dans une musique pour piano à la Richard Claydermann en n’ayant plus rien à foutre de la spiritualité. Et puis il y a eu la scène post-rock qui a rallumé le flambeau. Je veux encore croire en l’approche du son pur du minimalisme. Il faudrait que cette « histoire cachée» (qui est surtout une histoire « pas hype ») émerge à nouveau, de sorte que les jeunes puissent écouter, comprendre et apprécier cette musique, comment elle a vraiment évolué, afin de donner des solutions de rechange à ces opéras pompeux et ces symphonies pseudo-minimales ». Il ajoute que pour « refaire » de la musique, il fallait que la spontanéité et le sacré soit à nouveau au centre du propos. Des labels comme Barooni, Staalplaat, Metamkine, Dexter’s Cigar, Alga Marghen, Sub Rosa, Mort Aux Vaches, Mego, Table Of The Elements ou Touch, des musiciens comme Jim O’Rourke, Sonic Youth, Pan Sonic ou Pita, et des magazines comme The Wire, Halana, Bananafish, Octopus et bien d’autres (des disquaires, des organisateurs, des assos) fabriquèrent ce terrain dans les années 90 en fouillant minutieusement les recoins des musiques différentes.

En 1996, avec la réédition de « Four Manifestations on Six Elements » par le label Baaroni, Charlemagne Palestine connaît un véritable nouveau départ dans sa carrière musicale : depuis il n’aura jamais autant publié de disques ni fait autant de concerts et de collaboration. La place nous manque pour une discographie complète, elle n’est d’ailleurs pas terminée : aux toutes dernières nouvelles, il aurait enregistré un duo avec Thurston Moore, de Sonic Youth. A 65 ans, Palestine n’a pas l’air décidé de prendre sa retraite. Et c’est tant mieux.

Article initialement paru sur le blog de Rubin Steiner.
Plus d’infos sur Charlemagne Palestine sur son site officiel

17 Comments

  1. Rubin Steiner via Facebook

    2 août 2014 at 14 h 57 min

    oh bah ça alors !!!

  2. Rubin Steiner via Facebook

    2 août 2014 at 14 h 58 min

    putain y a une coquille dès la première phrase la honte

  3. Gonzaï via Facebook

    2 août 2014 at 14 h 59 min

    C’est faux.

  4. Gonzaï via Facebook

    2 août 2014 at 14 h 59 min

    Ctrl + R

  5. Rubin Steiner via Facebook

    2 août 2014 at 15 h 00 min

    haha (y)

  6. Rubin Steiner via Facebook

    2 août 2014 at 15 h 00 min

    <3

  7. Rubin Steiner via Facebook

    2 août 2014 at 15 h 01 min

    je suis fier t’as vu

  8. Gonzaï via Facebook

    2 août 2014 at 15 h 05 min

    Je ne fais que tenir mes promesses.

  9. Florian Claude via Facebook

    2 août 2014 at 20 h 46 min

    j’ai vu une fois Charlemagne Palestine, à Metz, c’était très « étonnant », et en même temps beau et mélodieux.

  10. Philippe Migrenne via Facebook

    3 août 2014 at 3 h 32 min

    bien vu, mais une fois de plus c’est écrit avec un balai à chiotte, c’est une manie chez vous et ça devient irritant.

  11. Rubin Steiner via Facebook

    3 août 2014 at 9 h 57 min

    Je te jure que ça a été écrit avec un ordinateur.

  12. Gonzaï via Facebook

    3 août 2014 at 10 h 00 min

    Le plus problématique dans cet avis tranché (vous avez le droit d’en avoir un, hein) c’est tout de même d’avoir eu la forcer de vous taper 27.000 signes et des poussières dans la soirée d’un samedi 2 aout PUIS d’aller dire que le papier est nul. Désolé mais s’infliger une douleur pendant 20 minutes alors qu’on aurait mieux à faire et reperdre du temps à dire qu’on a trouvé ça à chier, et sans arguments = TROLLING.

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