(C) Gérard Love

Après dix années de silence, le Dj-producteur Christophe Monier réactive The Micronauts pour un nouvel album « Head Control Body Control ». On en a profité pour replonger ensemble dans le Paris des années 90, à la naissance de la culture techno. Aciiiiid !

Pour beaucoup, The Micronauts est un duo tech-house dont on a parlé dans les années 90 à l’époque de Daft Punk et qui a disparu des radars depuis. Un peu comme Laurent Boyer ou Stephan Eicher. Sauf que non. Le groupe techno The Micronauts restera sans doute un des derniers secrets de l’électronique française. Un groupe dont les morceaux gravés sur vinyles ont eu une importance considérable: C’est le cas pour moi. D’habitude, on déclare cela à propos des disques de Lou Reed ou Taxi Girl, plus rarement à propos de morceaux techno. Je me souviens encore du choc esthétique – la gifle – la première fois que j’ai été confronté aux morceaux The Jag ou Baby Want To Rock, à l’époque où Christophe faisait équipe avec le mystérieux George Issakidis. Malgré le faible retour critique, The Micronauts semble avoir acquis avec le temps une aura culte jusqu’à devenir une sorte de Velvet Underground de la techno.

Le parcours et l’histoire de Christophe Monier – avec ses hauts et ses bas – est important et singulier car il coïncide avec la naissance d’une culture : la techno, ici à Paris. Avant que les Djs soient payés 70 000 balles pour jouer dans des festivals avec des clauses contractuelles exigeants des hôtels équipés de sauna et de salles de sport, la techno à Paris était l’affaire d’un petit groupe de passionnés. Ils vivaient cela de façon hédoniste ou militante. Ou bien de façon fiévreuse, absolue et quasi religieuse. Christophe était l’un deux. Il était aux premières loges quand sont apparues les premières raves, les premiers samplers, les fameux blousons siglés ‘Give A French Touch To The House’, les tous premiers labels, la naissance de la culture Acid house, les premiers fanzines, les premiers flyers, les premiers Bad trip. Et la dope aussi.

Autour de nous, en terrasse, les gens se racontent les derniers ragots de la machine à café ou leurs derniers weekends. Christophe, lui, va remonter bien plus loin.

J’habite en banlieue, du côté de Colombes au nord-ouest de Paris, où je connais ma période Hard-rock un peu de teenage-Punk-rock. Attention hein, on est à Colombes, c’est pas du tout du punk « branché » genre les Garçons Modernes. Déjà parce que je suis trop jeune, et puis là-bas, c’est plus ambiance mobylettes trafiquées et cassage de clignotants de bagnoles. Je ne suis pas au courant de ce qu’est réellement le punk, on se fait passer entre nous des k7 copiées : en gros les Sex Pistols c’est cool parce que ça fait du bruit et que les guitares sont saturées. C’est plus tard que je découvre la New Wave. Notamment par le biais de Christophe Bourseiller et son émission sur Radio 7 qui me donne accès à des choses plus sophistiquées. Bourseiller passe plutôt des musiques industrielles, dans mon souvenir ce sont des trucs assez ambitieux. Avec le recul, je m’aperçois que beaucoup de groupes new wave sont influencés par le rock progressif – ce qui est tabou à l’époque punk.

Fin des années 80, mes parents déménagent pour la cité des Olympiades à Paris. C’est une des premières cités dites « modernes » et elle est choisie à l’époque comme première zone câblée de Paris. Et qui dit câble, dit MTV Europe, basé à Londres. Là, je découvre les premiers clips de house music, notamment ceux du groupe M/A/R/R/S Pump Up The Volume, les premiers KLF, S’Express ou Cold Cut. Je m’intéresse à ce mouvement même si, pour tout te dire, j’ai un peu de réserve : je trouve ces morceaux un peu trop pop. Mais bon, c’est nouveau et ça apporte de la fraîcheur. Je creuse un peu de mon côté, et j’apprends que ce mouvement puise ses racines du côté de Chicago et Detroit. En 1988, avec mon ami Pascal R – avec qui plus tard nous créons le duo Impulsion – on fait un tour à la Fnac pour tenter de chopper des disques de cette musique techno, qui reste ultra minoritaire dans les bacs. On tombe sur une double compilation d’acid house de Chicago, et on fonce chez moi pour l’écouter. Sur cette compilation, il y a Dj Pierre, Phuture, etc…Tous ces morceaux qui deviendront des classiques. Pour nous, c’est…LE CHOC ! « Putain, qu’est-ce que c’est que ça ?! ». C’est le parfait mélange de groove venant de la musique noire américaine, de sons abstraits issus de la musique contemporaine et l’énergie du rock’n’roll qui défonce tout. Ça nous retourne la tête ! C’est la musique que j’ai attendu toute ma vie, celle qui réunit tout. C’est là que tout va commencer“.

Ces vieilles compilations dont parle Christophe sortaient en vinyles à l’époque via Fnac Import. Les pochettes étaient grises-argentés et elles portaient les noms de “The House Sound Of Chicago”, “Acid Trax” ou bien “The Jackin’ Zone”. Détail amusant, il y avait des stickers dessus qui proclamaient : “cet enregistrement vient avec un avertissement des autorités qui dit : Jouez-le très fort ! » ou encore : « Pour plus d’informations à propos de la House Music, contactez s’il vous plait BCM, Fischelner Str. 67 a D-4005 Meerbusch 3 ». Le prix était de 66 francs et ces morceaux ont guidé la suite du parcours de Christophe.

Avec mon bac en poche, je rentre à la fac d’économie – pour faire plaisir à mes parents – et en double cursus en arts plastiques à Saint-Charles dans le 15ème. Là, je rencontre un autre étudiant, un certain Christophe Conte, qui travaillera des années plus tard au Inrocks. On est branchés sur les mêmes trucs et on décide de commencer un duo, Olga Volga. C’est un peu électronique : lui écrit et chante pendant que moi je joue du synthé et de la guitare électrique. Christophe Conte sent bien de son côté que pour passer au niveau supérieur, il faut du matos et être produit. Il rencontre Patrick Vidal, ancien membre du groupe New Wave Marie Et Les Garçons qui est DJ aux Bains à cette époque. Vidal continue les projets musicaux milieu 80, là il est dans un projet du nom de Senso avec des membres de Marquis de Sade, si mes souvenirs sont bons. Christophe lui demande de nous produire ou du moins que nous ayons accès à son studio car Patrick est signé chez EMI – qui possède des studios haut de gamme auquel ont accès gratuitement leurs artistes. Je parle d’Acid house avec Patrick Vidal mais je sens que ce n’est pas trop son truc. Avec Olga Volga et Christophe Conte, j’achète une boite à rythmes d’occasion – une TR 606 de Roland que je possède toujours et que j’utilise sur mon dernier disque “Head Control Body Control” – ainsi qu’un petit orgue électronique Casio.

Avec ce matos un peu pourri, je me rends compte que je suis limité si je veux être professionnel. Pour m’offrir un sampler, par exemple, il faut que je bosse. Je n’ai jamais trop eu de problèmes d’argent, mais de là à pouvoir claquer 15 000 francs – c’était le prix de mon premier sampler, soit plus que trois SMIC à l’époque – on change d’échelle. Mon ami Pascal R bosse à l’époque comme vigile ou gardien. C’est une époque où tout le monde peut devenir vigile, juste comme ça : tu te présentes à un bureau, et dans l’heure tu es embauché. Seule condition: ne pas posséder de casier. Je me retrouve donc gardien de nuit et vigile tout un été. C’est un peu chiant. Je pensais avoir du temps pour lire ou faire de la musique mais ce boulot est prenant, en fait. Il faut que je me trouve un boulot plus proche du monde de la musique. J’envoie alors un CV à Barclay – attention, un beau truc, j’ai pris du temps pour l’écrire – en leur disant un truc du genre : « Je suis fan de votre catalogue, j’aimerai bosser pour vous, bla bla bla… ». Ce n’est pas faux, il y a des artistes que j’aime comme Bashung ou Stephan Eicher, un peu électroniques. Pour te dire comme c’est une autre époque : avec cette simple lettre de motivation, j’obtiens un rendez-vous et Barclay m’engage dans la foulée en tant qu’assistant attaché de presse. On est fin des années 80 et ils me disent : « C’est cool, tu feras les cafés et tu accompagneras les artistes sur les plateaux ».

Cette expérience me montre comment fonctionnent les Majors. Je vois les tonnes de disques qu’ils produisent et sortent à l’époque et qui sont de la daube incroyable. Des artistes dont personne n’a jamais entendu parler et qui s’avère être juste du copinage. Je me rends compte que le rapport quasi sacré à la musique que j’avais commence à changer : je reçois des tonnes de disques, des cartons entiers qu’on refile ou qu’on jette. Je me surprends à maltraiter ces objets : je n’en ai plus rien à foutre. Je fais de belles rencontres, tout de même : je croise Bashung à l’époque d’Osez Joséphine, par exemple. Mais bon derrière ça, il y a une tonne de merdes, hein. A l’époque, Barclay marche avec Polygram, et par exemple il y a la structure FFFR Records qui sort la pointe de la pointe de la techno naissante chez eux que Barclay est censé distribuer en France. Sauf que cela leur passe complètement au-dessus : ils ne s’y intéressent pas, ils ne savent pas quoi faire avec ce « produit ». Du coup, je me récupère plein de maxi vinyles. À titre d’exemple, je reçois le tout premier Warp record. En même temps, ce n’est pas dur : autour de moi chez Barclay, les gens ne comprennent absolument pas cette musique, la trouvent horrible, disent que c’est de la merde. On me regarde comme un Alien à cause de mon amour pour cette musique.

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Parallèlement à ces trois ans chez Barclay – on est toute fin des années 80 et début des années 90 – je plonge dans la musique électronique et je commence à sortir dans les raves. Faire le lien entre ces deux mondes – l’underground d’un côté et mon quotidien chez Barclay de l’autre – je me dis que c’est impossible. C’est schizophrène.

Je recroise près d’un an après Patrick Vidal au rayon vinyle house music du Virgin Mégastore: il est toujours DJ et est à fond dans le Garage, la house chantée. On décide de faire des trucs, lui et moi : cela sera le groupe Discotique. Il faut remettre dans le contexte : on est fin 89, c’est le moment de la toute première rave en France. Elle se déroule dans un hangar plein de poussières du côté de gare du nord. On n’y voit rien et il y n’y a pas grand monde. Cet évènement est organisé par Manu Casana : un genre de punk alternos dans l’esprit des Béruriers Noirs, qui commence à importer des maxis techno d’Angleterre car il tombe fou amoureux de cette musique. Un peu comme dans l’esprit squat des Spiral Tribe. ça lui retourne la tête et il veut créer le premier label techno en France : ce sera Rave Age records. Avec Patrick Vidal en 89, on lui fait écouter notre projet Discotique, il sort notre morceau Sexe après un an de gestation, en 1990.”

On est ici à un carrefour important dans la musique techno française où on teste des trucs. Cette période à cheval entre les années 80 et l’essor de la Techno est assez passionnante, quoiqu’assez obscure. Les morceaux de cette époque ne ressemblent à rien de semblable. Ils allient une sonorité assez New Wave à un minimalisme dû aux machines employées. Sur le projet dont parle Christophe – Discotique avec Patrick Vidal – on peut entendre clairement cela. Il y a de la guitare saturée, une boîte à rythmes et on expérimente cette culture qui en est à son balbutiement. Toutes les propositions sont ouvertes, c’est l’aventure. Christophe réalisera une compilation de certains morceaux de cette ère sur le disque « Rocker’s Delight – The Rock Sound Of Darkest Paris » en 2002.

Résultat de recherche d'images pour "Rocker’s Delight – The Rock Sound Of Darkest Paris"Ensuite, il va créer le duo techno Impulsion avec son ami d’enfance Pascal. R. : hommage aux dieux de l’Acid house avec une attitude et un son résolument punk rock. C’est simple, Impulsion annonce Justice avec dix ans d’avance. Le commun des mortels ne se rend pas compte de la puissance de ce projet qui n’a jamais trouvé son public en France. Cependant quand on écoute un morceau comme Rock Da House Music on a juste envie de crier : “Nique ta mère, Cassius”…

Ouais,  le premier gros truc c’est Impulsion, en 1995-1996. Le premier maxi sort chez Fnac music dance division en 1992, le fameux label dance mis en place par Eric Morand et Laurent Garnier. Ce label s’arrête assez vite, au bout d’un an et demi, car Fnac trouve que cela ne sert à rien de sortir ses disques et que cela ne ramène pas d’argent. Un peu plus tard Morand et Garnier montent le label FCom, mais bon, ils n’aiment pas mes morceaux et ne les sortent pas. Du coup, c’est facilement en Angleterre que l’on signe notre projet Impulsion sur le label Loaded. Les gros sample rock et l’énergie, avec Pascal, on veut faire un truc dans cet esprit. Lui, il est DJ New Wave et on découvre la musique électronique ensemble. On sort souvent dans les soirées house. Bizarrement, Impulsion, malgré le son énorme ce n’est pas produit avec beaucoup de matériel. Il y deux samplers, une table mixage numérique, un synthé et un ordi séquenceur en midi. A l’époque c’est le micro-ordinateur Atari, car c’est les seuls où le logiciel Cubase tourne. Mais ça tombe en panne tout le temps. En 1992, petite révolution, je prends un ordi Macintosh premier prix : écran noir et blanc à disquettes. J’utilise ça pendant toutes les années 90.

Avec le morceau Rock Da House Musiq d’Impulsion, là, ça marche vraiment beaucoup. Enfin en Angleterre, hein…Bien plus tard, on signe chez Sony en France. Cela devient un gros tube dans la scène Big Beat, mais je m’en aperçois bien après. Personne ne le joue en France. Ici, il n’y en a que pour l’axe Versailles, Cassius, etc… Je veux dire, c’est bien mais ce n’est qu’une partie de la scène électronique.”

Christophe et ses amis ne sont pas des consommateurs passifs de cette culture. Il existait un réel militantisme : il faut absolument créer un magazine, se documenter et parler de cette culture. Le fanzine eDEN voit le jour à cette époque. Comme il nous le raconte, c’est aussi en réaction à une période un peu sombre au tout début des années 90 que l’artiste Moby relate très bien aussi dans son autobiographie « Porcelain » : l’arrivée de la drogue et de l’armée des zombies…

C’est exactement ça. En 1991, je vois arriver dans la scène techno des gens vraiment dark issues de la scène Electro Body Music notamment : ils prennent des drogues dures, de l’héroïne. Je trouve que cela retire le groove et la diversité des soirées. Je m’aperçois que plus on sort en soirée à cette époque, plus on en sort dépressif avec toute cette mauvaise vibe. Comme si les drogues n’aident vraiment pas. Nous, on ne prend pas des drogues dures, seulement des Ecstasy ou un peu de speed à l’occasion. Un jour, on a un copain qui fait une mauvaise descente suivie d’une tentative de suicide. Les temps sont sombres. On va le voir à l’hôpital et cela ne va pas très fort. Avec mon groupe d’amis, on se retrouve ensuite à boire un café dans un bar en face de l’hôpital: Les mines sont fermes et grises. En parlant ensemble, on en arrive à la même conclusion : Aller aux soirées, c’est comme se retrouver en temps de guerre. Des personnes partent à l’hôpital, la musique, elle, se durcit et on a carrément l’impression d’entendre par moment des bruits de bombardement. Donc, on décide ce jour-là de créer le fanzine eDEN pour rendre compte de l’essor de cette culture techno et acid mais aussi montrer les valeurs qui nous animent à l’origine : le groove, la diversité, le smile. Ma copine anglaise de l’époque est complément d’accord et on part à l’aventure sur ce projet. On est en 1992, je créée le fanzineeDEN avec Christophe Vix que je rencontre à l’époque. Il faut savoir que le milieu Techno à l’époque à Paris est une toute petite scène : tout le monde rencontre tout le monde.

On rencontre aussi Michael Amzalag qui sort à peine de l’école des beaux-arts (plus tard en duo sous le nom de M/M, qui deviendra un des studios graphiques les plus influents: de Bjork, Madonna ou Louis Vuitton. Ndr) : Cela tombe bien, on cherche une personne pour la conception graphique. Michael possède le premier ordinateur Apple à peu près abordable. C’est aussi le commencement de Photoshop et Quark X Press, les débuts du graphisme DIY à la maison. eDEN est réalisé au format A5 afin de tenir dans la poche. On les laisse chez les disquaires et il y a aussi la possibilité de s’abonner – même si je ne te cache pas que l’on n’a pas beaucoup d’abonnées. eDEN ça sort à 1000 exemplaires. On fait des conférences de rédaction dans des squats du côté de Marx Dormoy dans le 18ème où on se retrouve à une vingtaine avec des idées qui fusent dans tous les sens. Il y a beaucoup d’énergie et d’émulation. On installe des stands dans les raves exactement comme ce que tu peux voir dans le début du film Eden de Mia Hansen Love. Derrière les stands, ça discute et c’est là que se produise les rencontres. C’est là, que je fais la connaissance de George…”

Ah … George Issakidis : jeune, blond, physique de statue Grec au traits parfait avec son accent américain traînant et ses yeux bleus, Issakidis est un personnage mystérieux, insaisissable et presque fantomatique. Une sorte d’adonis luciférien de la génération ecstasy. Ses parents d’origine Grecs ont quitté le pays pour s’installer à Calgary au Canada pour fuir la dictature militaire. Au Canada, il découvre les disques de New Wave par son grand frère : Cocteau Twins, Throbbing Gristle, Chris & Cosey. Mais sa révolution à lui, vas avoir lieu sur les dancefloor américain : il découvre les premières K7 d’Acid house de Chicago par des amis. Et George devient un trainspotter, qui cache son regard bleu azur rétrécis par l’ecstasy sous un bob Kangol. Sans réelle attache et toujours partant pour de nouvelles expériences, le jeune George décide à 19 ans de s’installer à Paris. Officiellement pour poursuivre des études. Mais dans les faits, cela se passe rarement comme prévu avec lui, d’après Christophe.

“Oui, George est Canadien. Il arrive en France en 1993 ou où son père l’inscrit pour faire des études à Paris. Mais les études, c’est pas du tout le truc de George…Il est inscrit à la Sorbonne mais ne va jamais en cours, son père l’inscrit à une école de cuisine il n’y va pas non plus. Ensuite, il s’inscrit à une école d’ingénieur du son, mais pareil : il arrête au bout de trois cours. Par contre, il sort tout le temps dans les soirées à Paris. Je rencontre George à une soirée Wake Up au Rex, ou j’étais derrière le stand eDEN juste en bas de l’escalier. Il rencontre Christophe Vix en premier et j’apprends par ce dernier que George a acheté une Roland TB 303 d’occasion (TB pour Transistor Bass: un petit instrument/synthé axé sur le son de basse qui possède ce son typique de la musique Acid. Ndr) parce qu’il vu cet objet photographié dans le magazine ID par Wolfgang Tillmans (Photographe qui a contribué à l’esthétique des 90’s. NdlR). George est du genre branché qui lit ID, il voit cette photo et il est subjugué. Il n’est pas du tout musicien mais s’en achète une, pour le style. Il est comme ça, George. Il demande à Christophe Vix s’il ne connaît pas des musiciens qui peuvent lui dire comment ça marche. Du coup, Christophe nous présente. Sur le premier morceau que l’on fait ensemble avec George – Get Funky Get Down, en 1993 – en fait, je lui montre comment fonctionne la TB 303. C’est le tout premier morceau des Micronauts en duo, avec George. Ce morceau sera remixé ensuite par deux petits jeunes qui trainent aussi pas loin: les Daft Punk.

Comment je rencontre les Daft Punk ? Comme les autres, ils trainent dans le petit microcosme techno parisien. Mais ce sont des mecs tout jeune qui s’appellent encore Darlin’ à l’époque. Je me souviens qu’ils rencontrent les gars du label Soma (Label techno écossais qui signeront les premiers morceaux de Daft Punk : The New Wave en 1993. NdlR ) à une rave ou on est tous allés ensemble. C’est peut-être aussi par le biais de Sven Love qui participe à Eden et qui organise la fameuse rave où jouent les Daft pour l’une des toutes premières fois. Moi je fais un live derrière eux. C’est là qu’ils entendent Get Funky Get Down et veulent le remixer. Leur premier remix, que j’ai ressorti dernièrement.

À l’époque, si les Daft sont les gentil Beatles, Micronauts eux sont les méchants Rolling Stones.

En fait, je n’ai jamais sorti un disque en France en tant que Micronauts. Seulement en Angleterre. Si j’ai des regrets ? Sur le moment, j’ai pu être énervé et je peux dire après coup que cela ne m’a pas fait du bien, non. J’en veux un peu à l’époque au gens de la scène française. Du coup, je ne me suis pas fait de « réseau » ou d’amis, comme on dit. Je leur en veux, en fait, de nous regarder de haut, en se bouchant le nez. Les gens de la French Touch, je les trouve un peu bourgeois : ils oublient un peu le côté homo, black de la musique électronique. Tout est beaucoup plus simple en Angleterre. Je pars quinze jours à Londres en foutant des K7 de démos et des eDEN dans mon sac ainsi que des numéros de téléphone de label, ceux qui sont inscrit sur les pochettes des maxi vinyles. Une fois à Londres, je rentre dans des cabines téléphoniques : « salut, je suis musicien, un peu journaliste, j’ai des démos avec moi ». Ils me répondent juste : « Bah, passe nous voir, viens nous faire écouter ». Durant ces quinze jours, j’obtiens un deal et je reviens avec plein de disques dans mon sac que les mecs me filent. A partir de là, je me dis que c’est tellement simple l’Angleterre en comparaison avec la France… Ils sont tellement ouverts, ils pigent tout. A Paris, on me regarde de haut et on ne me dit même pas bonjour. Après bon, c’est aussi peut-être une question de personnalité.

Finie l’époque où la techno était réservée aux initiés. Elle fait désormais un tabac dans les nuits parisiennes. Dans ce reportage télévisé de mars 1997, on peut observer les jeunes George et Christophe derrière les masques de Star Wars. Dans une rare interview, ils déclarent : « on a juste pris l’argent de la maison de disques pour s’acheter de la drogue et s’enfermer dans le studio ». À l’époque, si les Daft sont les gentil Beatles, Micronauts eux sont les méchants Rolling Stones. Christophe et George paraissent arrogants, rock’ roll et ont hâtent d’en découdre avec l’ancien monde pour imposer leur monde de machines synthétiques, cuir, pédé et drogué. La fusée Micronauts est donc dans la rampe de lancement quelques mois seulement après la sortie d’ »Homework » de Daft Punk. Les moteurs sont énormes et l’essence qui alimentent tout ça hautement inflammable. Un gros deal avec Virgin pour une distribution internationale, artwork signé par M/M et pour le clip c’est Greg Araki : le Jean Cocteau  version MTV. The Micronauts a toute les cartes en main pour devenir aussi gros que les Daft, Cassius ou Basement Jaxx. Tout cela avec seul putain de morceau. Et quel morceau !

“The Jag des Micronauts avec George est écrit, composé, mixé et terminé début 1997. Il sortira deux années plus tard. Pourquoi ? Au début, on le propose à tous les gens que l’on connaît en France, tous les labels : personne n’en veut, pas un seul. Du coup on l’envoie en Angleterre. Là, le morceau monte à la tête des gens des labels et un effet d’entraînement se produit. Du coup, on reçoit plein de propositions. A ce moment, la house commence à devenir un gros truc planétaire et des gros labels s’y intéresse. On se retrouve avec George et une avocate au milieu d’un deal avec plusieurs rounds de négociations qui font monter les enchères. Finalement, on signe avec Virgin Angleterre pour une somme assez conséquente. Ensuite, il faut compter encore des mois pour la mise en place de la promo. Un an avant la sortie, un white label est envoyé, sans que personne ne dise ce que c’est, avec juste tamponné dessus : « The Micronauts, The Jag ». On glisse dans les pochettes vinyles une simple photocopie, avec marqué dessus : « TECHNIQUE TA MERE ». Le label nous demande à quel réalisateur on voudrait pour le clip. Avec George on se gratte la tête et on propose Gregg Araki. Il venait de faire des films magnifiques comme Totaly Fucked Up ou Nowhere très homo, bisexuel pour l’époque. « Ok, bah on a qu’à lui demander » nous répond le label. Au début Araki a du mal à dire oui. Il est plutôt branché New Wave. Mais on lui dit que nous aussi, à la base, la New Wave c’est dans notre ADN. Araki accepte finalement et fait le clip pour nous. Plus tard, il placera même du Micronauts dans son film Splendor en 1999. En mars 1998, The Jagdes Micronauts sort enfin“.

Le duo enchaîne avec beaucoup de remixes Neneh Cherry, Underworld ou OMD. Ils rencontre un duo de DJ de Manchester de passage à Paris dans les locaux de radio FG: les Chemical Brothers. Ces derniers joueront beaucoup les disques d’Impulsion ou Micronauts. Christophe et George vont les remixer et assurer les premières parties des frères chimiques. Dans la foulée, nos deux Micronauts s’attellent à la suite de The Jag en sortant un des disques les plus énigmatiques et fou : le mini album « Bleep To Bleep ». Neuf déclinaison du même morceau, comme des sortes d’auto remixes pas si éloignés d’un de leur premier morceau The Jazz. Christophe et George repoussent les barrières dans leur studio, c’est expérimental, futuriste, sans aucun garde-fou et surtout c’est un geste anti commercial. A des milliers d’années lumières des boucles disco sirupeuse filtré qui cartonnent au même moment du genre Lady de Modjo ou Stardust. Avec « Bleep To Bleep », pas de champagne ni de soirée à la playboy mansion. C’est une vision de freaks sous psychotrope, comme de méchants Rolling Stones venu appeler le diable en personne en plein flower power. Au niveau plan de carrière, sortir un album comme celui-ci, c’est du suicide. Qu’est-ce qui s’est passé, Christophe ?

Fin 1999, au vu de l’argent mis sur la table par le label et malgré le travail remarquable du directeur artistique Steve Brown, The Jag se révèle un échec commercial pour Virgin. L’époque, sur Virgin c’est les Spice Girls à fond. Il n’y a pas encore la notion de musique de niches chez les majors. Du moins, il faudrait que les niches rapportent plus qu’elles ne coûtent. Dans le cas des Micronauts, nous, on leur a coûté pas mal…

“George et moi on est jeunes, nous n’avons pas les armes pour pouvoir enclencher une discussion”.

A cette même époque, je suis moitié sur le projet Impulsion et moitié sur Micronauts avec George. Le rythme devient très soutenu et la pression aussi. Je deviens papa en 1998. Tu imagines, je vie dans un deux pièces, dans un petit appartement de 30m2. Dans une pièce il y a ma fille, ma copine et moi. Dans l’autre : le studio avec les machines. Tous les week ends je tourne en live ou DJ set en tant que Micronauts. La semaine, je fais des dates avec Impulsion. Et puis un jour…je fais un burn out. Début 2000, on se sépare avec George pour des raisons qui n’appartiennent qu’à nous. Disons que l’on arrive plus à se parler. De son côté, George doit peut-être avoir les boules de l’échec. On s’est pris des mois de travail sur « Bleep To Bleep ». George et moi on est jeunes, nous n’avons pas les armes pour pouvoir enclencher une discussion. On n’a pas les outils pour se parler, peut-être. On arrête notre collaboration et on se quitte fâchés, malheureusement. Cela arrive fréquemment dans les groupes. C’est comme ça. Peut-être qu’un jour, on arrivera à se parler. Je pars enfin en vacances avec ma fille en Turquie, je fais le point : je me sens vidé, j’ai réalisé beaucoup de disques, des remixes, des tournées.

A quoi je m’attendais ? A quelque chose de différent. Au début, je voulais juste du matos correct pour faire de la musique. Pour George, je ne sais pas : il faudrait lui demander. Personnellement, j’ai atteint le niveau que je m’étais fixé depuis le départ. Arriver à pouvoir sortir des beaux disques et avoir une certaine reconnaissance. La seule chose, c’est que sur le coup, je n’avais pas du tout pensé à l’après, la suite.

Je n’ai pas de regrets, non. Aucun.

Christophe n’a aucun regret. Il continué à son rythme sa passion pour la musique avec les Micronauts en solo – des superbes tracks comme High Rise, par exemple – et à pansé ses plais. George issakidis, lui, à démarré le label The Republic Of Desire Records vers 2004 sur lesquelles il a sorti des beaux projets pour ensuite mettre des années à produire son disque solo “Karezza” en 2013 . Depuis, c’est silence radio: il s’est évanoui dans la nature et a fermé tous ses réseaux sociaux. Aux dernières nouvelles, il trainait dans un ashram en Inde et dans les Andes Péruviennes et semble s’être perdu dans une recherche mystique. Un parcours singulier qui le conforte dans ce personnage un peu dandy sous LSD qui traverse l’époque et les continents à la recherche de nouvelles expériences, une sorte de clochard céleste. Du côté de Christophe, au cours des années 2000 il effectue un retour remarqué, seul, sur le label Citizen de Vitalic avec le disque “Damaging Consent” et des remixes (Madonna ou la reprise de Miss You par Mirwais). Puis sur des projets qui lui tient à coeur, notamment un des secret les mieux gardé de l’underground parisiens: Diplomatic Shit de Mike Theis et Nicolas Ker. Puis après des années, le retour aux affaires avec ce nouveau disque “Head Control Body control” à la production luxuriante et contenant des morceaux remarquables comme Acid Party ou Polymorphous Pervert. Comment Christophe a senti ces années s’écouler?

Disons que les dix années qui viennent de s’écouler ont été assez particulières pour la musique. Tout a été complètement chamboulé : en 2007, c’était encore Myspace. L’avènement des réseaux sociaux et leur importance c’est une chose que je n’avais pas du tout prévu, par exemple. Je fais partie d’une génération qui possédé un rapport à la mise en scène de soi-même qui est très différente. Pour nous, se prendre en photos et parler de ce que l’on fait quotidiennement cela nous est vraiment étranger. J’ai donc eu trop tendance à prendre les réseaux sociaux avec légèreté. Erreur : tout se passe là, maintenant. Même si j’ai l’impression que beaucoup de personne suppriment Facebook de leur téléphone. La roue est en train de tourner. Ensuite, il faut ajouter à cela que j’étais dans un certain confort avec le label qui me faisait tourner régulièrement. Il y a eu aussi la vague électronique un peu turbine 2.0 et on attendait peut-être de moi des trucs qui tape comme Justice ou Boyz Noise : j’ai préféré laisser tomber et m’y remettre à mon rythme dans mon coin. J’ai aussi pas mal collaboré sur divers projets comme Rituel, Diplomatic Shit ou encore le groupe Paris – un groupe qui défonce et peut-être même le meilleur projet de Nicolas Ker – où je me suis, peut-être, un peu éparpillé. En parlant de Nicolas, il devait être en featuring sur le nouvel album: On a réalisé un nouveau morceau ensemble, mais nous n’avons pas eu le temps de le mettre. Peut-être une prochaine fois. Et puis pour finir, c’est ma vie de famille qui me rattrape. Bref, tous ces constats n’aident pas à faire une carrière.

Résultat de recherche d'images pour ""the micronauts" monier"Mais l’envie des Micronauts a toujours été toujours présente. Il a fallu que j’arrête tous ces projets autour pour me concentre à 100% sur l’album. J’ai pris du temps – et de l’argent durement économisé – pour me lancer dans ce projet. Le facteur temps est un luxe que pas beaucoup d’artistes peuvent se permettre, aujourd’hui. Je dirais que c’est ma manière à moi de résister. Il y a comme une injonction à produire vite en faisant bien attention d’être dans un style bien identifié pour que cela soit immédiatement vendable. Il y a une injonction à gagner sa vie pour survivre en se souciant absolument pas des conséquences. C’est un peu une posture de prendre son temps, d’aller à l’encontre. Oui, j’ai mis deux années à réaliser “Head Control Body Control” mais je ne le trouvais pas fini et j’estimais qu’il y avait des choses à peaufiner.

Pour la sonorité du disque, résolument années 90, j’aurais pu me dire de ne surtout pas faire écho à ces années là, mais en même temps j’ai eu une carrière dans les 90’s et il y a eu à cette époque de la musique extraordinaire, il faut le dire. J’ai l’impression que certains jeunes d’aujourd’hui se réapproprient les idéaux de l’époque. On peut observer des collectifs qui organisent des raves en faveur des sans-papiers, par exemple. L’idée même des raves, avec un retour énorme de ce genre de fête actuellement. Mais j’ai envie de préciser : ok, c’est génial les 90’s, mais ne soyons pas passéiste ou réactionnaire. Allons de l’avant. C’était déjà ce qui nous animait à l’époque. Il ne faut pas confondre les années 90 avec le spectacle des années 90, pour faire écho aux théories de Guy Debord. La techno ce n’est pas de jouer des vinyles en appuyant sur des synthés analogiques. Si les artistes de l’époque réalisaient des disques de cette manière, c’est parce qu’à l’époque, ce n’était pas possible de faire autrement. Les idéaux de la techno c’était d’inventer des nouveaux sons et de nouvelles formes en utilisant la technologie accessible de l’époque. Donc, normalement, aujourd’hui cela implique d’innover aussi et de ne pas copier celles de 1989 ou 1992″.

Dans ce récit de Christophe on a pu assisté à la création d’une culture techno au début des années 90 avec ses idéaux du départ – ceux, assez hédoniste, de faire la fête ensemble et d’aspirer à une autre forme de société. Avec le recul, et à notre époque de cynisme 2.0, pense-t-il que cela était chimérique?

Dans les premières raves, dans mon souvenir, il y avait ces idéaux, oui. Bon après, la révolution n’a pas eu lieu, sinon on serait au courant. C’était plutôt, je dirais, comme tenter d’expérimenter la prochaine civilisation. Ce qui définit notre société, c’est le patriarcat, une organisation sociale qui est basé sur les hiérarchies pyramidales imposés par la force et la violence. J’ai l’impression que l’on est un peu arrivé au bout. Le fait de danser, de faire la fête ensemble, de célébrer et de rentrer en transe – donc de communier sans que cela soit contrôlé et sans que cela soit interdit – c’est un retour à un besoin humain naturel qui a été réprimé par le patriarcat, la religion, la force ou la politique. Tout au long de l’histoire, les fêtes populaires ainsi que la naissance de courants de musiques populaires ont toujours été réprimés. Surtout en occident. Et les raves party c’était juste un retour à ce besoin humain dans la continuité de Woodstock et de la libération sexuel. Même si de nos jours on observe un retour à des idées assez réactionnaires. Mais c’est peut-être le dernier barreau qui est en train de céder. Qui sait ?

The Micronauts / Head Control Body Control / Micronautics Records.
https://themicronauts.bandcamp.com/album/head-control-body-control

14 commentaires

  1. gonzai de gros fleimards de bofs de blaireaux qui rottent en cachette & pas capables de recycler correctement dans les cuvettes de tri selectif la pubelle verte pour leur gueules, la poubelle jaune pour le ku.cul_i, la poubelle noire pour leur dernier jrs, la pubelle rouge pour leur vomi, la pubelle y’an en pas 2 pubelle mais çà pas comme aime vu les grosses feiniasses re-vendez & montez une carterie pour snObs-

    1. Vous pouvez développer ? C’est pas que ça nous intéresse hein, c’est juste pour continuer à avoir une discussion inintéressante, ensemble.

      1. En parlant de choses inintéressantes, M Bester donnez-nous votre définition de la “culture techno” qui va ( je l’espère ) un peu plus loin que la revendication à l’hédonisme…

        1. La techno n’étant absolument pas mon rayon, je n’ai rien à dire là dessus. En revanche on peut discuter longuement de la sous-estimation de la flute à bec dans la vie sexuelle de ta soeur.

          1. Voui voui voui
            ça me rappelle cette citation qui me fait toujours marrer:
            La culture ( techno ?), c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale…

  2. interesse / ininteressante pour un journaliste vous vous posez lasssse je developerai quand votre cranard aura des dents saines

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