Quinze. Le chiffre anniversaire est à l’image du parcours : éloquent, cabossé, un peu passé sous silence. Quinze, un chiffre impair un peu bancal qui finalement résume à lui seul la course du pilote Burgalat, aux manettes de ce bolide trop ambitieux pour le modeste circuit français. Quinze, c’est également la moitié d’une vie : la mienne. Voici comment tout commença, entre Tricatel et moi.

Il avait donc fallu cela, quinze ans, pour enfin rembobiner l’histoire ; tenter de dépoussiérer les souvenirs, relier l’histoire de ce label français crée au siècle dernier à celle de l’adolescent provincial qui, depuis son kiosque à journaux, rêvait d’un monde qui n’existait pas. Et lorsque Tricatel finit par annoncer, au printemps 2011, qu’il était temps de faire un arrêt sur image, je me décidai logiquement à trier les miennes.
Tout avait commencé sur un malentendu, un hasard, à cette époque où télécharger un MP3 prenait autant de temps que de rallier la Corse à la nage. C’était la fin des années 90, le temps du règne de Garbage, du trip-hop et autres mythologies sur le sacro-saint home studio qui allait permettre à une génération – voire plusieurs – de troquer l’alliage lunettes de soleil vissées sur le crâne + Whisky-Coca, contre des couvertures de magazines et la gloire à prix discount. Nous étions à l’aube des années 2000, ce dernier instant où le Provincial, pour s’informer, put compter sur la presse écrite pour faire passer les jours plus vite. Dans les Rock & Folk de l’époque, un nom commençait à apparaître, coincé entre plusieurs autres, d’abord dans les manchettes, plus tard déroulé sur plusieurs pages. Au loin on entendait quelques bruissements, derrière le barouf de Tryo, Morcheeba et Noir Désir, avec cet innocent espoir qu’on finirait bien par trouver chaussure à son pied, chez ce cordonnier français si mal chaussé. A bien y réfléchir, la province et l’acné, le sentiment d’être un étranger chez les étrangers, tout cela avait eu raison de moi avant même d’entendre the sssound of mmmusic. Il est des madeleines de Proust qu’on n’oublie pas, des noms auxquels instinctivement la rétine s’accroche, comme une bouée de secours.

Début des années 2000, Tricatel a déjà quatre ans et des poussières, publié quelques disques d’esthètes (Valérie Lemercier, April March, ces merveilleux Suédois d’Eggstone, ou le tribute à Polnareff supervisé par BB), fait parler de lui dans la presse branchée parisienne qui voyait là une superbe opportunité de caricaturer le rétro-kitch et cette nostalgie du beau, la même qui plus tard vaudra au label d’être étiqueté « leader de la musique d’ascenseur ». Comme si l’élévation était une tare, pour ces tarés si mal élevés.

Le début du nouveau siècle, c’est également les rayons de la FNAC remplis jusqu’à la gueule de consommateurs mélomanes, tous prêts à claquer leur pognon du week-end – ou leurs bourses étudiantes – dans ces sorties encensées par la presse. Ma rencontre avec le premier album de Bertrand Burgalat ? Je m’en souviens comme si c’était hier. Centre commercial de Montpellier, rez-de-chaussée samedi après-midi, la pochette attire mon regard, nonchalamment posée en devanture sur un présentoir en plastique. On y devine le corps du compositeur, cramé par le soleil et pourtant si sûr de son fait et de la rupture qu’il impose, de la traversée du désert qui l’attend, indéniablement. Le disque tourne en boucle et s’use, à force d’être joué ; au point qu’on en oublierait presque que les années 90 ont existé, qu’il a fallu se farcir le rock indépendant et les farces électroniques, les railleries de cour d’école (« Ton Burgalat, ce serait pas un peu de la musique pour homo ? ») et le long chemin pour forger sa discothèque. Pour la première fois, les expressions « canevas mélodiques » et « cyclades électroniques » font leur apparition dans les mensuels, l’adolescent ne pipe mot, fasciné par ces lettres accolées qui dessinent une échappatoire entre les sillons.
Vient alors, comme pour beaucoup – et ils se reconnaitront -, l’heure glorieuse des médiathèques, ces chapelles de contre-culture  où l’adolescent parvient à graver sa culture pour le prix d’un CD vierge ; un instant magique où tout semble accessible à celui qui sait emprunter les bons albums. Au milieu des bacs municipaux, une pochette sort du lot, se démarquant des autres par son improbabilité et le titre qui résonne, comme la possibilité d’une île déserte : Présence Humaine. 2001, odyssée de l’espace vert. Michel Houellebecq et ses envolées naturistes, sa rencontre avec Burgalat à la manœuvre, le backing-band naissant AS Dragon, les embarquées solitaires qui magnifient les poèmes urbains et l’envie d’un ailleurs. 2001, première rupture sentimentale et paradoxe de trouver un écho à sa propre souffrance à travers le souffle tabagique d’un dépressif quarantenaire, le tout sur fond de battements de cœur brûlé dans le bitume. Souvenir d’un Houellebecq transpirant comme un bœuf dans sa chemise bleue à manches courtes, au festival de Benicassim, haranguant du coin de l’œil les mineures espagnoles et son groupe, inébranlable, de fendre l’air de cette après-midi torride. Puis le secret espoir de croiser, au milieu des festivaliers embués, ce mystérieux inconnu, à la fois musicien visionnaire et patron de label hors pair, ce drôle de type aux costumes soyeux, pas vraiment dans son époque, entre l’ici et l’ailleurs. La traque commence ici. Il me faudra encore quatre ans.

Le plus dur, quand on est fan, est encore de le rester. Savoir résister au temps qui passe, l’adolescence qui s’en va, les complexités du quotidien qui vous éloignent des disques longtemps chéris, ce long transit vers l’âge adulte où l’on remplace les après-midi seul dans la chambre à siffler Le cœur hypothéqué d’April March, par des galères prévisibles avec le sexe opposé. Etre fan, c’est également refuser toute objectivité, vivre sa passion au delà de toute bonne foi, savoir user de rhétorique pour (se) convaincre que Portrait Robot (2005) est un deuxième album irréprochable.
C’est pourtant cette année que je rencontre Burgalat pour la première fois. Moi, jeune apprenti tremblant, lui musicien déjà excédé par la rigidité gauloise. La rencontre est prévue près de la Maison de la Radio, lui est en retard – il sort d’une interview – et moi liquide – c’est justement l’une de mes premières interviews. Il a un énorme téléphone portable digne des années KGB et de grosses lunettes, peut-être pour cacher sa colère face à une industrie musicale qui peine à classer ses disques dans la bonne catégorie – c’est vrai ça : musique française, électronique ? Allez savoir – et le pousse à vociférer contre la FNAC et les maigres ventes de son disque où, pourtant, il s’essaie au chant pour la première fois. Sans artifices. Portrait Robot, un examen de conscience qui arrive presque dix ans après la naissance de Tricatel. On sent le patron fatigué, las, à bout de nerfs d’avoir grillé tant d’énergie pour un si faible résultat. Pas sûr que les yeux illuminés de l’intervieweur du jour réussissent à le consoler de ses malheurs, lui qui a sorti coup sur coup plusieurs disques majeurs dans une décennie à moitié commencée. Symbole des désillusions naissantes, une chanson résume parfaitement la situation de l’électron libre :

“Je suis seul dans ma chanson / Prisonnier à l’extérieur / Qui est au bout du refrain / Je sens comme une distance / Je m’étire et j’ai chaud / Mon lit est-il un radeau
?” (Je suis seul dans ma chanson, 2005)

Au sortir de l’interview, lui semble toujours seul dans son merdier dodécaphonique, moi en galère avec mon dictaphone ; un drôle de rapport aux machines qui rend cette première rencontre épisodi(s)que. Pas grave. D’autres suivront. Des soupirs également, des parenthèses silencieuses. Car être fan, c’est aussi savoir se distancier, reconnaître que certains disques (le premier LP des Shades ou celui de Showgirls plus récemment) ne méritent pas qu’on s’esquinte la santé à les défendre, ou que d’autres comètes (Allegra, pourtant si douée) sont hélas trop éphémères pour qu’on ait le temps de les prendre en photo.

Fin des années 2000. J’approche maintenant de la trentaine, nous avons tous grandi. J’ai pris mes distances avec le fan de première division, ce genre de benêt capable de porter un pin’s avec son idole placardée dessus, ou de vous bousiller une soirée à réciter religieusement la date précise de chacun des enregistrements et le modèle de la basse qui a servi sur le dernier album, forcément meilleur que tous les précédents.
De son côté, Tricatel a frôlé la faillite plus d’une fois, son patron tenté de saborder l’affaire à de nombreuses occasions, oscillant entre le doute – « putain mais suis-je si mauvais que ça, pour que mes disques ne se vendent pas ? » – et l’insoumission – « Les Français ne me méritent pas », un truc dans le genre. Les albums du label qui ne rapportent pas un kopeck – en vrac, tous les disques Tricatel jusqu’à 2005 – côtoient des projets plus rentables – le premier album de Christophe Willem en 2007, où Burgalat place quelques chansons. Entre temps AS Dragon s’est dissout, de même que la plupart des artistes Tricatel, tous passés à la postérité après la case oubliettes. Parallèlement, Gonzaï a filmé Burgalat sur les bords d’une gare parisienne pour évoquer son meilleur disque à ce jour (Chéri BB, même pas sorti en CD, un comble), poussé le vice jusqu’à rencontrer Louis Philippe dans un parc pour lui faire dire à peu près tout et n’importe quoi, s’est sévèrement engueulé avec le label pour une mauvaise critique balancée sur le Shades, s’est rabiboché avec l’idole puis s’est fendu d’une longue story sur la genèse de Présence Humaine. En amour comme en musique, il faut savoir rendre à ceux qui vous ont tant donné. Et l’adolescent d’hier de redécouvrir aujourd’hui, toujours neuves sous la poussière, ces chansons balises parfois vieilles de quinze ans.

Il est des anniversaires qu’on n’oublie pas. Certains pincements au cœur non plus. Cette impression que la France peine à chérir Tricatel, en dépit des années de résistance. Qu’à l’instar des boursicoteurs, critiques et usagers s’accordent pour spéculer sur la postérité du label, comme si la seule issue possible était une consécration post-mortem, Burgalat condamné à endosser le costume de Michel Magne, célèbre compositeur français – également créateur des mythiques studios du château d’Hérouville – suicidé dans un miteux Novotel au milieu des années 80 dans un quasi-anonymat, le portefeuille criblé de dettes. Le malentendu, on y revient, le même qui transforme les génies de studio en habitués des chambres capitonnées, quand à force de s’être usé les poignets sur les consoles on finit par se consoler en s’ouvrant les veines. Suffirait finalement de pas grand chose – un suicide, un accident, une banqueroute – pour combler les sceptiques et ravir les frileux, on verrait alors sortir des Tribute et des hommages, des éloges Kleenex à cet homme courageux qui incarna son temps mieux que quiconque, au pays des défaites. Alors bien sûr, en bon fan, on pourrait aussi se réjouir de ne pas avoir à partager son amour avec le plus grand nombre. Mais on pourrait également considérer ces quinze ans d’existence comme un bras d’honneur en do mineur à l’inertie. Et puis danser autour des rééditions anniversaires de Tricatel, du Chrominance Decoder d’April March à la compilation Tricatel Rare, pour scruter au loin les cargos cultes, invoquer les dieux pour que la France tombe enfin sous le charme des croyants de chez Tricatel. Hélas, à 31 ans on perd souvent en innocence ce qu’on gagne en lucidité. Alors j’écoute la sublime Bande Originale composée par Burgalat pour le film My Little Princess, une musique de film comme on n’en fait plus, remplie jusqu’à la gueule de violons et de compositions originales. Comme à la belle époque. Où es-tu, Michel Magne et ton corps disloqué, hantes-tu Tricatel, ou bien accroché aux synthés de BB es-tu resté ?

Quinze, le chiffre est finalement édifiant. Combien de salariés grisâtres de l’industrie laissés sur le carreau ? Combien de colères frustrées transformées en pop songs pour le commun des mortels ? Combien de fois notre Joe Meek s’est-il promis de raccrocher les gants, avant de finalement reprendre du service derrière ses claviers ? Répondre à toutes ces questions, ce serait conclure l’histoire d’un point final. Tirer les rideaux sur une partie de sa propre vie. Le seul hic de cette même histoire, c’est que le supposé mort bouge encore, que ses prochaines sorties – le premier album de Christophe Chassol, le troisième des Shades et le prochain de Burgalat – s’annoncent toutes aussi passionnantes que les quinze années écoulées. Quinze ans de désamour heureux valent certainement plus qu’un one hit wonder, et tant qu’à revenir aux origines de Tricatel, autant paraphraser le film de Claude Zidi : entre l’aile et la cuisse, il faut parfois choisir. Sans renoncer.

April March // Réédition Chrominance Decoder (avec plusieurs inédits)
Tricatel Rare // Double CD compilation inédits
Bertrand Burgalat // B.O.F. My Little Princess

http://www.tricatel.com/

15 commentaires

  1. Petite précision du chef de rayon en chef, Cheri BB est sorti en CD, certes quelques mois suivant la sortie digitale , mais quand même.
    Il va même sortir en vinyle très bientôt…

    Aussi pour les consommateurs avertis, je vous annonce que mercredi 6 juillet de 17h à 20h, Tricatel ouvre une boutique éphémère au 6 rue andré messager dans le 18 pour ceux qui sont nostalgiques de la Fnac ou refusent de s’équiper en carte bleue ou jean et qui vomissent le format MP3
    L’occasion d’y retrouver Bertrand pour une dédicace ou pas ou de mettre la main sur le 45t This summer night , duo Robert Wyatt / Burgalat édité seulement à 500ex…

    A mercredi…

  2. **** Petite coupure PUB terroriste ****

    J’ADORE mais J’ADORE cette compil, c’est un énorme souffle de bonheur extatique dans le crassier musical où l’on se vautre quotidiennement, merci TRICATEL

    **** Fin de la coupure PUB retour à l’annonce
    TRICATEL est GRAND ! ****

    Copyright Cyril :
    Petite précision du chef de rayon en chef, Cheri BB est sorti en CD, certes quelques mois suivant la sortie digitale , mais quand même.
    Il va même sortir en vinyle très bientôt…

    Aussi pour les consommateurs avertis, je vous annonce que mercredi 6 juillet de 17h à 20h, Tricatel ouvre une boutique éphémère au 6 rue andré messager dans le 18 pour ceux qui sont nostalgiques de la Fnac ou refusent de s’équiper en carte bleue ou jean et qui vomissent le format MP3
    L’occasion d’y retrouver Bertrand pour une dédicace ou pas ou de mettre la main sur le 45t This summer night , duo Robert Wyatt / Burgalat édité seulement à 500ex…

    A mercredi…
    *** Fin du détournement ***

  3. Comme de bien entendu : de la nuance ! Car seul une armée de détails compte, très cher. Et le bébé peut survivre, sans l’eau du bain : il a grandi et peut se tenir aux parois.

  4. Wtf? le label disparaît ?
    Mais alors Eleanor Blake et Cinnamon vont soudainement ne plus exister ?
    Et le binoclard du bowling swinguera encore plus seul ?

  5. Ah tiens … ben moi non plus je ne suis pas “les gens” et il m’a semblé à la première lecture de l’article que TRICATEL avait plus un passé qu’un avenir … “clair et limpide” n’est pas la bonne expertise à mon avis. Ce qui est très positif c’est que les comments rétablissent l’équilibre, finalement …

  6. L’avenir sera développé dans notre tome 2 consacré à Tricatel. L’expert Sam Ramon consacrera bientôt un déroulé Powerpoint intitulé “LeFuturEtTricatelPourquoiEtComment.pwt”.

  7. Bonjour je suis lesgens et j’ai lu l’article un poil ambiguë à ce propos mais un pan de la presroc a la déploration dans le sang, tradition romantique du tombeau pour les poètes fugaces que sont les hérauts du rock. Des fois on s’y perd un peu mais ça vaut mieux qu’un fanzine polycopié de crédibilité.

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