Difficile d'établir le degré de culte d'un groupe quand l'histoire l'a relégué aux oubliettes, du moins à la poussière des disques durs. The Unicorns, groupe canadien établi à Montréal s'est, par d'étranges circonstances, sabordé au moment où le couple millionnaire Régine et Win s'apprêtait à resituer Montréal sur la carte. Pourtant, alors que la voie lactée s'ouvrait à eux, les Licornes venaient de frapper fort avec un disque lo-fi, ovni, à la déviance foutrement géniale. L'unique testament avant l'explosion en plein vol d'un astre bien perché.

D’un côté, Nicholas Thorburn, leader et chanteur gouailleur, de l’autre, Alden Penner, guitariste atypique aux riffs raides et jouissifs. Comme les Strummer/Jones et autres Barat/Doherty, le couple très Je t’aime non plus – ennemi à la scène, amant à la vie – de The Unicorns avait tout pour casser la baraque indie. Pour la postérité (et pour le fun), ces jeunes excentriques de vingt piges s’étaient même affublés d’avatars scéniques, pour le coup ridicules (Nick Diamond et Alden Ginger). Surtout, après s’être rencontré dans un lycée du fin fond canadien, les deux garnements avaient émigré à Montréal en l’an 2000 pour lancer leurs carrières farfelues.
who-will-cut-our-hair-when-were-goneAprès un premier EP prometteur mais franchement brouillon (« Unicorns are People Too »), The Unicorns se fait signer par une filiale (Alien 8 Recordings) du label montréalais Constellation (Godspeed Black You Emperor !). Après ça, les deux compères embauchent un batteur (Jamie Thompson alais J’aime Tambeur) et se réunissent autour de claviers Casio, synthés vintage et toutes sortes de bilboquets soniques capables de mettre en branle leur barouf lo-fi. Les séances d’enregistrement ne se feront pas autour d’une piscine d’Abbey Road mais, comme le veut la tradition lo-fi, sur un magnéto 4 pistes. De ces sessions naitra un album dingo, scandé par la voix candide de Nicholas et troué de bizarreries pop aux entournures psyché. Who Will Cut Our Hair When We’re Gone est un trip loufoque, une cavalcade de mélodies sucrées et de fragments pansés pour déstabiliser les torrents d’écoute jetable. Un shaker pop au tourbillon guimauve où, entre chaque goulée, s’immisce des lames de rasoir joyeusement affutées. Ici, les couinements vocaux de Daniel Johnston flirtent avec les méandres soniques de Pavement jusqu’à évoquer la cardio tripée d’un Syd Barrett. Le genre de bordel épuisant où, en comparaison, on pourra attester de la solide structure mentale de Brian Wilson. Bref, pour la déclinaison pop classique et rétromaniaque, faudra rester branché sur les mannequins en une de votre mag préféré.

Alors qu’aujourd’hui il faut creuser profond pour voir des rockers qui ne ressemblent pas à leurs idoles ; en se penchant sur les interviews des Unicorns, impossible de cerner la bête à deux têtes : Dérision perpétuelle, ironie mordante, comme un baiser qui masque un suçon, Thorburn et Penner défient les lignes du consensuel. A l’image de leur musique, ces rejetons canadiens semblent même, de la vie à la scène, tout autorisé. « Who Will Cut Our Hair when we’re gone » s’ouvre sur l’enjoué I Don’t Wanna Die pour mieux se clore sur le funeste Ready to Die. ADN de loser marqué au fer rouge et autodestruction en ligne de mire. Aux premières notes, on croit cravacher un canasson sur un arc-en ciel et en bout de course, on finit dans le néant, la corne fracassée par un éclair. Ceux qui, au vue de la pochette cartonnesque, imagineront pénétrer une féerie remplie de bondissantes sucreries (Ghost Mountain, I was born A Unicorn) n’auront certes pas tout à fait tort. Mais les synthés macabres (Tuff Ghost), les giclées fuzz (Jellybones, The Clap) et les chutes mélancoliques (Child Star) qui se déversent ici à tout rompre, leur rappelleront que les contes cachent toujours un arrière-goût flippant. Et c’est bien dans ce défi lancé à la pop, cette récréation où les rires enfantins côtoient les nerfs les plus apathiques que les Unicorns se distinguent de leurs héritiers polissons Vampire Weekend et Harlem. La différence ? Immense tant dans chaque hymne des Unicorns repose sur pas moins de trois tubes retournés, rapiécés puis revitalisés par on ne sait quelle magie. Le genre de pures trouvailles qui vous fait croire au génie, du moins vous menace, après chaque écoute, d’une sévère fièvre de cheval.

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Death or Glory

Très bien accueilli par la presse, l’album « Who Will Cut Our Hair… », produit par le rouquin d’Arcade Fire Richard Parry, provoque à sa sortie de petit remous. A partir de là, les Unicorns auraient pu vendre des galettes comme on taquine aujourd’hui du clic. Mais après un passage confidentiel en Australie et en Europe pour défendre leur LP, les Unicorns entament une épique tournée aux Etats-Unis. Les petis poucets et bientôt endeuillés Arcade Fire y figurent alors en première partie. Pendant ce temps, sur scène, les Unicorns se fritent, arborent des costumes bariolées, font monter des clodos sur scène, bref, revisitent à leur sauce le fameux Rock’n’Roll Circus. Mais alors que la lassitude guette et que les egos s’effritent, les gamins commencent à sécher leurs cours du soir. Plus tard, dans un hebdo montréalais, les deux morveux lancent la fausse rumeur comme quoi ils auraient refusé un juteux contrat d’un million de dollars pour prêter leur musique à une pub de la marque Converse. Heureusement pour la famille Chuck Taylor, les Strokes vont bientôt offrir renaissance à la marque et street credibility à toutes les jolies mamans. Quoi qu’il en soit, le 28 décembre 2004, les deux freaks publient l’annonce de leur funérailles sous la forme d’une photo macabre voyant les deux garnements trucidés dans un garage au-dessus de la riante légende « The Unicorns are dead ».

Poussières du mythe

Suite à cette mort en grande pompe, les membres des Unicorns se réveilleront dans une stratosphère musicale beaucoup plus éclatée. Comme un Dee Dee Ramone le nez dans la colle à la fin des eighties, Nicholas Thornburn se serait d’abord essayé au rap sans grands fracas. Alden Penner fonde lui le groupe Clues. Sur son unique album, Clues propage un rock tumultueux, vibrant des saillies guitaristiques (et la voix très Thurston Moore) du brillant Ginger. Même s’il faudrait une chronique pour en dessiner les contours, sur cet album éponyme, les morceaux transpercent, se sapent et tourbillonnent jusqu’à déplier un univers d’une (froide) beauté. De son côté, avec son batteur J’aime, Nick Thorburn a pris lui son baluchon pour mieux s’évader chez la formation Islands. Avec quatre albums au compteur, Islands cimente la géniale inspiration qui s’échappe des synapses de Thorburn. L’insulaire y laisse libre cours à ses rêves et confessions les plus flippés. En réalité, il plonge en eaux troubles, ramène des plages d’instrument à l’orchestration soignée et aux courants sinueux. Si l’inaugural Return to the Sea (Regine, Win et toute la clique sont de la partie) tutoie les cimes d’une pop libérée, les trois albums suivants (Arm’s Way, Mirrors, Sleep & Forgetting) s’aventurent en des terrains bien plus bigarrés. Que l’on préfère la puissance fabuleuse du second LP aux caresses intimes qu’il semble aujourd’hui vouloir (se) prodiguer, impossible de ne pas succomber aux flèches soniques de cette licorne qui a finalement laissé son pote canasson les sabots en vrac à mi-parcours.

The+Unicorns+1Qui leur coupera la tête quand ils seront partis ? Peut-être que la passionnante chevauchée de ce quadrupède à deux têtes tient dans son pur fatalisme. Cette conscience qu’après la dépense tout azimuts, l’animal n’a qu’une destinée : foncer droit dans le mur. Tout dans l’aventure de The Unicorns rappelle le mythe de l’animal à la corne torsadée : Une trouée éphémère, une précieuse percée, génétiquement incapable de survivre aux néfastes influences terriennes et aux compromissions futures. Comme si, pour préserver la bête, il fallait la tenir hors de portée d’un temps qui, bien sûr, finit par polluer. Enfin, comme une évidence, l’échappée fantasque de Nick et Alden rejoint les mythes du rock et de ses pairs. Qu’est-ce qui dans le jeu des égos finit par fissurer le précieux rubis qui, plus tôt, les unissait? A l’heure des reformations, quelle démarche, sinon l’impureté, anime ces réunions d’anciens combattants dont la laideur (musicale) n’évoque plus que mort au travail ? A l’instar des Smiths, il semble que The Unicorns ne devrait pas se reformer. Certains pourront pleurer leur mère jusqu’à la fin de leurs jours, mais les plus sensés se féliciteront de garder les Licornes loin des regards pour mieux jouir de son excentrique rareté.

2 commentaires

  1. Who Will Cut Our Hair When We’re Gone est une sorte de chef d’oeuvre, et s’il est « Difficile d’établir le degré de culte d’un groupe quand l’histoire l’a relégué aux oubliettes », il est pourtant un signe qui ne trompe pas : le vinyle se vend à des 100 dollars sur eBay.

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