Au quotidien, je parviens donc assez bien à me retenir de répandre mes analyses musicales vaines. Pourtant, à défaut de théories musicales défendables, j’avance avec deux certitudes : je ne suis vraiment touchée que par les musiques froides, si possible électroniques, dont les effets sonores parviennent à saisir mon attention et à la retenir quelques minutes et comme dans les pornos, je préfère quand ce sont des filles qui ont la vedette (exception faite pour Dave Gahan et Trent Reznor). Partant de là, lorsque éteinte devant mon ordinateur, un morceau parvient à faire osciller mon tronc de l’avant vers l’arrière, je peux considérer que c’est une bon morceau et le dernier album de Grimes réunissait alors les conditions pour me sortir de mon mutisme.

Mais voilà, le verdict est tombé et Grimes vient se faire traitée de fausse petite sorcière sur Gonzaï. La messe est dite, il est temps pour moi de détourner le regard. Mais comment expliquer que l’album de Claire Boucher, si délicat à mes oreilles, se fasse si radicalement descendre par un camarade ? Et pourquoi ai-je tendance à apprécier des artistes que l’ensemble des mâles (dominants) de la rédaction ne prendra même pas le temps de dézinguer tellement il paraît évident qu’il n’y a rien à en tirer ? Deux hypothèses, ne s’excluant pas, se présentent à moi : soit mes références musicales sont à revoir, soit mon statut de fille m’amène à apprécier des trucs… de filles. Plus clairement, s’il existe des romans et des films pour filles, pourquoi n’existerait-il pas de la musique de filles ? Et dans ce cas, le concept se borne-t-il à celui de musique trop mièvre pour pouvoir intéresser la moitié du genre humain ?

Sans évoquer la variété fadement doucereuse qui ne saurait combler que les âmes en perdition, l’univers d’artistes telles que Kate Bush, Tori Amos et consorts parle-t-il autant aux hommes qu’aux femmes ? Quiconque est déjà allé à un concert de Tori Amos et a pris la peine de jeter un œil à la composition du public ne pourra me contredire : la musique de fille est une réalité tangible. Mais si j’ai une petite intuition de ce que peut être la chick mu(sic), peut-être faudrait-il me confronter au cliché pour vérifier que celui-ci ne se limite pas à l’association chant gémissant/ mélodies larmoyantes/sexualité revendiquée mais jamais complètement assumée.

Alors qu’enfant ma mère mettait un point d’honneur à m’offrir des petites voitures et autres jouets (ennuyeux) de garçon, j’ai bien conscience que le fait d’évoquer une réflexion genrée sur les goûts des individus représente le summum du parti pris réactionnaire. D’ailleurs en me baladant sur internet, je constate que les médias, pourtant très bavards lorsqu’il s’agit de causer chick lit et chick flicks, snobent le sujet. Pourquoi, alors que l’on cède sans problème au sexisme pour évoquer les livres et les films destinés à un public féminin, est-il si délicat de franchir le pas en matière de musique ?

La différence tient sans doute dans le fait qu’à l’inverse des chick flicks/lit, ce qui se trouve être de la musique de filles n’est pas un objet sciemment destiné à un public féminin – et je le répète, je ne parle pas ici des comédies musicales inoculées par TF1 dans la petite lucarne des ménagères de moins de 50 ans. Elle n’est pas non plus créée selon une recette générique susceptible de combler un moment les frustrations des femmes en recherche d’amour et de reconnaissance sociale. Souvent fruit des errements personnels d’artistes rompu(e)s à l’exercice de la dissection d’états d’âmes, il serait malvenu d’assimiler ce triangle des Bermudes musical à un produit destiné à rassasier une cible marketing définie. Notamment délectable parce que capable de ne toucher qu’un spectre limité de la population, la musique de fille, telle un plafond de verre, reste invisible.

Alors oui, je t’entends zélé lecteur moustachu, fan de Kate Bush et à qui Tori Amos a fait écraser une larme le 13 juin 2005 lors de l’étape parisienne de son Sinsuality Tour. Je t’entends me murmurer que catégoriser comme je viens de le faire est symptomatique d’une certaine fainéantise intellectuelle. Je t’écoute et je me tais car pour moi, il est déjà trop tard : en me cantonnant ces derniers mois à écouter en boucle Lana Del Rey, j’ai fini par annihiler le peu de sensibilité que je possédais pour finir par n’être capable que de prêter attention aux débats sur le ratio quantité de silicone injecté /crédibilité d’un(e) artiste. Alors oui, c’est un fait, il temps pour moi de revoir mes références musicales.