On était le 24 décembre, je venais d'envoyer ma prolongation d'arrêt maladie, j'avais enfin le temps de faire des trucs. Du genre aller payer 10 balles pour un film de merde. Enfin, c'est ce que je pensais. À la base, j'allais au cinéma surtout pour baiser. Ou du moins essayer. C'est toujours moins cher que l'hôtel et le fond sonore n'est jamais désagréable. Sauf que j'ai mal choisi le film. Ou trop bien. Whiplash. Jamais entendu parler. Le genre de coup quitte ou double : deux heures de plus sur la musique alors qu'on a déjà eu droit aux fades Eden (sur Daft Punk) et Get On Up (sur James Brown). La magie de Noël a fait son effet.

Whiplash, donc. Un film qui n’évoque aucune personne connue tout en parlant de musique est un film qui n’est pas à priori une machine à cash. Surtout quand il s’agit de jazz. En apparence, un préquel de success story fantasmée. En vérité, surtout un trentenaire qui a deux-trois trucs à régler avec la question de la rigueur artistique. Bandant.

Cette fois, pas de name dropping, pas de revival – ou presque : ça parle de jazz. Mais comme je suis dans le 14e arrondissement parisien, la salle est bien remplie (pas facile pour ma petite affaire). Le problème du jazz, c’est que de part et d’autres des 3 mecs qui en écoutent, il y a ceux qui trouvent que c’est complètement snob-hype-cool-trop-bath et les autres qui ne comprennent pas (ou ne veulent pas comprendre, plutôt, avouez-le). Mais le new-orleans, le bebop, le cool, et même parfois quelques pièces de hard bop, ça passe toujours, au moins pour les scènes d’ascenseur. Donc ce film peut y arriver. D’autant que si la musique y a un rôle majeur, elle n’est pas nécessairement le personnage principal.

Le label Blue Note – responsable d’un grand nombre de travaux majeurs dans la musique qui nous intéresse, aussi bien sur le fond que sur la forme – fêtait en 2014 ses 75 ans. Dans quelques jours, Damien Chazel, réalisateur de Whiplash (nom d’un morceau d’un jazzman pas très connu, Hank Levy, qui aurait pu être joué par Art Blakey et les Jazz Messengers), soufflera ses 30 bougies. À ce stade là, c’est même plus de la cougar, c’est presque de la nécrophilie. S’il reste des gens pour parler du jazz, malheureusement, la plupart sont trop vieux, trop confortés dans une certaine idée du genre, aiment s’adresser à ceux qui les comprendront et ont beaucoup de mal à digérer les chemins qu’emprunte leur musique fétiche (le nouveau Flying Lotus, par exemple). Bonne nouvelle : il y en a quelques-uns qui sont loin d’avoir cumulé tous leurs points retraite et qui ne sont pas passés par la case conservatoire/lavage de cerveaux qu’on inflige à certains nouveaux arrivants dans le milieux.

Sa tante a sucé Tarantino

L’histoire du film est simple en apparence, comme toute les bonnes histoires. D’ailleurs, avant le format long, le réalisateur a testé son idée dans un court métrage, preuve souvent qu’une idée tient la route (le denier Dupieux, au hasard). Il s’agit de son deuxième film (car tout le monde n’est pas Xavier Dolan, et c’est tant mieux). Vu le duo en tête d’affiche et le sujet, on se dit vite que le mec a soit des connexions type ma tante a sucé Tarantino, soit qu’ il avait des arguments béton. Et je parle pas des prothèses mammaires qui lui auraient coûté un bras à faire poser, mais plutôt du script, qu’il a écrit lui-même (révérence discrète mais sincère à tous ces auteurs – les scénaristes – dont on ne lit jamais le nom).

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Miles Teller, donc. « Une étoile qui monte », comme diraient les Inrocks, dans le rôle d’Andrew Neiman, ado mal dans sa peau, apprenti batteur, monomaniaque, vouant une admiration indéfectible à son prof et maître d’orchestre, le redoutable et redouté tortionnaire Terence Fletcher (J.K. Simmons). Le jeune homme, cadet délaissé d’une fratrie à succès et obsédé par ceux qui ont fait de la batterie jazz ce qu’elle est aujourd’hui, Buddy Rich, Max Roach…, n’a qu’une idée en tête : devenir le prochain élu. Le pitch sonne comme un mauvais Billy Elliot croisé avec la bio de je-ne-sais quel sportif, j’avoue, mais la force de Chazel est de ne rien dramatiser. Et de créer un duo au rapport de force magnifique. Le scénario est coincé quelque part entre Full Metal Jacket, une bonne histoire à l’américaine, une classe (et des images) à l’anglaise et une subtilité à la française : le prof pervers tire sur la corde jusqu’à arracher les couches profondes de l’épiderme de son élève qui, finalement, ne demande que ça. Whiplash signifie coup de fouet. Étonnant. La souffrance psychologique et physique est palpable à en tirer des larmes nerveuses. Pour une musique qui ne la reflétera pourtant que rarement, soulignant plutôt la tension qui traverse l’intégralité de l’œuvre, qui perdra vite toute notion d’époque de par son intemporalité et grâce à l’aspect universel de son discours.

Des questions sans réponse

C’est là aussi que Whiplash arrive à point nommé : il repose la question de l’engagement. Pourquoi apprendre à jouer d’un instrument ? Pourquoi avoir besoin de créer ? À partir de quel moment un artiste est-il plus légitime qu’un autre. À quel point le travail paie ? Chazel ne prétend pas apporter des réponses, car sa démarche n’est en rien prétentieuse, mais il rappelle que derrière toute création, derrière tout émoi, il y a des éléments déclencheurs, des nuits blanches, des troubles, des besoins insatiables. Même s’il oublie (certainement volontairement car le jazz s’y prête) d’évoquer les distinction entre le travail du créateur et celui de l’interprète (ce qui n’est pas plus mal, car j’ai un papier en attente sur la question), le réalisateur rappelle que l’équation heure de travail/détermination/talent comporte tout de même quelques inconnues. Parfait à une époque où créer et diffuser n’a jamais été aussi facile, où le punk s’apprête à souffler ses 40 bougies, où tout le monde se revendique artiste, journaliste, chef cuisinier, graphiste, photographe… le tout en autodidacte et dans un mépris parfois insolent de tout forme de technique.

Ceux qui auront mal vu le film résumeront maladroitement qu’il faut travailler (un instrument) jusqu’à l’agonie pour être bon (musicien) et faire des choses qui aient du sens (artistique) et de l’intérêt (musical). Mais ce sont ceux-là même qui sclérosent un milieu dont plus personne ne veut. Ceux qui l’auront vu trop vite prétendront qu’on nous sert une ode au dépassement dans la souffrance. C’est faux, ou du moins pas tout a fait juste. Car Chazel entretien un ambiguïté latente : le jeune prodige est repéré par son maître à son arrivée dans l’école, mais ce dernier ne fera que lui répéter qu’il n’est pas assez bon. Le génie est inné, si tant est qu’on le travaille ?

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Le réalisateur pointe enfin du doigt un autre élément très intéressant dans la question de la création : peut-on faire de l’art en étant heureux (quand on ne s’appelle pas Pharrell Williams) ? Même le funk et le disco ont été créés dans des époques de troubles. Dans Frank, autre film musical passionnant (de l’anglais Lenny Abrahamson, avec Fassbender caché derrière un masque pendant 1h30), Jon, l’ado embarqué par son mentor – le processus est similaire, les codes et le chemins empruntés, diamétralement opposés – reproche sa panne sèche d’inspiration à une enfance trop lisse. Chacun en tire les conclusions qu’il veut. Seulement, on applaudirait presque les vies dures de Ray Charles, Johnny Cash et autres client faciles de biopics car on présuppose qu’elles les ont façonnés, quand on reprocherait à d’autre de s’être contenté de se retrouver les mains en sang devant leur instrument ? Robert Johnson a peut-être vendu son âme au diable, mais beaucoup d’autres lui ont au moins vendu leur sommeil et leur tranquillité.

Après vous avoir raconté l’histoire de Whiplash, il n’y a qu’une question à laquelle je peux répondre avec assurance : non, je n’ai pas tiré mon coup. Le couple derrière moi m’a devancé. Il a loupé un bon film.

Damien Chazel // Whiplash // En salles

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2 commentaires

  1. Je dois sans doute faire partie de ceux qui ont « mal vu le film », comme dirait l’auteur de cette critique très nuancée…
    Comment peut-on affirmer que Whiplash soulève la question de la création musicale ? Elle en est totalement absente. Il n’y a que trois axes pour le moins discutables dans lesquels s’engouffre réalisateur, et c’est bien dommage : le dépassement de soi et la performance, l’obsession pour la technique instrumentale, et l’idée selon laquelle le génie artistique ne pourrait émerger sans la douleur, le sang et les larmes.
    C’est un film certes très bon sur la forme, mais très médiocre sur le fond, bâti sur scénario confondant de platitude et des dialogues totalement invraisemblables. Amoureux du jazz, passez votre chemin ou bien contentez-vous d’aller dans la salle de cinéma pour tirer un coup.

  2. On ne peut plus d’accord avec Onésime, ce type s’est paré de son costume gonzo de baiseur virtuel au dessus de la mêlée pour venir nous parler dans le vide : « la force de Chazel est de ne rien dramatiser ».
    T’as vu le film? Le héros qui arrive couvert de sang à son concert après un accident de bagnole et qui tente quand même de jouer, tâchant ses cymbales, le professeur tellement sadique qu’il le vire sur scène au lieu de s’inquiéter de l’hospitalisation du gamin? Non? Pas assez « dramatisé »?

    La musique est littéralement une compétition dans ce film, il n’est nulle part question de création.

    Et pour finir oui, le film défend bien l’idée, un peu facho et ricaine, que le génie artistique ne se déploie qu’à travers le supplice. Le putain de film se termine là dessus. On ne tire pas « les conclusions qu’on veut », justement pas dans un film au propos aussi clair, conventionnel et peu épais.

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