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FOXYGEN
Rock’n’Roll suicide… and star power

S’il y a un temple que le duo californien a oublié de piller sur le multiplatiné « We Are the 21st Century », c’est bien celui de David Bowie. Pourtant avec ce nouveau disque « … and Star Power », double album aux 24 morceaux anti-commerciaux, Foxygen tire une balle dans le pied de l’auditeur et gâche la fête aux biffetons comme le Ziggy Stardust de la grande époque. Allô Los Angeles, on a un problème ?

photoVisiblement oui, mais pas forcément celui qu’on croit. Le jour de la rencontre calée avec Foxygen pour disséquer l’excroissance discographique qu’est ce troisième album boulimique (vingt-quatre morceaux dont dix ne dépassant pas les 2’30), je reçois un message d’alerte pour me mettre dans l’ambiance : « Sam France s’est fait hospitaliser en Hollande, il a un souci au poumon assez sévère, et doit rentrer aux US. Rado assurera donc seul la promo, j’espère que ça ne te pose pas de problème ». Pas médusé pour autant, on apprend le jour même que Rado s’est amusé à poster sur le compte Twitter du groupe des photos de son compère hospitalisé torse à l’air et ventouses sur les branchies. On a vu promo plus conventionnelle…

C’est un peu vite oublier que la courte histoire de Foxygen, son succès mondial avec « We Are the 21st Century » comme ses pétages de neurones, ses tournées annulées, les rumeurs de séparation, tout le chaos qui les entoure depuis que le groupe boutonneux s’est proclamé ambassadeur du 21ième siècle avec des chansons hommage aux années 60, tout cela n’est certes pas sans rappeler l’histoire du Docteur Folamour de Kubrick où la bombe atomique est confiée à un paranoïaque, mais surtout que cela sent très fort le syndrome dit de MGMT, où un groupe américain surexposé par un carton commercial du feu de Dieu – «  Oracular Spectacular », 2007 – préfère cramer les billets facilement gagnés en proposant un revers de veste – « Congratulations », 2010 – si ce n’est inaccessible, du moins plus ambitieux. Et traduit en langage marketing : beaucoup moins vendeur.

Ainsi arrive pour Foxygen, le disque de l’immaturité.

A défaut de tuer le père symbolique là où Lou Reed proposait de tuer ses enfants trente ans plus tôt [1], Sam et Rado préfèrent casser le gros cochon de porcelaine qu’aurait dû être le successeur de « We Are the 21st Century ». Vingt-quatre morceaux, putain. Dont certains sonnent comme du François de Roubaix version mariachi amphibie (Wally’s Farm), d’autres comme des chutes du double album Blanc des Beatles (Mattress Warehouse), certains comme un pastiche de musique concrète sorti de la tête de Joe Meek copulant avec la chienne Laïka dans un astronef baptisé LARSEN666 et tous les autres enfin, alternant joyeux bordel de coffre à jouets et chefs-d’œuvre dispatchés sur trois morceaux qui n’en font en fait qu’un seul (la trilogie Star Power, sublime).

Avec ses points en suspension, « … and Star Power » est donc ce qu’on appelle, dans le langage produit, un objet clivant. Un disque qui divise, et pas forcément pour mieux régner. Un disque de vieux bastringue Honky tonk façon Stones acnéique là où le grand public – si tant est qu’il existe encore – aurait espéré une bande-son adéquate pour les soirées chips où chacun des convives semble connaître le refrain de la chanson qui passe – on a les noms, ces gens écoutaient le « Play » de Moby en 1999, le « Is This it » des Strokes en 2001, le « † » de Justice en 2007 ou encore le « English Riviera » de Metronomy en 2011. Sans transition, paraît que les Inrocks détestent ce disque gargantuesque. Plutôt que de se demander si une fois n’est pas coutume la copie ne serait pas meilleure à l’originale et si délestés de leurs influences les gamins de Foxygen ne seraient pas moins grands que prévus, remercions plutôt le ciel que des disques de cette trempe soient encore possibles dans cette époque du tout millimétré. Bon, je vous laisse. On me fait signe que c’est à mon tour pour l’interview avec Rado, quarante kilos tout mouillé. On se retrouve de l’autre côté du tunnel pour savoir s’il y a une vie après le suicide.

Hello Sam. Je te rassure : j’ai pas préparé trente-six questions et à vrai dire j’en ai presque qu’une seule qui me semble pertinente : publier un double album dont la moitié des titres sonnent comme des démos, est-ce un suicide commercial pleinement assumé ?

Euh… d’une certaine façon : oui. Je ne crois pas qu’on l’ait composé comme un bras d’honneur au système mais on a voulu tenter un truc différent, parce que refaire un énième « We Are the 21st Century Ambassadors of Peace & Magic » n’aurait pas eu grand intérêt. Et puis surtout, je crois qu’on s’est dit qu’on était capable de faire autre chose !

Je ne crois pas être le seul baltringo-journaliste a avoir expérimenté « … and Star Power » de cette manière, mais il se trouve que j’en ai débuté l’écoute par le disque 2, soit le disque avec toutes les démos anti-tubes..

Putain c’est terrifiant ce que tu me dis. Comment quelqu’un peut-il faire ça ? [traduire par : « comment on peut être assez con pour débuter un double album par le mauvais disque »]

Okay, mais pourquoi un double album ?

Parce que simplement, on avait trop de chansons ! Et je crois qu’on refusait d’avoir à en « tuer » certaines, on les aimait toutes. Jusqu’à la sortie de « We Are the 21st Century Ambassadors of Peace & Magic », on avait enregistré un disque environ tous les deux mois, on en finissait un, on en commençait un autre, et ainsi de suite ; or pour « We Are the 21st etc », on a dû tourner pas mal à travers le monde, ce qui veut dire qu’on avait ENORMEMENT d’idées en stock, et qu’à un moment il a fallu vider le sac et que moralité on s’est retrouvé avec quarante chansons, dont vingt-quatre sont finalement restées.

Avez-vous une réflexion sur le format imposé des albums qui sortent encore en 2014, à une époque où les gamins écoutent de moins en moins un disque du début à la fin ?

J’espère quand même qu’ils écouteront celui là dans son intégralité ! Je crois qu’il y a pas mal de « hits » et de singles, et au moins deux morceaux sur le deuxième disque qu’on peut mettre sur son iPhone. Bon, je te dis ça et en même temps, on vit dans notre propre bulle, on est bien conscient qu’on vit dans un monde où personne d’autre ne fait plus comme ça…

C’est marrant, ma chanson préférée sur votre album c’est un morceau d’une minute et 40 secondes, même pas vraiment un « vrai » morceau : Star Power I ouverture.

Sans déconner ? Merde alors. Bah tu vois c’est précisément le truc : c’est la première fois que j’entends ça sur notre album et c’est ce qui rend le fait de sortir un double album complètement dingue, tu trouves pas deux personnes pour en dire la même chose. Peut-être qu’inconsciemment on cherchait à toucher d’autres personnes qu’avec « We Are the 21st etc », en leur donnant de quoi réfléchir… [peut-être un peu plus, imagine-t-on]. Je me doute bien que certaines personnes vont écouter le nouveau disque d’une oreille distraite en pensant que c’est juste une énorme fumisterie mais…

Mais pourquoi es-tu convaincu de ça, alors qu’à l’inverse c’est un disque ambitieux hyper casse-gueule ?

Parce que ces personnes, quoiqu’on puisse leur dire, ne l’entendront pas de cette oreille.

Tu penses à cette posture médiatique consistant à brûler ou ignorer ce qu’on a passionnément aimé sur le disque d’avant ?

J’espère bien qu’aucun journaliste ne fait son boulot de cette manière. Evidemment on compose en priorité pour se faire plaisir en tant que musiciens, mais on a aussi besoin d’un retour sur notre travail ; on a donc besoin d’être jugé par le public. Je vais te dire : on a déjà pondu des trucs inécoutables par le passé, c’était fun mais complètement imbitable. On n’a pas vocation à reproduire le même schéma avec ce disque, simplement on a compris qu’à un certain moment les chansons doivent vivre par elles-mêmes…

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J’ai lu que « We Are the 21st etc » s’était enregistré en seulement neuf jours [neuf jours !].

Oui. A l’époque on tenait absolument à être produit par Richard Swift mais comme il était débordé, on a du prendre notre mal en patience pendant six mois ; du coup quand on est entré en studio tout a été plié rapidement, on savait précisément où l’on voulait aller. Mais même sans ça, les chansons de « We Are the 21st etc » sont venues en un claquement de doigts, comme ça, c’est inexplicable. On n’est pas du genre à s’asseoir en tailleur pour parler des chansons pendant un an.

Et pour « … and Star Power » ?

Environ quatre mois, y’avait tellement de chansons !

On n’est pas un putain de groupe hippie des années 60 qui jouerait avec des pantalons larges.

Votre label a pas tiré la tronche quand vous leur avez annoncé que ce serait un disque avec vingt-quatre morceaux ?

Que dalle. Chez Jagjaguwar, ils sont plutôt à la cool, ce sont des gens élégants qui nous font confiance, qui savent qu’on connaît assez bien notre public et qu’on n’est pas un putain de groupe hippie des années 60 qui jouerait avec des pantalons larges. Et puis les gens qui dirigent ce label ont tout de même publié des disques de Swell Maps ou Nikki Sudden [sur la division Secretly Canadian, NDR], c’est pas rien…

Puisqu’on parle de stars, c’est le moment de vous demander pourquoi ces trois points de suspension dans le titre de l’album. « … Star Power », ça veut dire quoi ?

Ah ah… je crois pas qu’il y ait une signification. Ca nous semblait juste beau, donc on l’a fait. Sam a débarqué un jour en studio avec ce titre, et le plus drôle c’est que c’était à l’époque de l’enregistrement de « We Are the 21st century », le disque dont on parle aujourd’hui n’était même pas encore écrit !

Alors c’est d’autant plus drôle parce qu’entre le moment où Sam trouve ce titre alors que « We Are the 21st century » n’était pas encore sorti, et aujourd’hui… vous êtes vraiment devenus des stars.

Ouais. Des stars de l’indie, hein… moi ça n’a pas changé ma vie.

Donc pas plus de super-pouvoirs qu’avant ?

Non pas vraiment, hormis la capacité à sortir un double album, ah ah ! Si on prend ce titre un peu plus métaphoriquement, cela signifie que si Foxygen, auteur d’un petit succès avec le disque précédent, n’est pas capable de tout envoyer valser pour atteindre les étoiles, qui le fera ? Bon et sinon, je crois que dans la tête de Sam, ce titre avait tout de même plus à voir avec les aliens et les étoiles, tout ça mixé avec le « power » de disques comme « Raw Power »…

Puisque vous parlez du « Raw Power » des Stooges, on peut éventuellement aborder le mimétisme du disque précédent, où chaque chanson donnait l’impression d’entendre un chanteur vieux ou mort des 60’s. Avec « … and Star Power », c’est nettement plus vicieux, on n’arrive plus à deviner à qui vous avez emprunté.

Yeah. Enfin si tu peux, mais c’est clairement plus enfoui, plus obscur. Avec « We Are the 21st century » , on voulait sortir l’ultime disque hommage aux années 60, la synthèse en 30 minutes de tout ce qu’on aimait de cette période. Et je ne suis pas certain, avec le recul, qu’on évolue dans une décennie spécifique, on se balade d’époque en époque tout en restant cloisonné dans l’univers Foxygen, un peu à part quoi.

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« We Are the 21st Century Ambassadors of Peace & Magic », c’était donc le titre complet du disque précédent. Moi je me demande souvent comment je réagirai le jour où j’apprendrai la mort de Keith Richards ou Bob Dylan ; une expérience qu’on a récemment pu vivre avec le décès de Lou Reed, et qui fait prendre conscience d’un monde qui s’écroule – celui du 20ième siècle. Vous arrive-t-il de réfléchir à ce monde d’après, sans plus aucune des stars avec lesquelles nous avons tous grandi ?

Oui. Par exemple, le fait de penser au jour où Paul McCartney disparaitra, c’est vraiment triste. Et ce qui est encore plus étrange, c’est de vivre dans un monde où… regarde ce qui s’est passé dans le jazz : Coltrane, Monk, Gillespie… tous crevés.

Reste encore Herbie Hancock…

[Pas convaincu] Mouais, disons qu’ils sont presque tous morts, ah ah ! Et bref, tout cela pour dire qu’arrivera un jour au rock ce qui est arrivé au jazz. Ce sera forcément un jour ou l’autre le tour de Thom Yorke ou Jack White, et ainsi de suite.

Mais on est bien d’accord que la mort de Thom Yorke, face à celle de Keith Richards, ça n’a pas la même gueule, right ?

Exact ! Et c’est ce qui rend toute cette discussion encore plus déprimante.

Maintenant qu’il n’y a plus de pognon dans l’industrie du disque et qu’Internet permet d’archiver les souvenirs à volonté, il est pratiquement devenu impossible de dépasser les icônes du passé.

Vous vous sentez les épaules assez larges pour reprendre le flambeau ?

Evidemment !

Si on prend l’exemple de MGMT, après l’énorme succès mondial de « Congratulations », y’a plus personne…

Ils continuent de vendre des disques, t’inquiète pas pour eux. Moi je respecte MGMT, ils font ce qu’ils veulent, ils sont libres. Regarde : personne ne veut assumer qu’il a des disques publiés par Lou Reed dans les années 80, alors que le Velvet aurait dû être richissime dans les années 60, alors qu’en fait non. Maintenant qu’il n’y a plus de pognon dans l’industrie du disque et qu’Internet permet d’archiver les souvenirs à volonté, moi je suis persuadé que toutes les icones dont on parle resteront célèbres à jamais, et qu’il sera pratiquement impossible de les dépasser. Dans le meilleur des cas, peut-être que Foxygen deviendra l’équivalent d’un Harry Nilsson ou Randy Newman du 21ième siècle, un truc qui nécessite de creuser un peu, ah !

On se souvient tous de cette citation de Mick Jagger déclarant dans les 70’s que jamais les Stones ne finiraient grabataires à jouer leurs vieilles chansons, mais on connaît la suite. Foxygen a-t-il déjà prévu un plan de carrière, et une porte de sortie ?

Non, aucun plan de fin ! Je crois que ça pourrait être vraiment cool pour moi et Sam d’être là encore à 80 balais, à jouer notre musique sur des enregistreurs à cassettes… Ces temps-ci les gens semblent obsédés par la technologie, programment tout sur leurs ordinateurs et j’ai tendance à croire que ce virage tue l’âme de la musique, tout comme ces gens qui croient que leurs bon goûts de collectionneurs sont sauvegardés à jamais sur disque dur. Sam et moi, on sait précisément où l’on ne veut PAS aller.

Bon, alors imaginons que votre disque dur flambe demain matin et que vous perdiez toute votre discothèque numérisée depuis des décennies, quel est le disque que vous regretteriez le plus ?

Mmm.. N’importe quel disque de Todd Rundgren ou certainement le « Blonde on Blonde » de Bob Dylan. Je serais très triste de ne plus pouvoir écouter ce disque.

On m’a soufflé avant le début de cette interview que Carole King avait été l’une des influences majeures de « … and Star Power ». Rassurez-moi, c’est de l’intox ?

Ah si, c’est vrai ! Surtout les premières démos du disque, écrites comme des pop songs… Par contre le prochain disque de Foxygen sonnera certainement comme la bande-son d’un Disney des années 70, avec grand orchestre et tout le barnum. On débute l’enregistrement en novembre, le disque est déjà écrit.

Foxygen // … and Star Power // Jagjaguwar
http://www.foxygentheband.com/

[1] Kill Your Sons, extrait de « Sally can’t dance », 1974.

1 Comment

  1. Sylvia Hanschneckenbühl

    13 octobre 2014 at 9 h 20 min

    Alors Lou Reed ne proposait pas de « tuer ses enfants », il avertissait les parents que le système médical américain allait tuer leurs enfants, en fait.

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