Lassé d’écrire des biographies sur des vivants presque morts, ce désaxé de Pierre Mikaïloff a traversé le Styx en brasse coulée pour rencontrer nos amis les zombies du rock. Depuis des semaines, il retourne vers le futur avorté des rock stars et fait parvenir ses notes à Gonzaï, qui l’a sommé de trainer ses guêtres de l’autre côté de la rivière aussi longtemps qu’il le faudrait. Récits poignants, souvent pathétiques, abracadabrantesques, le valeureux reporter ne nous épargne rien et livre toute la vérité. Parce que, comme disait le poète Bataille Fontaine, « c’est tout ce qui compte. »

Suite au retentissement de mon papier sur Elvis, la rédaction m’avait de façon assez prévisible réclamé d’autres reportages sur des rock stars prétendument disparues. Quand j’avais naïvement demandé « Quelle est la deadline ? », le rédac’ chef m’avait lancé un regard mauvais et grogné entre deux gorgées de Nescafé : « Mais je rêve ! T’es pas encore parti ? »

jim-morrsion-copieLe suivant sur ma liste était Jim Morrison. Les circonstances de sa mort étaient par trop rocambolesques pour être vraies : entre sa petite amie qui prétendait que le gros bébé s’était endormi en prenant son bain, les deux mafiosi qui racontaient l’avoir transporté dans le coffre d’une voiture depuis les toilettes d’un club jusqu’à son appartement, et les théories du complot colportées par de vieux hippies hallucinés, on oscillait entre le mauvais polar et la science-fiction frelatée.
On sait que cette grosse outre à vin de Jim se piquait de poésie. J’ai donc cherché du côté des cercles littéraires underground, mais ça n’a rien donné. Aucun écrit ressemblant de près ou de loin à sa poésie de mirliton n’avait été publié depuis sa disparition. Je n’étais pas au bon endroit. Les fils de boulangers ouvrent des boulangeries, les fils d’acteurs tournent des films, et… les fils de militaires finissent tôt ou tard par revêtir l’uniforme. C’était de ce côté que je devais chercher. Bingo ! Un certain James Douglas Morrison s’était engagé dans l’U.S. Navy en août 1971, pour terminer sa carrière au rang de colonel dans les années 1990. Trouver son adresse fut un jeu d’enfants. Restait plus qu’à le faire parler.

L’écriteau sur la porte indiquait « COL. J. D. MORRISON – FRAPPEZ FORT ». Cinquième étage sans ascenseur, l’U.S. Navy n’était pas précisément généreuse avec ses retraités… J’ai donc frappé fort. Une voix rocailleuse a aboyé : « Essuyez vos pieds et entrez ! »

M. Morrison ?

– Qui voulez-vous que ce soit d’autre ? Repos.

Jim… Morrison ?

James Douglas Morrison, colonel en retraite. On dirait que vous avez vu un mort. Remettez-vous.

OK, comme je vous l’ai dit au téléphone, je fais une enquête sur…

Pas pour un de ces canards gauchistes, j’espère ?

Rien de tout ça. Heu, si vous commenciez par le commencement, colonel ? La dernière fois qu’on a entendu parler de vous, vous sortiez du Rock’n’roll Circus, bourré comme un coing.

Affirmatif ! Ç’a été le déclic. Je menais une vie de patachon à Paris : coke, héro, picrate, poulettes à gogo… Entre deux gueules de bois, j’essayais de devenir écrivain, mais, de vous à moi, ma poésie ressemblait davantage à de la pisse d’âne qu’à du Mallarmé. Il était temps de faire quelque chose d’utile pour mon pays.

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On prétend que vous seriez parti au Vietnam ?

Et comment ! Ça m’a d’autant plus énervé quand ils ont utilisé une de mes chansons dans ce film antimilitariste au scénario incompréhensible… Du reste, j’ai oublié son titre.

Vous voulez sans doute parler d’Apocalypse Now ?

Un truc comme ça. Lamentable ! De quoi saper le moral d’une nation.

Pourtant, dans vos textes…

Oubliez ces conneries. J’étais trop défoncé pour écrire. Je piquais des bouts de textes à droite à gauche : Rimbaud, Kerouac, Artaud… Je mélangeais toutes ces merdes et ça donnait ces « visions » qui faisaient triper les hippies.

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C’était particulièrement mauvais, je vous l’accorde.

Oui, bon, n’en rajoutez pas. Vous avez fait votre service au moins ?

Heu… pas exactement. Revenons à mes questions : en 1971, vous vous engagez dans l’U.S. Navy, mais vous aviez pourtant maintes fois déclaré que vous détestiez votre père, qui termina sa carrière amiral, et que vous ne vouliez pas lui ressembler…

Simple positionnement marketing. C’est l’époque qui voulait ça. George Stephen Morrison a toujours été mon modèle. Enfant, il m’emmenait sur son porte-avions et on s’amusait à tirer au canon sur des jonques chargées de réfugiés. C’était trop fun !

J’imagine. Mais en 1965, quand vous rencontrez Manzarek et que vous décidez de former un groupe, vous croyez tout de même un peu à la contre-culture ?

Pas une seconde. Le groupe faisait partie du projet.

Le projet ?…

Papa voulait que j’infiltre ces groupuscules pacifistes qui pourrissaient la jeunesse sur les campus. Grâce à moi, le FBI a arrêté tous les meneurs. J’ai même été décoré pour ça, je peux vous montrer la médaille.

Ça ira comme ça, merci. Reprenons la chronologie : en 1972, après le retrait des troupes américaines du Vietnam, vous faites quoi ?

Déjà, je suis super triste, parce qu’on s’éclatait comme des oufs. Pendant un an, je picole, je broie du noir, et puis, par un pote sénateur, j’entends parler d’une place de conseiller spécial à pourvoir auprès de Pinochet.

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Qui se trouvait à la tête de la junte militaire qui venait de renverser le président progressiste Salvador Allende.

Ouais, je trouvais son projet plutôt sympa. Du coup, j’ai fait ni une ni deux, j’ai sauté dans un avion et déboulé dans son bureau : « Toc, toc, c’est moi, vous avez besoin de rien ? » Deux jours plus tard, je bossais avec son ministre de l’intérieur. OK, là, je reconnais, on a un peu dérapé…

C’est le moins qu’on puisse dire ! Mais je pense à un truc… Pendant ce temps, les albums des Doors continuent de se vendre par pelletées. Vous devez toucher des droits d’auteur monstrueux. Que faites-vous de tout ce fric ? Vous n’avez pas l’air de vivre dans le luxe…

Vers la fin des années soixante-dix, au cours d’un dîner chez Richard Nixon, je rencontre le gouverneur de Californie. Le portrait craché de mon père : pas bien malin, mais patriote. Il me confie qu’il aimerait se présenter à la prochaine présidentielle et me résume son programme : suppression des aides sociales et des bourses scolaires, triplement des effectifs du FBI et augmentation de 200 % du budget militaire. Je suis immédiatement séduit et décide de financer sa campagne. Le gars s’appelait Ronald Reagan.

Je m’en serais douté. Bon, et la musique dans tout ça… Des projets ?

Yes, man ! Un album de country patriote. Il est déjà en boîte. Vous voulez l’écouter ?

Non, ça va aller. Me raccompagnez pas, je connais le chemin.

C’était dur à avaler, mais, en même temps, ça collait : durant sa courte carrière, Jim Morrison s’était démené pour tourner la contreculture en ridicule, réduisant le message politique des Dylan, Country Joe McDonald et Lennon à une exhibition publique de ses parties génitales. Bien joué, colonel ! Pendant que l’opinion américaine se déchirait pour savoir si vous l’aviez montré ou pas, les B-52 continuaient de déverser leur napalm en toute tranquillité.

Je l’avoue, j’étais sonné. Je ne m’attendais pas à un tel décalage entre le mythe et la réalité. Je suis entré dans le premier bar et j’ai commandé un lait chaud. Ouais, j’étais troublé à ce point. La radio jouait un vieux titre de Janis Joplin. Je me suis rappelé qu’au cours d’une soirée, Morrison s’était comporté avec elle comme le dernier des machos imbibés. Le garçon était décidément irrécupérable. Janis… Dans quel lieu de perdition pouvait-elle traîner ses talons aiguilles à cette heure ?

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