Huddersfield, mars 1987. Je ne savais pas encore pourquoi ma main s'était approchée, fébrile et moite, de ce vieux boîtier de K7 fendu, suspendu tout en haut du présentoir. Un trou dans le couvercle et un énorme sticker rouge sur lequel figurait un prix. 2 £. Sur la cover, quatre types en noir bravaient le froid d'un hiver de glace.

Cela faisait deux jours que les étudiants de ma promo étaient lâchés dans ce bled du nord de l’Angleterre. Huddersfield, ville triste et froide, moitié garnison, moitié université. Nous étions parachutés là en « voyage d’étude », à errer dans le fog avec nos yeux de harengs saur éclatés en attendant que les immeubles se recouvrent de milliers d’étourneaux braillards annonçant, dès 17 heures, le crépuscule et l’ouverture des pubs.
Une petite centaine d’étudiants, dont moins d’une dizaine de filles, donnaient toute leur énergie pour peaufiner une réputation de fêtards invétérés qui se transmettait d’année en année chez les Mesures Physiques de notre IUT. Quand il s’agissait de donner la formule chimique de l’alcool éthylique, de pratiquer des dilutions savantes ou d’évaluer les effets thermodynamiques exogènes d’un alcool fort, nous avions tous 20/20. La traversée de nuit en ferry, du Havre à Portsmouth, s’était faite dans l’orgie la plus totale après avoir dévalisé tout l’alcool des boutiques duty free. Personne n’était tombé à l’eau, et c’était déjà un miracle. J’en avais profité pour fêter mes vingt ans, bouteille de rhum à la main comme un vrai marin, accroché au bastingage, bravant les embruns et la houle assassine. J’avais tenu jusqu’au petit matin et l’arrivée à Portsmouth, contrairement à d’autres qui, les bras en croix, gisaient à tous les étages, un filet de bave bileux au coin de la bouche. Plus un bruit ne se faisait entendre dans les deux cars qui nous menaient à Oxford, notre première étape. La ville étalait ses briques rouges dans la grisaille du matin. Juste le temps d’une conférence à l’université, où un professeur à la barbe grise faisait un speech devant une centaine d’étudiants endormis à l’haleine de cow-boy, que nous étions lâchés sur High Street à chercher de quoi éponger dignement les affres de notre nuit de débauche. Joshua Tree de U2 venait tout juste de sortir, je l’achetai chez le premier disquaire venu avant de me précipiter dans un Mac Do.

Mettre enfin le pied sur la terre d’Angleterre avait pour chacun d’entre nous une signification précise.

Pour certains – les plus sérieux, c’était découvrir les universités où ils allaient pouvoir continuer leurs études. Pour d’autres c’était l’opportunité de s’envoyer des dizaines de litres d’ale et de whisky à une livre, qui coulaient à flot dans les pubs et les boîtes. D’autres en profitaient pour se la jouer « À nous les petites Anglaises » en organisant le concours du string le plus sexy et le plus souillé, qu’ils devaient accrocher à la poignée de leur porte, la nuit, afin qu’il s’exhibe le matin comme un trophée devant les yeux envieux des potes à la bouche pâteuse. Pour moi et un ou deux autres dingues de musique, c’était évidemment pouvoir traverser la terre remplie d’arpèges et de légendes des Beatles et des Rolling Stones, avec dans le cœur et la tête un énorme Good Morning England ! Alors je profitais de chaque étape pour faire les disquaires, jusqu’à ce que je me retrouve en tête à tête avec cette vieille K7, quelque part dans Huddersfield. Mon argent était compté, livre par livre, pas question de me priver de mon sky du soir ou d’un « bon » diner au Mac Do ou au Paki du coin.

J’avais pris la K7 dans la main, l’avais scrutée recto verso. Sur la pochette le nom du groupe, Echo and the Bunnymen, le titre, « Porcupine », une date, 1983.

Je ne connaissais pas du tout ce groupe et rien que le nom déjà… Porc-épic, un album d’Echo et les hommes-lapins, bah tiens. Mais je me décidai quand même à en faire l’acquisition pour le prix de deux sky en boîte de nuit, ça valait le coup, et je sentais bizarrement qu’il me la fallait. Avec ça, un 33 tours des Exploited – « Let’s Start a War » – et la première compile « Indie Top 20 » [1] qui allait me faire découvrir Sonic Youth (Ciccone Youth), Pop Will Eat Itself, The Wedding Present, The Blue Aeroplanes, Rose of Avalanche, New Order, etc. Dans ma besace, s’entrechoquaient dorénavant les boîtiers de « Porcupine » d’Echo and the Bunnymen (EATB) et de « The Joshua Tree » de U2. Sans y prendre garde, j’avais réuni les deux frères ennemis de la période post-punk du début des années 80. Simplement séparés par un bout de mer d’Irlande entre Dublin et Liverpool, les deux groupes s’étaient livrés, de 1980 à 84, à une bataille rangée à grands coups d’albums avec des influences aussi différentes que leurs styles qui se rejoignaient quelque part dans cette mouvance new-wave qui venait de naître. Quatre albums chacun, avec un U2 qui avait appris à se défaire de l’influence californienne des Beach Boys et des EATB bercés par les Doors et Television. Quand « Porcupine » sortait en 1983, les EATB se montraient tout de noir vêtus dans un univers de glace. De son côté, la même année, U2 balançait son clip New Years Day dans une forêt enneigée. En France, la new-wave devenait cold-wave. Quatre mecs de part et d’autre qui se rejoignaient encore dans le style fortement marqué par la personnalité de leur chanteur, Ian McCulloch [2] (EATB) / Bono (U2) et le jeu de leur guitariste Will Sergeant (EATB) / The Edge (U2).. Les deux groupes avaient tout pour réussir, et U2 ne s’en était pas privé – certainement aidés par le dynamisme et l’esprit marketing de leur manager Paul McGuinness. Nous étions en 1987, U2 venait de sortir l’album ultime « The Joshua Tree » qui allait les propulser au plus haut des charts et les faire connaître dans le monde entier. Les EATB sortaient leur album éponyme – qui allait, sans être un succès international, devenir le plus vendu – sans savoir encore qu’en 1988 ils allaient lamentablement splitter, puis perdre définitivement leur batteur Pete de Freitas en 1989 dans un accident de moto. La messe était dite mais tout ça, je ne pouvais pas encore le savoir. Comme je n’étais pas censé savoir qu’une nouvelle génération de groupes était en train de naître : grunge, rock alternatif de la scène Madchester, avec Sebadoh, Nirvana, Green Day ou Inspiral Carpets.

J’étais dans un car, roulant sur ma route 66 anglaise d’Oxford à Londres en passant par Huddersfield et York. Dans le casque, volume maxi, I Still Haven’t Found What I’m Looking For.

Bah, j’en vois bien deux ou trois qui ricanent dans leur cache-nez tout en haut de l’amphi. « The Joshua Tree » a tellement été rabâché à nos oreilles engourdies par les radios sans inspiration, qu’il en a un peu perdu de sa prime fraîcheur. Une ode grandiose aux States par des U2 arrivés au sommet de leur art, ressassée, remâchée, remixée, recompilée et surécoutée. Pourtant, à chaque fois que j’entends cet album, c’est le souvenir grandiose de ce voyage d’étude en Angleterre qui me revient comme un boomerang en pleine gueule, avec le palpitant à cent à l’heure, comme à vingt balais. « Porcupine », album psyché et punchy, me balançait quant à lui ses mélodies hypnotiques rendues exotiques par la participation de Ravi Shankar. Nous avions passé une petite journée à Londres pour terminer notre périple en beauté. Abbey Road et le Virgin Megastore de Soho avaient eu ma priorité. Le retour sur Portsmouth et la traversée de jour vers Le Havre avaient été bien plus calmes que la semaine précédente. Les esprits et les organismes s’étaient apaisés, fatigués par l’alcool et les petites Anglaises.
J’étais planté à l’avant du bateau pour ne pas trop subir les effets de la houle, avec les tambours de « Porcupine » qui rythmaient notre avancée comme dans les galères romaines. J’étais partagé entre l’euphorie d’un voyage réussi et le spleen des vacances terminées. Je n’étais certainement pas le roi du monde, mais je ramenais dans ma besace des trésors de musique pour une vie entière de sacrés bons souvenirs.

[1] Les labels Band Of Joy, Melody Maker, Beechwood Music ont sorti vingt-trois compilations « Indie Top 20 » de rock alternatif et indépendant entre 1987 et 1997. Et c’était sacrément bien. http://www.bandplanet.co.uk/Oldsite/indietop20s.htm

[2]  Ian McCulloch, leader et guitariste des EATB, a toujours détesté U2, qualifiant la musique du groupe irlandais d’« immature », entre autres.

12 commentaires

  1. Sympa la balade en Transmanche ,) EATB sont au Bataclan jeudi prochain pour ceux qui ont n’ont pas lâché après Ocean Rain… Il a l’air un peu de se la péter façon Gallagher le McCulloch n’empêche (enfin pas pire que Bono tmtc)

  2. Yeah ! Bien mieux qu’une croisière en Italie tmtc EATB au Bataclan ça pourrait être bien en effet mais L’Echo est si lointain maintenant …

  3. Bon allez, je vais chipoter et me tirer un peu la nouille, mais Ian Mc Culloch est quand même beaucoup plus chanteur et nettement moins guitariste que Will Sergeant dans Echo et les Lapinous.

    Par contre la comparaison guitaristique entre ces derniers et l’Unicef west coast du gros Bono pourrait tenir la route sur le riff de Back of love des uns et celui de I will follow des autres.

    Ouais, je sais, j’habite en province, je m’habille mal et j’ai pas d’Ipad.

    Un gros poutou à Sherlock en passant.

  4. Bel article Poulpy !

    Dans lequel chacun se reconnaîtra j’imagine.

    Par exemple, moi lors d’un tel voyage en 5e, je me rappelle que je voyais des affiches du premier Suede… mais que j’avais acheté une K7 d’un live de Queen ahaha 😉

    Sylvain
    http://www.parlhot.com

  5. Merci Sylvain !
    Venant de toi le compliment est encore plus fort (je prends). Pour ma part en 5e je n’avais pas un rond pour m’acheter la musique que je voulais alors je faisais avec la radio et les disques de mes vieux d’où mes premiers émois en écoutant Jarre, Morricone, Renaud …sans oublier Piaf, Aznavour, Lama, Hallyday, Dalida, etc. Le bonheur quoi !

  6. CQFD: quelle que soit la porte d’entrée, Queen ou Dalida, on finit toujours par tomber sur les bons trucs. Question d'(voy)age! Tout n’est pas perdu pour les ados fans des BB Brunes, hopefully.

  7. CQFD Blandine, tout comme je me suis bêtement intéressé à Schubert après avoir maté Trop belle pour toi à la télé, j’ai creusé Schubert et le classique pendant 15 ans après …. Faudrait mettre un avertissement sur les BO des films aussi pour les dingues comme moi tmtc

  8. Ben je pensais plus à Liam à vrai dire (genre ego de merde, McCulloch a l’air pas mal) Mais les revoilà les Inspiral Carpets! De FB à Gonzaï, des IC à Gallagher, en passant donc par 1991 et la fameuse année charnière de Bester, sur fond de EATB et U2, t’as vu on retombe toujours sur nos pieds! c’est beau purée…

  9. Il y a un avantage, avantage entre guillemets chez U2, car on n’entend ce possible avantage chez eux que sur les premiers albums, c’est le fait qu’ils aient fréquentés de tres pres les Virgin prunes.. Mais bon, il fallait bien qu’ils se démarquent..

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