Au moment de trier, la postérité ne fait généralement pas dans le détail. Et quand il s'agit de médias, c'est encore plus drastique : elle vide les mémoires et remplit les poubelles,

Au moment de trier, la postérité ne fait généralement pas dans le détail. Et quand il s’agit de médias, c’est encore plus drastique : elle vide les mémoires et remplit les poubelles, grand nettoyage de printemps pour l’éternité. Que restera-t-il de la carrière d’un Thierry Ardisson quand l’idée de chaîne de télé suscitera le même étonnement que le Minitel dans le regard des enfants ?

Le principal intéressé a décidé de contourner la question à sa manière en mettant l’intégralité de son travail sur un site internet (www.thierryardisson.fr), son « mausolée web » comme il le décrit dans la presse. Tout est là (ou presque: comment trouver cette superbe interview des Stones 80’s, Mick et Keith répondant chacun à leur tour aux mêmes questions ?). A nous de choisir, de trancher, de théoriser pour dire si oui ou non, ces émissions passent la barre. C’est à la fois mégalo – mais est-ce si grave, la mégalomanie ? La modestie généralisée n’est-elle pas plus suspecte ? –  et finement tactique. A l’heure où ce mondain médiatique, cet Abbé Mugnier défroqué anime sa plus mauvaise émission (Salut les terriens), figé par les répliques écrites à l’avance, cette mise en ligne a tout d’une mise au point.

Car Ardisson est aujourd’hui cerné. Par la Province (chef d’accusation : parisianisme excessif), l’intra-périph (fossoyeur de la branchitude !), la jeunesse (baby-boomer qui a mangé le pain blanc !), l’underground (animateur people !). Ca fait du monde. Chaque camp se met d’accord, à tour de rôle, pour vilipender son maniérisme 80’s, sa provoc téléphonée, son royalisme pailleté. Ou comment aboyer avec une meute déjà passablement essoufflée et surtout tomber dans le plus grossier des panneaux. Car Thierry Ardisson a suivi le conseil de Cocteau : « Grossir ses défauts ». A nous de contourner le piège.

En visionnant aujourd’hui des émissions comme Lunettes noires pour nuits blanches ou Bains de minuit, c’est une nostalgie irrémédiable qui l’emporte. Ces programmes sont uniques et risquent bien de le rester pendant pas mal de temps, qu’on le veuille ou non, qu’on aime ou pas l’animateur. Evidemment, ils n’ont pas l’aura mythique, immaculée, d’émissions « pointues » comme Musicalifornia, Les enfants du rock ou Cinéma Cinémas. Car Ardisson a toujours creusé sa voie entre deux sillons pour trouver un créneau « généraliste d’avant-garde », branché ET grand public. Pas étonnant finalement qu’il ait, à plusieurs reprises, entonné le refrain du service public et de sa proverbiale mission. Au fond, Ardisson possède une vision classique, « culture gé » et, à sa façon, populaire de la télé. L’explosion du choix via le web ou la TNT doit le laisser de marbre. Il croit à la « fenêtre sur le monde » et tout le toutim, sans doute plus que les dépositaires officiels de la « quête de sens ».

Mais rien n’est simple avec les hommes qui réussissent.

Thierry Ardisson vient à la télévision par des erreurs d’aiguillage, certainement pas dans la vigueur du premier élan. Une émission comme Ardimat, concept huilé comme un pitch de film ou un « claim » publicitaire, résume à elle seule cette relation ambivalente. Oui, la télé est un univers de queutards sans qualité, oui l’argent triomphe et on ne se gêne pas pour en croquer mais n’est-ce pas pour toutes ces raisons finalement que l’on aime autant ce spectacle ? Sans jamais poser au Debord en turbulette comme les pigistes de Technikart, Ardisson et son Ardimat ont déminé tous les pièges de la désormais sacro-sainte « mise en abyme », la blague de comptoir des trentenaires. Pour preuve, cette émission dans laquelle il annonce dès la première seconde, avec émotion, un sketch inédit de Coluche, une pépite pour la fin de programme, avant de conclure en substance : « non, il n’y a pas d’inédit, qu’est-ce que vous croyez bande de nazes. Vous êtes restés jusqu’au bout, c’est tout ce qui compte. » Cynisme rigolard, business affiché avec la figure alors intouchable de Coluche le généreux (on dit « Michel », bien sûr)… une façon de régler son compte à l’insupportable bonne conscience 80’s qui a pourri la vie et coupé à jamais la chique d’une génération entière. Juste un gag d’accord, mais n’est-ce pas le plus efficace à la télévision ?. La « fenêtre sur le monde » ouvre aussi sur les blagues de cul et les potiches à gros seins ; se voiler la face n’est pas le genre de la maison. Aujourd’hui, ultime ironie, la télé restera comme la grande œuvre d’Ardisson. Sur son site, il peut mettre en ligne ses bouquins, ses pubs, ses pitchs de films, rien ne rivalise avec un numéro de Lunettes noires pour nuits blanches.

Il avait pourtant d’autres envies, d’autres ambitions que la lucarne du salon familial.

Disons-le naïvement : cet homme rêvait d’abord d’écriture. Il fera de la pub et de la télé en sachant pertinemment que ces deux métiers ne sont rien face à une simple couverture Gallimard ou Grasset.  Avec ses premiers romans, il avouait viser un improbable dosage entre Paul Morand et Philip K. Dick. Soit, une nouvelle fois, la combinaison entre l’élitisme stylé et les histoires étonnantes, grand public. Quand il se fait prendre en flagrant délit de plagiat de bouquin, on sent bien qu’il ne se pardonne pas d’avoir triché sur ce terrain. A la télé tout est permis, ce n’est pas sérieux, mais dans les livres ! Car il a lu les classiques, les Hussards, les Beat, Yves Adrien… Il a vu des films, écouté des disques pendant les années 60, piqué du nez au Palace à la fin des 70’s. Comme tout le monde médiatique  à cette époque ? Certes, Yves Mourousi faisait la fermeture avant d’annoncer les titres du 13 heures mais Thierry Ardisson n’a jamais rangé définitivement son ambition culturelle au placard. Le site internet enfonce d’ailleurs ce clou.

Qui d’autre à la télé pour inviter et interviewer intelligemment Hubert Selby Jr, John Cale, Bernard Frank (quelle classe, au fait…), Iggy Pop, Keith Harring, Lou Reed, Antoine Blondin, Mel Ferrer… avant d’enchaîner très naturellement avec Cindy Lauper ou Pierre Palmade, air du temps et promo obligent ? Qui d’autre pour relancer Marc-Edouard Nabe en trois noms (Céline, Sachs, Rebatet, lâchés l’air de rien au milieu des 80’s), tirant ainsi le meilleur du diariste allumé ? Et qui pour proposer, dans Rive droite Rive Gauche, un long entretien avec Yves Adrien, convoquant en quasi prime time, Orphan, fraîchement débarqué du XIXe siècle ? A lui seul, ce moment d’anthologie place Ardisson sur la carte télévisuelle : une presqu’île, légèrement éloignée mais jamais coupée du centre (financier et populaire), souvent plus dépaysante que prévue. Si un patron de chaîne avait eu l’idée de lui confier une émission littéraire, nous aurions aujourd’hui de beaux souvenirs.

Mais Paris en a décidé autrement.

Impossible en effet de se pencher sur la carrière de l’ex « imper mastic » sans entonner la mélodie balzacienne. « A nous deux… » a dû penser plus d’une fois le jeune type venant du sud de la France avant d’investir les Bains, le Shéhérazade ou d’écrire dans Façade… Vues de Province des émissions comme Bains de Minuit ou Lunettes noires était tout simplement fascinantes. Bien sûr que c’était du bluff, de la verroterie pour les Indiens des « régions » mais nous n’allions pas nous priver du plaisir d’y croire un peu. Filles et conversations culturelles, cette nuit parisienne de carte postale donnait envie car c’était avant tout la vision d’un provincial, attiré tel un papillon de nuit par les lumières de la Concorde et chiquant au blasé comme le voulait l’époque. Plus tard, Ardisson inventera Paris dernière, émission définitive sur la capitale et son pouvoir d’attraction, annonçant – avec Vidéo gag-  le joyeux bricolage à venir du web.

Evidemment, l’autre plateau de la balance pèse de tout son poids, lesté par le journal Entrevue, Les Niouzes, Frou-Frou, par les formules à répétition… Et alors ?  Il ne s’agit pas de parler ici d’un parcours sans fautes, de toute façon impensable dans l’univers des mass medias. Ce site internet donne une idée fidèle de la trajectoire de Thierry Ardisson, montre en creux combien il est difficile de tenir bon sur deux ou trois idées, sur quelques goûts personnels face au courant des affaires, de l’argent, des modes, du confort. Les éternels « Justes » qui prétendent avoir toujours vécu comme ils l’entendaient, reliés en permanence à leurs envies et leurs consciences sont des menteurs de la pire espèce, à fuir avant la première poignée de main. Les autres composent, se trompent, réussissent, se plantent mais ne lâchent jamais le morceau sur quelques sujets plus personnels. Ardisson est de ceux-là, qu’on le veuille ou non et ce site vient le rappeler.

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39 commentaires

  1. J’avais un jour émis l’idée d’une émission politique où des semi-people viendraient non pas pour balancer des tirades pré-applaudies (salut arditi) mais pour poser des questions. Parce qu’au fond sur le plan politique il n’y a pas meilleure Madame Michu que François Berléand. Evidemment Ardisson aurait été le meilleur pour en tirer qqch.
    Et pour l’émission littéraire – idem.

    (anonyme – “fais comme chez moi”, c’est si ça…)

  2. ouais c’est bien joli tout ça, mais c’est une belle démonstration de parisianisme qui se mord la queue…la télé reste la télé, et un gadjo sous les projos, qu’il interview Iggy Pop ou Balkany, ne sera toujours qu’un joyeux rigolo qu’on oubliera avec le ramassage des ordures…
    Alors peu m’importe qu’Ardisson aime Philip K. Dick ou Sulitzer, dans tous les cas je ne lirai pas son autobiographie, même si elle est gonzo.

  3. Heu… oui, si vous voulez, comme vous voulez. Je vais le plus rarement possible en Province, j’ai donné. Longtemps. Alors vous avez sans doute raison.

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