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IL ÉTAIT UNE FOIS LES LIMINANAS

Avec leurs gueules sorties d’un western et un prochain album (‘’Malamore’’) qui aurait pu servir de bande-son à un Sergio Leone, les Liminanas sont sans même le savoir une étrange bénédiction pour le Français ayant grandi avec Noir Désir, Eiffel et autres pistoleros mouillés d’un pays sans relief. Récit d’une soirée en compagnie des derniers cowboys de Cabestany. Bang !

Paris-Clermont. Quatre longues heures de route. C’est long. Les sièges sont en simili-plastique, la plaine qui défile à travers la vitre un peu cradingue est morne à en mourir et tous les arrêts plus déprimants les uns que les autres. Nous passons à la vitesse d’un cheval en train de crever dans Vichy, commune grise de l’Allier réputée pour la résistance de ses pastilles, et voilà que le train siffle trois fois. Terminus. Le vrai film se passe à Clermont-Ferrand, c’est un western post-industriel financé par Edouard Michelin. La célèbre scène du Bon, la brute et le truand se joue sur le terre plein de la gare SNCF avec des pneus à la place des bottes de foin. C’est la fin d’un samedi après-midi comme un autre en Auvergne ; c’est désert. Si nous sommes là, c’est parce que dans quelques heures les Liminanas joueront en ville ; un peu à la manière du cirque Barnum plantant ses piquets en Europe deux cents ans plus tôt. L’étrangeté du soir, c’est eux. Pas que le spectacle du groupe soit un cirque rigolard ou burlesque, ça non. Mais l’histoire de Lionel et Marie est atypique, hors-normes ; disons le, pas française.

Mon nom est personne

D’abord il y a les débuts, finalement pas si lointains. La scène du crime, first. Un village paumé des Pyrénées, Cabestany (9577 habitants) et une baraque toute simple reconvertie en studio. 2009. Lionel, pas encore quarantenaire, a le rock en visière mais le succès dans le rétroviseur. Il a été disquaire, vendeur, musicien ; rien à faire, le succès n’a pas frappé à la porte. A priori, c’est pas maintenant que ses cheveux grisonnent et qu’il est rangé avec Marie, beauté rousse intemporelle et taiseuse, que la win va s’inviter à bouffer dans ce trou perdu. Pourtant si. Deux chansons postées sur Myspace par Lionel un soir de glande et deux labels américains qui font ding dong. De surcroit, pas les pires : Hozac Records (Black Bug, Black Lips, Jacuzzi Boys…) et surtout Trouble In Mind (Mikal Cronin, Night Beats, Ultimate Painting). La suite, tu la connais – et si tu ne la connais pas c’est que tu as raté ta vie. Trois disques de cordonniers mal chaussés que la France pantouflarde a mis six ans à enfiler, un tube (Je ne suis pas très drogue) écrit sur un coin de table et une signature sur la major Because qui aurait pu faire craindre le pire – on y reviendra. Back to 2016. Les fans-intégristes des débuts commencent à trouver le groupe trop mainstream au prétexte que trop de gens les aiment et les médias français saluent le tour de force de ce groupe qui ne doit rien à personne – et surtout pas à eux. En bref, l’histoire classique.

Amours contrariés

Histoire classique, parce que faire du rock en France a toujours été un exercice périlleux pour ceux qui souhaitent sortir du sentier de l’indépendance. Il y a ceux qui se suicident artistiquement pour tuer Mirza (Nino Ferrer), ceux qui misent sur les Etats-Unis pour monter sur la première marche (les Thugs, signés chez Sub Pop mais oubliés depuis), ceux qui font tous les mauvais choix (99% du Wikipedia rock français) et enfin ceux de la dernière catégorie, peu nombreux et néanmoins plus coupables que les autres, à avoir cru qu’une ouverture au grand public leur ferait gagner des parts de marché sans entacher leurs crédibilités artistiques. Ils se nomment Telephone [1], La Femme, Lescop, Poni Hoax [2] ou encore BB Brunes; tous ont cru pouvoir bouffer le système de l’intérieur et s’en mordent souvent, qu’ils l’assument ou pas, les doigts. Pacte faustien par excellence, la signature d’un groupe indépendant sur une maison de disques avec pignon sur rue – meaning : avec de gros moyens industriels – est l’erreur classique du groupe de rock français dans sa vingtaine croyant qu’on peut s’acheter le succès commercial de la même manière qu’on a réussi à vendre ses 100 premiers Cds autoproduits. Pacte faustien donc, signé par des artistes qui ont connement oublié de lire la petite clause inscrite en tout petit comme dans le Phantom of the paradise de Brian de Palma. Toute réussite à grande échelle exige des compromissions plus ou moins grandes et bien malin celui qui pourrait s’y soustraire. Dernier exemple en date d’un suicide annoncé avec le récent virage de Wall Of Death – à qui pourtant on ne souhaite que le meilleur – avec leur transfert de la maison indépendante Born Bad à son oxymore, le label Because – tiens tiens. Concrètement, tout ça pour quoi ? Une musique dénuée de l’aspérité qui faisait le charme du premier album et l’envie de lâcher du lest pour monter vers le succès, quitte à se séparer de ses premiers amours sans remords ni regrets. Vie et mort d’un groupe de rock français, ad lib.

A l’inverse, et même s’ils sont désormais sur le même label que les rockeurs précités, les Liminanas ne semblent plus obsédés par la notoriété qu’à l’époque où ils moulinaient seuls contre la tramontane. Ce qui rend le succès de ce groupe complètement anachronique et pour ainsi dire, absolument incompréhensible. Anachronique car ‘’Malamore’’ ne contient dans son essence même aucun des artifices contemporains qui font de tant de disques des cales à chaises bancales. Tout au plus un featuring hasardeux avec Peter Hook sur Garden of Love qui devrait faire perdre les eaux à trois lolitas mancuniennes, autrement dit pas lourde, la concession. Incompréhensible, car Lionel et Marie, les deux gardiens du temps, sont à peine plus bavards qu’une porte de prison et savent garder à distance tout ce qui pourrait les éloigner d’un ampli. Autrement dit, trois victoires en une pour le groupe : contre l’âge tout d’abord, en ayant su imposer leurs rides naissantes dans un registre musical pro-jeuniste où souvent faire du rock consiste à brailler n’importe quoi dans un micro – coucou Last Train. Contre les modes ensuite, tant ‘’Malamore’’ – comme les disques qui l’ont précédé – ne cède pas un pouce à la facilité ni au storytelling promotionnel consistant à coller du papier-peint de fausses histoires pour masquer le peu d’originalité de votre album merdique surproduit par un connard à Los Angeles. Contre le système enfin, puisque même signé chez Because [3], le couple reste d’une intégrité sans faille en tentant le pied de nez ultime : bénéficier des moyens d’une Major mais éviter d’en user pour vendre plus de disques à des gens qui ne les écouteraient pas. En cela, la démarche résistante des perpignanais ressemble à celle de leurs potes bordelais de Magnetix et JC Satan [4]. Preuve que le sempiternel débat sur les méchantes majors attirées par l’appât du gain cache une réalité moins caricaturale : n’est vendu que celui qui veut bien l’être. Et aussi bête soit le rockeur lambda, il n’en garde pas moins son libre arbitre.

Règlement de comptes à Clermont-Corral

screenshot-www instagram com 2016-03-13 22-52-16Ce soir là à Clermont-Ferrand, les comptes ne sont pas bons. Les patrons de La Cooperative de Mai, deuxième salle à accueillir le groupe pour sa nouvelle tournée, font les cent pas. A peine une trentaine de réservations quand le stade de rugby voisin, attraction locale du week-end, semble plein à craquer. En attendant l’ouverture, le groupe déguste le repas du soir à distance de tout et avec la modestie de ceux qui se foutent de prendre un tour de taille question melon. « Le mec à côté de toi, c’est bien Peter Hook, hein ? » demande-je à Lionel pour le taquiner (le mec en question n’est autre que Pascal Comelade). Lionel se marre dans sa barbe à la demie-Roussos. Non, pas de risque que le Catalan fasse une OPA sur le groupe qu’il accompagne ; d’ailleurs c’est seulement son troisième concert avec les Liminanas – ce que Lionel déplorera un peu plus tard. Ca rigole (beaucoup), ça picole (très peu). D’une décontraction telle que les Liminanas semblent se foutre des paillettes comme de leur première paire de boots. Tout ce beau monde est à la fois trop lucide pour avoir de l’espoir à revendre et trop vieux pour faire des concessions. On convient de se voir après le concert pour une interview.

Des barricades ont été installées à l’entrée de l’emblématique salle de Clermont. Ce soir, on ne miserait pas sa plus belle chemise à carreaux sur le fait qu’elles servent à quelque chose. Fin du match de rugby, les cinquantenaires passent deux par deux devant la salle ; tous bien contents de retrouver leurs Diesel avec lesquels ils continueront de polluer la planète. Devant les barrières, un premier couple de vingtenaires issu des Beaux-Arts, quelques barbus-graphiques tels qu’on en croise à la Capitale, surtout beaucoup de gens normaux qui arrivent maintenant par grappes. En fait, c’est l’inverse d’une salle vide. Première bonne surprise : les Liminanas remplissent plus que prévu et leur public est comme un vieux Levi’s, trans-générationnel. La deuxième : le concert est de haute volée. Un vrai groupe en rangs serrés et compact qui s’oublient dans le collectif ; anti-joueurs de foot baroques où pour gagner il faudrait jouer avec les mains. Passée la première demie-heure, le voyage commence. Les Liminanas ne composent pas une musique qu’on écoute, mais une musique qui accompagne. C’est parfait pour le supermarché comme pour l’autoroute. Sur le devant de scène, le couple bien sûr, toujours aussi silencieux. Marie, calée sur sa batterie comme une Moe Tucker aphone, a le jeu préhistorique des Gories de Detroit. Lionel, l’ours des Pyrénées, le sourire du gosse qui fait ZWOUING ZWOUING sur sa guitare. Tout ça, sans un mot ni le classique « bonsoir Clermont on est très heureux d’être là, retrouvez-nous au merchandising après le concert pour acheter nos disques à 20 balles ». Clairement, on n’est à un concert de Foals.

Les sept mercenaires

C’est étrange, mais toutes les chansons se ressemblent un peu. Même jouées par un groupe au grand complet (sept personnes sur scène, le genre de dispositif impossible en tant de crise), celles de « Malamore » ne font pas exception. En une heure et demie, on aura au moins trois l’impression d’entendre la même grille d’accords servie à l’envers, à l’endroit, toujours pareille mais jamais semblable. Ce qui pourrait être un motif de lassitude chez tant d’autres groupes mal inspirés fait ici figure de miracle répétitif. A entendre ce soir Lionel s’user le poignet sur le même riff tourné en boucle pendant 3 à 5 minutes selon les morceaux, on comprend comment lui et Pascal Comelade, claviériste en service commando, ont fini par s’entendre, au propre comme au figuré, sur ce qui pourrait bien ressembler à un mash-up agressif entre Chuck Berry et Steve Reich. Comelade, revenons-y. C’est un roman visuel à lui tout seul. Lunettes fumées sur le pif, jean coupée 70’s et attitude désinvolte de mec qui en a vu d’autres, il y a quelque chose du Phil Manzanera periode Roxy Music glam chez ce jeune soixantenaire haut perché que pourtant rien ne prédestinait à tenir les claviers d’un groupe de rock. D’ailleurs il n’est pas venu les mains vides ; à ses côtés se tient Ivan Telefunken du Bel Canto Orquestra, grand échalas freaks barcelonais qui n’aurait pas juré dans le Magic Band de Captain Beefheart. Cavalcade dissonante et complètement improbable. Ici comme ailleurs, Comelade c’est le pas de côté permanent, la dissonance discrète qui fait office de ciment entre le rif et le raf. Ceux qui en sont encore à le limiter aux pianos-jouet peuvent se les foutre au cul.

Voilà, c’est déjà la fin du concert. Dire qu’on s’est pris une claque, pour paraphraser Bertrand Cantat et Ike Turner réunis dans une cellule, est un euphémisme. Evidemment, l’interview foire complètement. Lionel est entouré par les copains, Marie danse sur un vieil air de rock’n’roll sur la piste vidée et Comelade observe assis cette fin de soirée avec un air méditatif. Que retenir de tout cela, hormis le fait qu’on pourrait presque remercier ses parents pour nous avoir conçu juste à temps pour nous permettre de vivre des moments comme ceux là ? « Tu veux qu’on se fasse l’interview » lance Lionel entre deux accolades ? « Plus tard, on n’est pas pressé ». Comme dans les westerns, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire ; les plus flagrantes sont silencieuses.

The Liminanas // Malamore // Because (sortie le 4 avril)
https://theliminanas.bandcamp.com/

[1] On l’oublie souvent mais le groupe d’Aubert a débuté du bon côté de la ligne en ouvrant pour Eddie & The Hot Rods ou Television (Television et Telephone, soirées câblées, ah ah ah) puis en étant signé chez le très underground label Tapioca (Gong, Magma, Besombes & Rizet, etc).

[2] Qui en est finalement revenu après une signature avortée chez Sony, et qui a préféré retomber sur ses pattes chez Pan European. Aux dernières nouvelles, le prochain album devrait être sorti en toute indépendance.

[3] Par l’intermédiaire de Pascal Comelade, lui-même signé sur le label d’Emmanuel de Buretel grâce notamment au soutien sans faille de Michel Duval, jadis co-fondateur des Disques du Crépuscule (Gavin Bryars, Michael Nyman, Harold Budd, Tuxedomoon, etc).

[4] Qui quoiqu’on ait pu penser de leur dernier album, restent un exemple d’insoumission.

4 Comments

  1. patick tandy

    14 mars 2016 at 11 h 31 min

    y’a 1 intru, le producteur de pj Harvey vu aux cesars !

  2. Klaus Toujours

    14 mars 2016 at 18 h 28 min

    Huumm ce bon goût de vu et revu dont on ne se lasse qu’en perdant la vue 😉 oublions l’ouie et restons gourd !

    Ike Turner ?!? Tricatel ouais

  3. Hectorvadair

    2 juillet 2016 at 17 h 36 min

    Super article. Merci mister Bester.

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