Il possédait une enveloppe terrestre lourde et imposante. Mais de son cerveau émergeait une musique planante et cosmique. Depuis le départ, Vangelis était descendu sur terre pour délivrer un message interstellaire : tu aimeras mon synthé comme toi-même. Ce que le Grec aura fait toute sa vie, avant de s’éteindre le 17 mai 2022 à l’âge de 79 ans.

Le rapport entre le FN et Mai 68 ? Chirac et « Baisez sans carottes » ? La dictature des colonels et les synthés ? Le lien, c’est Vangelis. En 1995, Edouard Balladur, à l’assaut des présidentielles, booste sans vergogne ses meetings avec une musique conquérante : « Conquest of Paradise », tube de Vangelis tiré de 1492 : Christophe Colomb, film où Depardieu s’en va foutre les peaux-rouges au pas. Mais Edouard ne conquiert rien du tout : déculottée face à Chirac. Jacques se représente en 2002. Musique assenée lors de son premier meeting : « Chariots of Fire », de Vangelis. Le staff est prévenu : attention, ce musicien porte la poisse. Trop ringard, alors on le remplace par du moderne : Johnny. Chirac l’emporte face à Le Pen. Le chef du FN, ancien patron de maison de disques (la SERP, qui éditait des chants du IIIe Reich), a fait l’erreur d’opter, pour la plupart de ses meetings, pour, devinez, du Vangelis – « Conquest of Paradise ». Sa fille Marine aussi utilisera ce tube, puis l’abandonnera. Peut-être s’est-elle renseignée sur le compositeur. Un migrant grec qui a fui en 1968 la dictature des colonels pour débarquer en France et vivre une utopie qui à jamais le marquera.   

Son premier album solo, en 1972, Fais que ton rêve soit plus long que la nuit, est le produit de ça, Mai 68 et ses aspirations. Les titres des morceaux, « Jouissez sans entraves », « Vivez sans temps morts», « Baisez sans carottes », n’ont aucune chance de trouver leur place dans le programme Front National. Vangelis n’en a cure de ces horribles boutiquiers des urnes : il fait front contre la nationalité. Il ne milite pas pour l’ouverture des frontières européennes, ni terrestres, mais tout simplement pour un libre accès au cosmos. Un programme assez ambitieux qu’il tente de mettre en œuvre via sa botte secrète : le synthé. De son premier Korg 700 au Yamaha CS-80, Vangelis s’est imposé non pas comme politicard terrien, mais comme gourou cosmique, un démiurge de l’électronique, une référence musicale incontournable, sur terre et dans les airs – la preuve en novembre 1995, quand l’imposant barbu se voit honoré d’une distinction à sa hauteur : son nom baptise une nouvelle planète. L’astéroïde 6354 s’appelle désormais Vangelis. Au même moment, la NASA le révèle : la musique qu’écoutent les astronautes dans l’espace, à l’intérieur de la station MIR, c’est du Vangelis – « End Titles », extrait de Blade Runner 

Élargir la cervelle avec du son 

Pourquoi ses morceaux sont-ils parallèlement devenus ici-bas des hits de meetings ? Pour leur grandiloquence. Le Grec a composé des albums expérimentaux avec des bleeps, glou-gou et toc-toc, mais ses tubes les plus connus, récupérés par les politiques ou les grands attroupements sportifs, ce sont ceux où synthé rime avec pompier, cosmique avec comique, où lyrique se traduit par boursouflé. Voilà un artiste en harmonie avec ses créations : il prend du poids, sa musique accuse une surcharge pondérale. Il a composé des albums pré-electronica qui le rapprochent de Brian Eno, mais la partie de son travail la plus visible le montre davantage comme une sorte de John Williams du synthé, de Wagner hippie. C’est aussi pour ça qu’il nous bluffe : Vangelis, plus intéressé par le baroque et Carl Orff que par le lo-fi et Daniel Johnston, n’a jamais eu peur du grandiose. Comment atteindre cette majesté ? Vangelis a trouvé l’outil. « Les gens disent que le synthétiseur est une machine – un truc qui ne produit pas un son naturel. Mais tout est naturel ! Le premier instrument construit, tam-tam ou flûte, c’était une machine à créer du son. Les instruments acoustiques conventionnels sont supers, mais restrictifs, ils donnent toujours le même type de son. Le synthé nous permet d’aller au-delà de ce que nous avons connu. Vous pouvez commencer à partir d’un signal sonore et développer toute une gamme de sons avec des variations infinies. C’est comme être un chef d’orchestre modifiant les niveaux, ajoutant des échos, filtrant des sons, etc. La chose la plus importante est d’essayer d’élargir son cerveau. Le synthétiseur est là pour ça. » 

« Je voulais rencontrer la seule personne à posséder en Grèce un orgue Hammond. C’est comme ça que j’ai connu Vangelis. » (Zographos, son manager) 

Evanghelos Odyssey Papathanassiou naît sous forme humaine à Volos, Grèce, le 29 mars 1943. « Impossible de me rappeler mes premiers souvenirs musicaux : j’ai commencé de composer à quatre ans, j’étais trop petit pour m’en souvenir concrètement. Je me vois juste assis derrière un piano, ou récupérer dans la maison familiale tout ce qui pouvait me servir de percussion. Je passais mon temps à créer des sons, jouer ce que j’entendais dans ma tête. Mon premier synthé, c’était la radio. La nuit, je zappais sur les différentes stations, c’était les interférences qui me passionnaient. Le piano était mon instrument de prédilection, mais je voulais qu’il produise plus de sons, je l’ouvrais et tirais sur les cordes pour obtenir des bruits nouveaux. » En 1949, à six ans, le petit prodige donne son premier concert dans un théâtre local. « J’ai joué mes propres compositions. Je n’ai jamais appris le solfège, je ne voulais qu’improviser sur mes idées. Je ne voyais pas la musique comme une forme d’art, mais comme une science. La définition la plus proche du vaste code de la nature. » Arrivent les années 60, Evanghelos s’inscrit aux Beaux-Arts d’Athènes, section cinéma, formant parallèlement avec quelques camarades un groupe beat, Formynx. « C’était juste un passe-temps d’étudiants, on n’a pas compris quand on est devenus célèbres. » C’est lui, sous le nom Vagos, qui dirige la formation, derrière son orgue. « Un Hammond B3, qui m’a ouvert à de nouveaux spectres sonores. » Son futur manager, Zographos, se rappelle : « Je voulais rencontrer la seule personne à posséder en Grèce un orgue Hammond. C’est comme ça que j’ai connu Vangelis. » De 1963 à 1966, Formynx passe du stade de combo estudiantin à celui de groupe de stades. Génial ? Non : Papathanassiou vise plus loin, bien plus loin. Seconde étape : pouvoir rivaliser avec ces formations anglaises, Beatles ou Kinks, qui jouent dans une catégorie intersidéralement supérieure. Alors il forme avec son cousin Demis Roussos un groupe plus ambitieux, Aphrodite’s Child. 

Aphrodite's Child - The Four Horsemen - ROCKTRANSLATION.FR

 Courir à poil dans des cratères 

 Comment recrute-t-il les membres ? En choisissant ceux qui sont partants pour le suivre par-delà les frontières. En commençant par là où ça se passe : Londres. Il faut se tirer de Grèce : suite à un coup d’État, le colonel Papadopoulos impose un régime dictatorial. Alors un jour de mai 1968, Evanghelos, Demis et les autres enfants d’Aphrodite se barrent pour le swingin’ London. Un vol qui transite par l’aéroport d’Orly. D’où les Grecs ne peuvent plus repartir : grêve générale en France. Ils s’y installent provisoirement, participent au mouvement, enregistrent leur premier single, « Rain and Tears » – pompé sur le canon de Pachelbel, resucée du « Whiter Shade of Pale » de Procol Harum. C’est le dernier disque à être pressé ce mois-là, avant que les usines à vinyles n’entrent aussi en grêve, ce qui peut partiellement expliquer le succès du morceau – seule nouveauté à se mettre dans les oreilles. Quatorze semaines en haut des charts français, top 10 dans toute l’Europe. Le groupe reste à Paris, grave avec l’aide du parolier Boris Bergman un premier album (End of the World, 1968), puis un deuxième (It’s Five O’Clock, 1969). Commercialement, c’est du lourd, avec des ventes à plus d’un million d’exemplaires. À défaut d’être des chefs-d’œuvre, ces disques sont assez étonnants. Ils s’inscrivent dans la norme de leur époque, pop qui tend vers le psychédélisme, piochant parallèlement dans tous les courants du moment (variété, heavy, prog, folk, tribal…). Même si la voix du douanier Roussos sonne trop emphatique, même si la tendance générale reste à la pop mièvre façon Moody Blues, Bee Gees ou Barclay James Harvest, les poilus se barrent parfois, avec des morceaux comme « Air » et « The Grass Is No Green », du côté de King Crimson, Led Zeppelin ou Caravan… 

Vangelis, Oscar-winning composer of 'Chariots of Fire' and 'Blade Runner,' dies at 79

Il est temps pour Vangelis de passer la vitesse supérieure, défricher plus loin : la tendance barrée prédomine sur leur troisième album, 666, où le conformisme et la guimauve cèdent la place à l’expérimental, l’alien. Place à des passages de trente secondes, à une odyssée de vingt minutes, à des sections parlées ou hurlées, à des instruments orientaux, des orgasmes hystériques, des envolées mystiques… Les notes de pochettes l’avouent : « Cet album a été enregistré sous l’influence du sahlep ». Une drogue qui donne envie de courir à poil dans des cratères lunaires, de forniquer avec des martiennes ? Non : le sahlep est une plante turque inoffensive – réduites en poudre, ses racines se boivent dans du lait pour soigner des maux de gorge. Pigé : 666 est un concept-album – une relecture de l’Apocalypse de Saint Jean. Sur « Infinity », pour illustrer la résurrection du Christ, Irène Papas simule à la fois un accouchement et un orgasme. Taxé de sataniste, le morceau est menacé par la censure. Vangelis ne cède pas face aux autorités humaines, la sortie terrienne du disque est repoussée, le groupe ne comprend pas le délire de leur leader. Laissant libre cours à toutes ses visions d’apocalypse, Papathanassiou compose les morceaux qu’Amon Düül II rêverait de pouvoir signer. Ses collègues ne voient plus vraiment à quels vaisseaux se rattraper, Vangelis comprend qu’il n’a plus aucune raison de traîner ces boulets,

 

Aphrodite’s Child se sépare avant l’apocalypse et avant même la commercialisation du double album. Qui pourtant sera en 1972 un succès pharaonique – quasiment trente millions de ventes d’un truc encore plus siphonné que, même période, le Meddle de Pink Floyd. « J’aurais aimé que 666 soit notre premier album : pour ce disque, je me sentais enfin libre de composer ce que je voulais. Avant, il y avait la pression des hit-parades. On devait vendre. Et contre toute attente, 666 a été un double succès : artistique et commercial. » Avec tout le grisbi récolté, Roussos pourra s’en aller braquer les maisons de retraite avec sa variété pour mémés. Et Vangelis ?  

« C’est comme si j’avais toujours attendu l’invention des synthétiseurs » (Vangelis) 

 Entouré de nymphettes 

 Il a déjà sorti une première bande originale, composée avec des instruments acoustiques : celle de Sex Power, film mi-libertaire mi-coquin avec Jane Birkin, réalisé par Henry Chapier – deux autres collaborations suivront. Vangelis a aussi sorti son album sur Mai 68, Fais que ton rêve soit plus long que la nuit, où des sons d’émeutes s’imbriquent avec des chansons rive-gauche. Il a également composé un single sous le nom Alpha-Beta. Et enregistré des jams qui ne verront le jour que quelques années plus tard (les albums The Dragon et Hypothesis). On reste dans le rock. Et puis, enfin, Papathanassiou s’achète son premier synthé. 

BBC Radio 3 - The Essay, 2019 - The Year of Blade Runner, Sounds of the Future Past - Frances Morgan - Blade Runner: Sounds of the Future Past

On présente communément Vangelis comme un pionnier du synthétiseur. Le Grec est loin d’être un des premiers à s’y mettre. Bruce Haack, Walter Carlos, Silver Apples, Gershon Kingsley, White Noise, Delia Derbyshire, Jean-Jacques Perrey, Jean-Michel Jarre, une armada de siphonnés l’ont devancé. Les Allemands aussi (Tangerine Dream, Conrad Schnitzler, Kraftwerk…). Les Beatles aussi. Vangelis argue généralement : dans les sixties, quand ont été commercialisés les premier synthés, il était trop jeune. Il a pourtant l’âge de George Harrison, qui sortait dès 1969 l’album Electronic Sound, dédié au Moog. Bref. « C’est comme si j’avais toujours attendu l’invention des synthétiseurs, et enfin, au début des années 70, j’ai accès à cette nouvelle technologie. À Paris, un de mes objectifs, c’était d’investir dans du matériel de studio. Je pourrais regretter certains enregistrements de cette époque, mais ce n’est pas le cas, parce qu’ils m’ont permis d’acquérir mon indépendance technologique. » Korg Mini 700, Hohner Clavinet, Dubreq Stylophone 350S, Poly Ensemble Moog, Minimoog, Farfisa Syntorchestra, ARP Pro Soloist, Selmer Clavioline, à partir du début des seventies, Vangelis se met à tester toutes sortes de bécanes. En 1970, sa B.O. du docu de Frédéric Rossif L’Apocalypse des animaux, avec effets sonores de Pierre Bachelet, reste plus acoustique qu’électronique. Pareil pour la psych-pop méditerranéenne de Earth, en 1973. Et puis, enfin, en 1975, Vangelis devient Vangelis. Après sept ans passés à Paris, après avoir vendu des millions de disques, il signe chez RCA, se téléporte enfin là où travaille le réalisateur de 2001, l’Odyssée de l’espace : en Angleterre, où il fait construire, en plein centre de Londres, son laboratoire dédié aux synthés – Nemo Studios. Il habite juste à côté dans une maison georgienne avec sa copine photographe, Veronique Skawinska, mais passe ses jours et nuits dans son vaisseau-studio, à édifier une œuvre mi-grandiose, mi-grandiloquente : Heaven and Hell. Les photos de pochette intérieure montrent le gourou entouré d’une impressionnante armada de synthés – dont un Maxi Korg 800DV, fraîchement sorti de l’usine. L’album possède un long morceau par face, chacun découpé en plusieurs mouvements. Orchestral, synthétique, néo-classique, gorgé de percussions et de chœurs, il relève autant du prog-rock que de l’électronique, entre Mike Oldfield et Carl Orff, Tangerine Dream et Rick Wakeman. Le chanteur de Yes, Jon Anderson, participe, il se rappelle leur première rencontre : « Un mec immense d’environ 140 kilos m’ouvre, habillé d’un caftan, avec une barbe imposante. Plusieurs nymphettes couraient dans la maison. Dans ses mains : un arc et une flèche. Il a décoché une flèche dans la cible et m’a montré ses synthés, trois ou quatre modèles avec différents types d’échos. » Impressionné par le Grec, Anderson le présente à son groupe. Vangelis joue trois semaines avec Yes, mais il est pour cette bande de paysans trop individualiste, mutant : il retourne s’enfermer dans son astronef, le Nemo, où il compose quelques B.O. en s’attelant à son nouvel album – son meilleur : Albedo 0.39 

 Nouvelle vague de vieux 

 L’Albedo est le pouvoir de réflexion d’une planète. Celui de la terre est de 39 %. Le disque est conceptuel, avec pour thème central le cosmos. Ça plane très haut pour le molosse, en pleine phase Coltrane des étoiles. Il demande à l’astronome Patrick Moore de faire des voix. Trop cher : c’est son ingénieur du son, Keith Spencer-Allen, qui s’y colle. Si 1976, c’est l’année punk, c’est aussi l’année synthé, avec cet impressionnant Albedo 0.39, qui sort en même temps que le magistral Oxygene de Jean-Michel Jarre, aux côtés de Zanov (Green Ray) et Peter Baumann (Romance 76). Tous explorent des territoires inconnus, futuristes. Le Grec continue avec Spiral, utilisant un sequencer Roland System 100, un SH3A Monosynth, et pour la première fois le Yamaha CS-80 – synthé le plus étroitement associé au son et style Vangelis, premier synthétiseur polyphonique huit notes de la marque, totalement analogique, avec un clavier gérant le Polyphonic Aftertouch pesant environ 100 kilos – quarante de moins que le musicien. Il l’importe directement du Japon, via un transport en train à travers la Russie. Spiral n’est pas aussi puissant qu’Albedo 0.39, mais il impose définitivement son créateur comme électronicien de première bourre. Il lui faut quand même se renouveler, alors il part dans deux directions différentes – l’avant-garde ambient (Beaubourg, presque aussi chiant que le Brian Eno du moment) et la chanson (un disque pour Irène Papas) –, avant de se recentrer avec Opéra sauvage et China, qui assoient son style planant, baba synthétique, avec atmosphères cosmiques et mélodies élégiaques. Concernant Vangelis, on emploie plus le terme new age (honteux) qu’ambient (intello), la faute à son côté mastodonte. Il préfère passer pour le Chewbacca du synthé qu’être chauve et tirer les cartes. Il faut scruter derrière l’horizon. À la fois hippie et scientiste, nature et spatial, il pénètre dans tous les foyers mondiaux grâce à la série documentaire Cosmos, qui bat tous les records terrestres d’audience – diffusée dans plus de soixante pays, suivie par plus de cinq cents millions de téléspectateurs, elle contient du Vangelis en veux-tu en voilà. 

Le Polyphonic Aftertouch

Son frangin Niko Papathanassiou l’a rejoint à Nemo où il fait des miracles comme producteur. Ils ont repéré un groupe, Chrisma (voir portrait dans le Gonzaï n°2), le prennent sous leur aile, et le résultat casse carrément la baraque – les deux albums du duo italien atteignent les sommets créatifs du Bowie berlinois. C’est pour Vangelis l’occasion, après de vagues essais disco (sous le pseudo Mama ’O), d’aller voir du côté de la new wave ce qui s’y passe. Les années 80 débarquent, toute une nouvelle vague de jeunes musiciens, de John Foxx à Gary Numan, s’est ruée sur des synthés aux prix enfin abordables. Des artistes qui se revendiquent plus du DIY punk que d’un pompier issu du prog. Vangelis, 37 ans, décide de leur rafraîchir la mémoire. See You Later, concept-album ironique sur l’holocauste nucléaire, avec participation de Cherry Vanilla et Chrisma, est sa tentative de prouver sa parenté avec les synth-popeux et Kraftwerk, et le résultat, à défaut d’être vraiment scotchant, s’avère plutôt concluant. La seule chose que l’on peut reprocher à son créateur, c’est d’avoir écarté de l’album les quatre meilleurs morceaux – « Neighbours Above », « Domestic Logic 1 », « Gestation » et « My Love », des sommets dans sa discographie. Les mouvements de vingt minutes n’ont plus la cote ? Vangelis  a donc viré new wave. Avec Ronny (« Compare Me With the Rest »), la formule marche carrément. C’est pourtant avec une figure du prog que le greco-martien va abondamment éprouver ce format : le chanteur de Yes, Jon Anderson.  

 « Les réals sont sourds » 

 Entre 1980 et 1983, Jon and Vangelis sortent trois albums. Que dire ? Quand j’avais treize ans, ces disques, je les écoutais en boucle, j’adorais. Aujourd’hui encore, mais désormais, j’entends le côté flapi, la voix de tête haut perchée de Jon, les intrusions du saxo, le côté Supertramp synthé-poétique, une ringardise accentuée par la modernité de Seventeen Seconds, Yello, Ensemble Pittoresque, Fad Gadget, sortis à la même époque… Kitschs ou sous-estimés, en attendant, les disques de Jon and Vangelis cartonnent, leur morceau « State of Independence » jouissant même d’une reprise de Donna Summer – production Quincy Jones, avec aux chœurs Michael Jackson, Lionel Richie et Stevie Wonder. Mais ce n’est rien par rapport à « Titles », hit mondial de Vangelis extrait de sa B.O. Chariots of Fire, film d’époque sur des athlètes courant le 100 mètres en 1924. Oscar de la meilleure musique de film. Samplé par Jay-Z et Kanye West, repris par Clayderman. Le maestro olympien nous a pondu un hymne olympique. Il va pouvoir remettre sa pendule à l’heure du futur, passer du 100 mètres à des distances qui se calculent en années-lumière via Ridley Scott, qui le contacte pour la B.O. SF de Blade Runner. C’est aujourd’hui l’œuvre musicale la plus célébrée de Vangelis. Grâce à « End Titles », son morceau le plus soufflant. Grâce aussi à toutes les rumeurs et polémiques qui ont présidé à sa commercialisation terrestre. Qui n’a eu lieu que douze ans après la sortie du film. Pourquoi ? Vangelis raconte qu’après le triomphe des Chariots de feu, il ne voulait pas être catalogué compositeur de B.O. Que celle de Blade Runner, parfaite pour le film, ne ferait pas un disque très conséquent. On a aussi dit qu’il était surtout furax de la façon dont Scott avait charcuté son score. Le producteur, Michael Deeley : « Trop de problèmes techniques : Ridley, d’Hollywood, devait envoyer à Vangelis, à Londres, les scènes une à une pour qu’il en fasse la musique, mais le temps que le compositeur renvoie ses bandes, Ridley avait changé la scène, le timing du score ne correspondait plus, alors soit Vangelis devait modifier la musique, soit celle-ci était éditée à Hollywood… Ça a tellement saoulé Vangelis qu’il ne voulait pas entendre parler d’une commercialisation de la B.O. » D’autres sources assurent qu’au contraire c’est en solidarité avec le réal’ maltraité par le studio que le compositeur bloquait l’affaire. En tout cas, il y a eu un couac. Vangelis : « Pour moi, la B.O., c’est la part la plus importante d’un film. Mais elle passe après tout le reste, en raison de l’ignorance et de la négligence des réalisateurs et producteurs. La plupart d’entre eux sont sourds. » Happy end : rééditée en 1994, la B.O. de Blade Runner met dacodac tout le monde – compositeur, réal’, industrie, public. Vangelis et Scott retravailleront ensemble pour 1492 : Christophe Colomb. 

Après Blade Runner, ou plutôt Antartica, la discographie de Vangelis dérive dans un espace plus balisé. En 1983, débarque le Yamaha DX7, synthé révolutionnaire qui fait le lien entre deux ères – l’analogique et le numérique. Aucun synthé n’avait eu autant de succès. Vangelis l’emploie, mais se plaint : « Les vieux synthés analogiques sonnent mieux. Ils n’ont pas la prétention de réellement remplacer un vrai quartet à cordes ou une section de cuivres. Le DX7 a engendré un progrès sonore, mais pour moi, il a aussi annoncé une certaine régression. »  

« Ce que j’écoute quand j’allume la radio, je ne peux pas appeler ça de la musique : c’est de la pollution » (Vangelis)

Rendez-moi mon Yamaha 

Avec l’arrivée de la norme Musical Instruments Digital Interface, l’émergence de la techno et de l’electro-laptop, Vangelis, désormais quadra et plus que jamais replet, fait définitivement figure de vieux brontosaure. En 1987, les studios Nemo Studios sont démolis. Le Grec retourne à Paris, bosse sur des gros films, des petits ballets, des immenses pub (Barilla, Guinness, Colgate, etc.), avec Montserrat Caballé, participe comme juré au Festival de Cannes, se fait décorer Chevalier des Arts et des Lettres par Jack Lang, compose l’hymne de la Coupe du monde de foot 2002, continue même d’enregistrer des albums écoutables (Direct, Voices) entre deux compilations ou des disques dédiés à Cousteau et El Greco. On l’entend dans un Ben Stiller (While We’re Young) ou une série (Stranger Things), ses vieilles musiques de film sont reprises dans des nouveaux (« Chariots of Fire » dans Madagascar, Bruce tout-puissant, Retour à la fac, « Conquest of Paradise » dans Collateral…). Idolâtré par pléthore d’artistes contemporains, de GZA à Perturbator, cité par toute la génération électro, l’Apollon du synthétique remercie ses fans mais persiste et signe : il n’aime pas les remixes, pas la dance, pas le clubbing, toute cette foire étant trop liée à la vie sur terre, à la condition humaine, au physique.

Que les DJ’s s’occupent des pistes de discothèque, lui enregistre Mythodea – Music for the NASA Mission : 2001 Mars Odyssey avec le London Metropolitan Orchestra et le Greek National Opera, pour célébrer l’expédition de la NASA visant à mettre en orbite autour de Mars une sonde spatiale. Vangelis en donne une représentation au temple Zeus d’Athènes, avec projection d’images martiennes et sculptures grecques. Le démiurge s’est d’abord retiré au sommet d’une tour du XIVe arrondissement de Paris, puis dans un pharaonique hôtel particulier du XVIe, d’où il contemple l’évolution musicale avec des bouchons d’oreille : « Ce que j’écoute quand j’allume la radio, je ne peux pas appeler ça de la musique : c’est de la pollution. Des trucs qui polluent l’atmosphère en tentant de faire du fric et en lavant le cerveau des jeunes. C’est important de lutter contre la pollution atmosphérique, mais la pollution sonore ? Plus rien n’est préservé aujourd’hui. » Suite à un échange entre Vangelis et l’astronaute André Kuipers au sujet de leur passion commune pour le vide intersidéral, l’Agence spatiale européenne demande au compositeur un nouvel album, dédié à la mission Rosetta. Un hommage aux explorateurs de l’espace, une ode à l’immensité de notre univers, rien à voir avec Leboncoin, les tweets de Macron ou l’Instagram de ma voisine au restau. Il a longtemps été un zélateur des nouvelles technologies, il ne l’est plus trop. « Je ne suis pas contre les ordinateurs, je suis opposé à la façon dont ils sont utilisés. Quand le Yamaha CS-80 a été commercialisé, la période fut euphorique : cet instrument avait du répondant, on pouvait communiquer. Le CS-80 est peut-être arrivé trop tôt, en tout cas, il n’est pas resté assez longtemps, les gens n’ont pas eu la patience de vraiment le comprendre. » On l’aura compris : le Vangelis des années 2000 reproche à notre époque son manque de grandiose. Les synthés sont pipés, la conquête cosmique s’arrête à Facebook, nos rêves sont plus courts que la nuit, les réplicants bouffent du mouton biologique. Et on baise avec carottes. 

Extrait du Gonzaï n°18, consacré à la musique synthétique. 

À lire : Vangelis : The Unknown Man, de Mark J.T. Griffin. 

Vangelis: The Unknown Man (ebook), Mark J.T. Griffin | 9781447627289 | Boeken | bol.com

Top 20 Vangelis 

 1/ « Blade Runner (End Titles) » (Blade Runner, 1994) 

2 « Nucleogenesis, Part One & Two » (Albedo 0.39, 1976) 

3/ « The Long March (Part II) » (Face B single « The Long March », 1979) 

4/ « Gestation/Fertilization » (See You Later outtakes, 1980) 

5/ « L’Enfant » (Opéra Sauvage, 1979) 

6/ « Neighbours Above » (See You Later outtakes, 1980) 

7/ « Aries » (Heaven and Hell, 1975) 

8/ « Theme From Antarctica » (Antarctica, 1983) 

9/ « Message » (Direct, 1988) 

10/ « Ask the Mountains » (Voices, 1995) 

11/ « To the Unknown Man» (Spiral, 1977) 

12/ « I Dreamt Music » (Blade Runner outtake, 1982) 

13/ « Pulstar » (Albedo 0.39, 1976) 

14/ « La Petite Fille de la mer » (L’Apocalypse des animaux, 1973) 

15/ « Hymne » (Opéra Sauvage, 1979) 

16/ « Domestic Logic 1 » (Face B single « My Love », 1980) 

17/ « Alpha » (Albedo 0.39, 1976) 

18/ « Up And Running » (Blade Runner, 1994) 

19/ « Chung Kuo » (China, 1979) 

20/ « Multi-Track Suggestion » (See You Later, 1980) 

 Top 5 Jon and Vangelis 

1/ « The Friends of Mr. Cairo » (The Friends of Mr. Cairo, 1981) 

2/ « He Is Sailing » (Private Collection, 1983) 

3/ « Horizon » (Private Collection, 1983) 

4/ « I’ll Find My Way Home » (The Friends of Mr. Cairo, 1981) 

5/ « Bird Song » (Short Stories, 1980) 

Top 5 productions 

1/ Ronny « Compare Me With the Rest (Part One) » (1981) 

2/ Odyssey « Who » (1974) 

3/ Umanity « The Pawn » (1975) 

4/ Chrisma « Amore » (1976) 

5/ Mama ’O « Red Square » (1978) 

Top 5 Aphrodite’s Child 

1/ « Break » (666, 1972) 

2/ « Hic And Nunc » (666, 1972) 

3/ « The Four Horsemen » (666, 1972) 

4/ « Take Your Time » (It’s Five O’Clock, 1968) 

5 ex-aequo/ « Aegian Sea » (666, 1972) & «It’s Five O’Clock» (It’s Five O’Clock, 1968) 

9 commentaires

  1. J’apprends donc que c’est son frère qui a produit les deux albums de Chrisma. Et que Vangelis lui-même a co-écrit le « Amore » des italiens. La classe x 2, les Papathanassiou bros.

  2. wouep! aussi trop de grosses ou maigres poules qui n’ont rien a dire et qui eteaient au fond du trou y’a keque temps…..

  3. C’est vrai que Albedo 0.39 est un des meilleurs albums de 76. Avec Oxygene. Et le premier Ramones. Et La batteria, il contrabbasso, eccetera, A New World Record, et Rien à raconter.

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