Avec des phrases aussi longues que les accords du groupe de Seattle, Mathis up Bloater revient sur ses deux nuits passées à la Gaîté Lyrique dans le cadre de la résidence « Let There Be Drone » de Sunn O))) ce 1er et 2 février 2020. Un week-end où étaient interprétés les pièces « Life Metal » et « Soshin ».

A, C. S’aventurer deux soirs de suite dans l’univers sombre et abyssal du projet dronique emmené par Stephen O’Malley et Greg Anderson demande une certaine disponibilité du corps et de l’esprit, et si l’expérience est une première, passés les mails de « prévention » de la Gaîté Lyrique invitant les personnes enceintes, cardiaques ou dépourvues de bouchons d’oreilles à passer leur chemin, votre premier réflexe en arrivant sur place sera peut-être de repérer où se situe le défibrillateur. “Sait-on jamais”, me conseillait un proche. Faut dire qu’après l’annulation de leur concert au Palais de Tokyo en 2015, au lendemain des attentats de Paris, le désir de noyer mon corps dans une enveloppe doomesque était aussi ardent que terrifiant, allais-je survivre, tenir jusqu’au bout du marathon ?
Malgré un entrainement de fond ces derniers mois à la salle de sport à ramer comme un con pour entretenir le palpitant avec les album “Flight of the Behemoth”, “Monoliths & Dimensions “ou le dernier “Life Metal” catapultés au fond des tympans, il aurait été utopiste d’oser m’imaginer à quoi pourraient bien ressembler les deux messes programmées ce premier week-end de février 2020, et c’est donc craintif que je monte, encore courbaturé, les marches de la Gaîté menant à l’autel ou curieux en quête d’expérience extrême, fidèles parmi les fidèles où sportifs ascendant sauvageon se massent religieusement, une main dans la poche de la veste, serrant fort le couple de petits bouchons jaunes qu’on leur a transmis à l’entrée d’un air compatissant, afin d’être prêts à dégainer ces pansements auriculaires au premier accord de chaque soirée.

Résultat de recherche d'images pour "sunn o))) gaité lyrique"Am. Le fameux calme avant la tempête précédant l’entrée des moines drapés d’aubes noires sur le devant de la scène n’est pas si serein. Certes l’assemblée est majoritairement muette, savourant ces derniers instants silencieux. Mais déjà ronflent au loin les douze têtes d’amplis raccordées sur un vingtaines de cabinets en chauffe et disposés en arc de cercle sur toute la longueur de la scène, jusqu’à ce que la géométrie de l’installation soit fissurée par l’arrivée des maîtres de cérémonie, enclenchant immédiatement leurs pédales de destruction et poussant, avant la moindre note jouée, leurs enceintes dans leurs derniers retranchements, comme si elles s’accordaient, elles aussi, un ultime souffle, une dernière inspiration avant le blast si redouté. Et c’est là que les mains en l’air vibrantes des deux compères viennent lentement et précisément s’effondrer sur les manches de leurs instruments, remplissant instantanément l’espace d’un bourdonnement à la puissance inédite et aux contours texturés vrillant presque de façon autonome, comme si le dispositif sonore prenait vie indépendamment du groupe venu dresser ces lions rugissant.
Mais attention, sans la prétention de pouvoir les dompter car en voulant repousser les limites de leur installation, Sunn O))) a surtout créé un monstre organique dégueulant des ondes crasses et viscérales dont la lourdeur ne cesse de m’enfoncer dans le sol accords après accords alors que mon verre de bière absorbe chaque secousse générées par les basses et que les distorsions moites dansent en l’air, tout autour de la salle, percutant des rideaux lumineux violacés sur lesquels s’écrasent d’épais panaches de fumée.

© Mathis Up BLoater

A#. Les entractes, obligatoires au vu de la législation de notre pays concernant l’exposition aux niveaux sonores, ne suffisent pas totalement lors de ces deux soirées à 130db pour réparer les corps sonnés avant les deuxièmes phases de déferlantes bruitistes du groupe qui explosent alors dans un ballet de lumières aussi tranchantes que le son est déchirant. Il faut aller au delà des basses qui viennent remplir mon ventre et semblent s’installer durablement au fin fond de mon corps, mais aussi prendre le risque de retirer les protections auditives quelques minutes pour prendre conscience que cette matière vivante, impalpable, si sculptée et acérée conçue par Sunn O))) est d’une richesse folle, à tel point qu’il est aisé de s’emparer d’une note épaisse aux mille couches sonores pour n’en suivre qu’un des chemins, puis changer de route au gré de nos envies, à l’écoute de ce que notre corps demande, recherche ou explore, pour sauter d’un timbre à un autre, variant les sensations éprouvées tantôt apaisantes, tantôt oppressantes, parfois même réconfortantes, car s’il n’est pas facile de différencier clairement ces deux soirs vécus à la Gaîté Lyrique, les images et les ressentis provoqués par le chaos déchirant des hommes de Seattle ont eu la capacité de faire le tour de la question en nous invitant sous forme d’assaut à l’introspection à retourner dans le ventre de nos mères.

© Mathis Up BLoater

Et c’est d’une traite, sans que personne n’ai pu l’anticiper, que ce dimanche soir les deux moines ont levé une toute dernière fois en l’air leurs manches d’une main et leurs médiators de l’autre, lentement, sur toute la longueur d’un accord qui ne leur appartient plus depuis de longues secondes, afin de venir arracher un point final à cette résidence, sèchement, rétablissant brutalement le silence dans l’espace, me laissant vidé, engourdi, sur la touche et persuadé, cet ultime soir, que j’ai ressenti quelque chose de rare, d’éprouvant, une sorte d’extase qui donne envie de rire bêtement, seul, et même d’être frappé d’une sorte d’émotivité lorsqu’il nous est offert, à vif, l’image d’O’malley et Anderson manifestement éreintés, se tombant dans les bras après avoir salué l’auditoire. Car même si pour eux tout ça ce n’est peut-être « que de la musique », au creux de l’hiver 2020 à Paris quelques chanceux ont vécu quelque chose d’indéfinissable comme seuls peuvent l’être l’amour, l’orgasme… et oui, la musique.

A revoir : l’interview de Stephen O’Malley, à la Gaîté Lyrique justement. 

8 commentaires

    1. Merde, t’as bien raison Blast ! Jolie coquille, mettons ça sur le compte de l’émotion… j’aurais du gratter ce papier une fois les lampes refroidies. Je vais voir ce qu’on peut faire. Merci.

  1. gonzai anti rap, triso, aveugle, bancal, musique de bals, ( é bien + ENCORE…) & y’a toute une banbande de nazes qui courent derrierre

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