Eugene est au lycée à Glasgow. Il fait froid. Il pleut. Vous savez, l’Ecosse... Et l’humidité qui commence à pénétrer ces chaussures usées… Heureusement pour l

Eugene est au lycée à Glasgow. Il fait froid. Il pleut. Vous savez, l’Ecosse… Et l’humidité qui commence à pénétrer ces chaussures usées… Heureusement pour lui, il aperçoit au loin, au travers de la brume pluvieuse, l’arrêt de bus qui le renverra chez lui ou au pub trainer avec ses potes, ou que sais-je encore. Une jeune fille y est déjà assise. Elle revient du lycée aussi. Elle n’est pas trop moche, dans la moyenne haute dirons-nous.

A se voir chaque jour à cet arrêt de bus, Frances et Eugene dépassent les banalités d’usage consistant à râler sur le retard du bus ou sur la pluie qui tombe. Irrémédiablement, on en vient à la musique. Bien sûr. Eugene a un groupe qui s’appelle les Famous Monsters. Frances a un groupe qui s’appelle les Child Molesters. Bien, très bien… Encore mieux quand les deux parviennent s’accorder sur la chose musicale… Parce que les temps sont durs : le fantôme de David Bowie, génie devenu fourbe, traîne désespérément sur les années 80, accompagné du maelstrom d’euro-music contaminant même l’irréductible agglomération glaswegienne. Et personne pour évoquer les Pastels, Jesus & Mary Chain ou Sonic Youth. Ouais, les temps sont durs. Mais faut pas se laisser démonter, hein ?

Préliminaires. Quelques premières répétitions pour tâter le terrain. Ils se sentent différents, à la marge de cet air du temps pourri par la sophistication. Frances ne chante pas super juste mais bon, tant pis : c’est déjà bien pour Eugene de trouver une fille avec qui s’entendre question musique, et qui, de plus, n’est pas trop moche. Dans la moyenne haute dirait-il. En fait, Eugene non plus, ne chante pas super bien. Juste un tout petit mieux que Frances. Pourtant, de cette addition vocale en ressort une étrange complémentarité. Pas pourvus de dons incroyables, Frances et Eugene. Mais ce qu’ils peuvent faire, il le font bien. Le rendement maximum qu’on appelle ça. Et l’art de la mélodie en sus. Ajoutez à cela un brin d’innocence et de naïveté assumée dans les textes, mais à tout juste vingt ans, qui maîtrise ces éléments ?

Le tout fonctionne à peu près. De quoi se lancer sans trop savoir où tout cela va les faire atterrir. Déjà, choisir un nom qui sort de l’ordinaire. Ce sera les Vaselines, comme l’enduit qui lubrifie les lèvres de Frances. Et cette dernière décide d’apprendre à jouer de la guitare, ça sera toujours plus facile de couvrir sa voix aigüe, mal contenue.

Une première cassette. Quatre titres parmi lesquels figurent Son of a gun. Ils en sont fiers. Une carte de visite qui séduit David et Sandy qui viennent compléter ce couple de Vaselines. Ça fait quatre et là, ça fait un vrai groupe. Les choses sérieuses peuvent commencer…

Ils tournent dans les bars-concerts de Glasgow, puis d’Edimbourg, et commencent à se tailler une petite réputation dans la patrie de Sean Connery. Jusqu’à débarquer chez l’ennemi anglais, étape incontournable pour accroitre sa notoriété. Manchester, Londres et d’autres bleds de la perfide Albion. Mais pas plus que ça. A Bristol, les serveurs qui délivrent les pintes à tour de bras, les boys anglais qui tentent de draguer les gonzesses et les spectateurs qui applaudissent mollement ont l’air de s’en foutre un peu des Vaselines. Merde alors.

Tant pis : ils mettront ça sur un CD bonus, vingt ans après. Un enregistrement de mauvaise qualité, que l’on couronnera, quand ils seront assez connus, que la nostalgie du « c’était mieux avant » sera en vogue parmi les petits branleurs de webzines qui disent défricher les génies oubliés de la musique tels que les Vaselines.

Les titres s’enchaînent, les cassettes aussi : Jesus doesn’t want me for a sunbeam, Molly’s lips, et toute une flopée d’autre chansons qui s’ajusteront superbement bien sur de futures compilations. Enter The Vaselines par exemple, que je tiens entre les mains. Avant cela, il y aura néanmoins un album : Dum Dum. Le seul. Cela ne fait pas d’eux des références. Leur manque… Ils ne savent même pas quoi. Moi non plus. Frances a des envies d’électro, les compositions d’Eugene ne récoltent pas le succès escompté. Puis ces cochons d’anglais qui ne les écoutent qu’à moitié… 1989 : le groupe splitte.

1990. Un appel qui vient de l’autre côté de l’Atlantique, ça n’arrive pas si souvent. Celui-ci leur annonce une drôle de nouvelle. L’attaché de presse d’un groupe : Nirvana. Son leader, un dénommé Kurt Cobain, les cite constamment comme sa plus grande source d’inspiration. Il les veut en première partie du concert de Nirvana, de passage à Glasgow. Kurt Cobain, Kurt Cobain… Frances ne sait même pas qui c’est. Elle et Eugene ont tourné la page, tentant de percer chacun de leur côté, mais ça ne marche pas très fort. Ils se renseignent et écoutent les cassettes du dénommé Cobain et de son groupe. Et ça leur plait. Après quelques hésitations, les voila qui se claquent de nouveau la bise et vas-y que je te bosse des chansons que j’ai plus totalement en tête. Reformation du groupe. Lors de leur rencontre à Glasgow, le Cobain leur joue ses titres préférés des Vaselines. Dans sa bouche, Jesus doesn’t want me for a sunbeam leur apparait comme une couillonne évidence. Merde alors. Il les aiment. Il les invite à jouer aux concerts de Nirvana aux Etats-Unis. Et interprète même Jesus machin truc sur MTV. En acoustique en plus. Yeah. Merde alors. Puis Kurt se tire une balle et fait gicler sa cervelle torturée : les revoilà sur le devant de la scène sans savoir quoi trop en faire. Le groupe splitte. Mais la petite graine de la notoriété a été enfin semée.

Epilogue :

La fin des années 2000. Les temps sont durs. Mais faut pas se laisser démonter, hein ? La compilation Enter the Vaselines réunit leurs cassettes et leur unique album. Petites choses en apparence inoffensives, leurs compositions font toujours mouche. Ourobouros. Le serpent se mord la queue, plus de vingt ans après, car la simplicité et l’étrange complémentarité de Frances et d’Eugene détonnent dans cet air quelque peu pourri par la sophistication. Et Jesus doesn’t want me for a sunbeam trotte dans ma tête depuis un mois déjà. Les Vaselines sont encore là pour fendre les nuages et y faire apparaître une éclaircie salvatrice. Merde alors.

The Vaselines // Enter The Vaselines // Sub Pop (PIAS)

http://www.myspace.com/thevaselinesband

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