Le retour du messie, dans les mythologies rock'n'roll, on vous l'a servi à toutes les sauces. Dans tous les plats.

Le retour du messie, dans les mythologies rock’n’roll, on vous l’a servi à toutes les sauces. Dans tous les plats. Des petits (les Pixies, les Libertines, Duran Duran!), des grands (Led Zep, les Trashmen!), avec des couverts plus ou moins lavés ; tout ces groupes consanguins dont l’héroïsme se limite alors à faire des fingerfuck et encaisser les chèques pour remonter sur scène. Accessoirement j’ai rendez-vous avec Wire et je suis encore en retard. Coup de fil de l’attaché de presse, et coup de sueur dans le taxi : « Je vous dois combien? »

Faut dire que j’ai rendez-vous avec Wire. Le post-punk, dans son grand ensemble, tout le monde s’en fout. Trente ans plus tard, alors que la majorité des rebelles insoumis a trouvé refuge dans un cabinet de consulting en tant que graphiste aux cheveux vaguement destructurés, Wire est encore capable de se déplacer dans la périphérie parisienne pour répondre à des questions type « pour vous le post-punk c’est quoi et c’est comment? ». Alors forcément, on déplace sa carcasse, on vérifie que les batteries du dictaphone sont bien chargées, on prie dieu que ça roulera bien sur l’autoroute (pour le coup c’est raté: l’attaché de presse rappelle encore… »oui j’arrive, fais les patientez »).

Wire, dès la pochette de son premier méfait (Pink Flag, 1977), intrigue. L’impression d’être nez à nez avec une chaîne de vélo emballée dans du papier soie. Et la bande à Colin Newman pousse le vice jusqu’à sortir successivement deux albums (Chairs missing et 154, NDR) qui marquent leur époque au fer rouge. Trois disques réussis d’affilée, dans le giron punk, c’est d’ores et déjà un exploit.

Alors bien sûr il y aura les split, les traversées du désert, les albums dont tout le monde se fout un peu. Jusqu’à Object 47, qui sort en 2008, et dont tout le monde se fout déjà, alors que l’album n’est pas encore sorti, et que l’été arrive, et qu’on a aucune envie de latter la gueule de sa voisine à coup de chaise en réécoutant Reuters, parce qu’il fait trop chaud, qu’on a qu’une seule chaise potable, ou que la voisine ne l’est plus. Et que ces jours-ci, être punk, c’est peut-être le contraire, vieillir tranquille, et revenir tous les 3/4 ans avec un album au son britpop. Mais pour honorer la légende, et parce qu’on s’appelle Wire, on le ressort le couvert, pour ceux qui n’étaient pas là avant les années 80.

Parlez-nous de New York, en 77…

A New York, les gens qui comprenaient ce qu’on faisait étaient des gens comme Lydia Lunch, qui démarrait à peine Teenage Jesus and the Jerks. Nous allons rejouer avec elle à New York, vendredi, pour la première fois depuis trente ans… Les gens étaient très excités par cette chose dont ils avaient entendu parler : le punk rock. En réalité, la plupart des gens restaient attachés au rock’n’roll, dans sa forme traditionnelle américaine, et ne comprenaient pas pourquoi cela ne nous intéressait pas. Ils continuaient à discourir autour de slogans stupides comme « Death to Disco ». Et nous, nous répondions : « Disco is great ! Nous aimons ça. » On nous disait : « Non, vous ne pouvez pas aimer ça ?? » Eh bien si ! Le bon disco est génial. La bonne musique est la bonne musique. Nous trouvions cela tellement décevant, parce que quand nous avons commencé, nous étions influencés par la musique américaine. C’était ce qu’il y avait de plus intéressant. Les Sex Pistols étaient les Sex Pistols, ils faisaient ce qu’ils faisaient. Pareil pour les Buzzcocks… Mais nous n’étions pas apparentés à tout ça. Nous étions plus proche d’une tradition artistique. Des gens comme Patti Smith, les premiers albums de Talking Heads, Television, Pere Ubu, tous ces trucs qui viennent plus d’une tradition artistique que du «beat»… Ce n’était pas le cas du reste des groupes, la plupart étaient dans la tradition rock’n’roll. Nous ne jouons pas de rock’n’roll, nous ne nous y intéressons pas.

Bon mais sinon… comment devient-on un groupe culte ?

Le punk rock britannique était très peu distribué aux USA, et ce fut le cas de nos disques durant toute notre carrière. Mais parce que Pink Flag, notre premier album était chez EMI, il a bénéficié d’une bonne distribution (aux USA). De la fin des seventies au début des eighties, beaucoup de gens ont pu nous découvrir. Beaucoup de «art school bands» nous ont découvert et nous ont trouvé intéressants. Ils voulaient comprendre comment nous avions fait pour mettre de l’intelligence dans cette musique ! Ce qu’on faisait leur paraissait simple à imiter. Et c’est là le piège de notre musique : elle paraît simple… Nous sommes peu à peu devenus les parrains d’une scène dont nous ne savions même pas qu’elle existait.

La traversée des eighties… En 1980, Wire splite.

Les années quatre-vingt sont des années terribles dans l’histoire de la culture populaire. Des années terribles… L’Angleterre, au début des eighties, ne s’intéressait pas au post-punk. On en était aux néo-romantiques, il y avait beaucoup de pop. Douteux cocktails… Il y avait aussi cette horrible scène Oï ! Ces putains de fascistes, ces merdes de skinheads… Rien de vraiment excitant. Quand nous avons recommencé à jouer, aux USA, les plus grands groupes indie se sont mis à citer Wire comme leur influence majeure. On n’en croyait pas nos oreilles !

La reformation du groupe a lieu en 1985. Un nouvel EP sort en 1986, l’album The Ideal Copy, l’année suivante… Comment se passe ce retour aux affaires ?

En Angleterre, nous étions morts, oubliés. Mais en 1987, quand nous sommes retournés aux USA, nous étions plus populaires que jamais ! C’est une des particularités de Wire : rien n’est jamais prémédité. Les périodes où nous travaillons et celles où nous ne le faisons pas ne sont jamais décidées à l’avance. Ce n’est pas toujours bon pour la carrière du groupe, mais ce qui se produit, c’est qu’à chaque fois que nous revenons, nous sommes plus populaires que lorsque nous avions arrêté… Pour la plupart des autres groupes, quand ils s’arrêtent, ils doivent faire un «come back», et en général c’est mauvais, on préfère ce qu’ils étaient avant de s’arrêter. Nous ne souffrons pas de ce syndrome. Parce que nous continuons toujours à travailler sur différents projets, qui sont tout aussi importants que Wire.

Comment faites-vous pour revenir en restant intéressants et neufs ?

La chose la plus sensée à faire, quand tu reviens après une longue absence, est de faire à chaque fois quelque chose de différent. Les groupes (qui se reforment) essaient généralement de retrouver le son qui les a rendus célèbres, mais ce n’est pas notre cas. Vous devez prendre les choses au sérieux, donner toujours le meilleur de vous-même, ne jamais être paresseux. Il ne faut pas continuer à jouer éternellement la musique qui vous a fait connaître quand vous étiez jeunes, parce que ça ne marche plus au bout d’un moment. Les traditions, c’est important pour le pain, le vin, le fromage… En art, ça n’a aucune importance. Nous ne jouons pas de façon traditionnelle. Nous changeons toujours d’outils. Il y en a qui ne marchent pas, d’autres auxquels nous nous accrochons… Ce qui est drôle, c’est que les générations nous découvrent, les unes après les autres, et pensent que nous sommes un nouveau groupe.

Auriez-vous monté Wire sans cette excitation très spéciale, propre à l’année 1977 ?

1976 ! Le punk à Londres, c’était 1976. C’était une toute petite scène, qui jouait au Roxy et dans quelques rares autres clubs… Mais c’était l’opportunité de faire quelque chose, d’essayer, de se tromper en public. Et de ces erreurs que vous commettiez, vous tireriez une force nouvelle. Ça vous donnait confiance. Les gens qui ont bien compris cette leçon sont devenus de bons artistes. Mais la plupart n’ont rien appris et ont disparu.

Comment en êtes-vous venus à vous intéresser aux machines, aux ordinateurs ?

Quand nous avons pu nous les payer… Nous étions face à ces machines et nous disions : « Hum… A quoi sert celle-ci ? » Nous étions à Berlin, pendant l’enregistrement de The Ideal Copy, lorsque quelqu’un nous a dit : « Je viens de recevoir ça, vous devriez essayer… » C’était le programme Pro 24, de Steinberg (qui allait devenir Cubase, plus tard). Ça nous a pris huit heures pour programmer une ligne de basse ! Mais nous nous sommes dit : « C’est ça ! C’est par là qu’il faut aller… » Ça sonnait comme ce que l’on avait en tête, et ça ne ressemblait pas à ce que l’on avait fait avant. A chaque fois que vous faites un album en rompant avec votre ancienne philosophie, votre ancienne méthode de travail, ça ne peut être que bien, parce que vous laissez sortir quelque chose…

« L’important, avec les nouvelles technologies, c’est de s’entourer de gens qui les connaissent, de travailler avec des ingénieurs du son qui utilisent des outils que vous ignorez encore. »

La vraie révolution des eighties, c’est la technologie. Parce qu’à la fin des années 1970, vous n’aviez pas le choix, si vous vouliez faire un disque qui sonne, vous deviez vous enfermer un mois dans un studio coûteux. Dans les années 1980, des outils comme l’ordinateur, le sampler, le sequencer, vous donnaient la chance de faire la même chose chez vous. Il fallait retourner mixer le tout dans un studio, mais ça diminuait tout de même les coûts de production. Vous pouviez modifier, éditer des parties de cordes, comme vous n’auriez jamais pu le faire avant

Comment avez-vous travaillé sur le denier album ?

A la mi-2006, on s’est donné rendez-vous pour travailler. La plupart des batteries ont été enregistrées dans notre local de répétition, les guitares l’ont été dans mon studio. A ce stade, j’éprouvais une sensation de «claustrophobie» en écoutant ce que nous avions fait, parce que les batteries avaient été enregistrées dans une trop petite pièce. Tout avait été enregistré dans de petites pièces… ça manquait d’espace, et ça ne nous convenait pas. Nous avons donc trouvé un studio à Rotterdam, où nous avons pu travailler de façon non-conventionnelle. Ce n’était pas un groupe jouant ses chansons… Nous avons juste enregistré des batteries, des guitares et des voix pendant trois jours, pour notre «boîte à outils». Nous avons joué tous les trois dans le studio, sans idée préalable. Juste jouer et voir ce qui en sort. A l’arrivée, nous avions 10, 15 minutes de musiques, parmi lesquelles nous avons puisé des idées de chansons.
Nous recherchions un son hi-fi, «en couleurs». Voire en technicolor ! Un album qui soit comme un film regardé sur grand écran, mais qui reste européen. Nous avons beaucoup conceptualisé la chose, mais à l’arrivée, nous avons réussi, je suis fier du résultat. L’album fonctionne sur plusieurs niveaux : quelqu’un qui ne connaît pas Wire entendra des pop songs, mais dans les lyrics, il y des tas de références cachées. On ne commence à comprendre ce qui se passe qu’après plusieurs écoutes, il y a des tas de petites choses qu’on découvre au fur et à mesure. Un disque est satisfaisant quand vous pouvez l’écouter plus d’une fois ! C’est si ennuyeux un disque que vous n’écoutez qu’une seule fois !

Etonnamment tout cela sonne très britpop non ? Je pense à Perspex icon notamment, c’est presque paradoxal pour un groupe post-punk…

Ah ah…C’est vrai que le process d’écriture a commencé avec des éléments datant de 2002, et que nous avons terminé l’enregistrement en mars 2007. C’est une longue période, mais avec des interruptions. Le temps réellement passé à enregistrer fut court. Et dès que nous avons eu une deadline, tout s’est accéléré. Par exemple, la dernière chanson a été écrite et enregistrée en une semaine. L’album aurait pu sortir à partir de septembre 2007, mais il faut tenir compte du calendrier, et choisir le moment propice… De préférence, pas pendant les fêtes de Noël ! Jamais!

Quand l’on réécoute votre premier album, on se rend compte que vous ne jouiez pas du punk rock…

Nous n’en avons jamais joué ! Nous n’avons jamais été un punk band. A l’époque, nous le répétions à chaque fois que nous en avions l’occasion. Du coup, le gens pensaient qu’on était une bande de bâtards prétentieux. Ce que nous n’étions pas. Nous étions simplement honnêtes. On ne jouait pas le bon genre de musique pour être des punks. Nos morceaux étaient trop courts… Le punk est dans une large mesure une forme de rock traditionnel, joué un peu plus vite que la normale, mais pas beaucoup plus. Nous nous amusions avec la durée des morceaux, avec les tempos, avec les mots… Ce n’était pas exactement ce que faisaient les punks.

Pour notre génération, être punk n’était pas une fin en soi. La plupart des groupes punks étaient terribles ! De la camelote… Mis à part les Sex Pistols qui étaient vraiment drôles. Sur notre dernier album, nous ne sommes pas linéaires. Parce qu’il faut travailler les contrastes… Une popsong mettra en valeur une pièce plus difficile placée juste derrière dans le track listing.

Photos par Muntz Termunch
http://www.myspace.com/wirehq

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