Son ombre a plané sur tous les génériques des années 80 et son nom fut longtemps un gage de sécurité pour ceux qui cherchaient à perdre trente minutes le cul rivé dans un sofa. Assis derrière son fauteuil en cuir, il jetait nonchalamment trois feuilles de script à la gueule du spectateur rassasié, comme une marque de fabrique imprimée sur la rétine de millions d’adolescents téléphages. Le 30 septembre dernier, Stephen J. Cannell a définitivement rangé la machine à écrire, destination le dernier étage de la post-production. Après la coupure pub, il n’y avait plus grand monde pour applaudir.

Ce devait forcément être un dimanche, si possible un jour pluvieux, un jour bien crade à traîner en survêtement. L’un de ces jours des années 80 où je n’avais rien de mieux à foutre que de glander devant l’écran pendant que maman faisait le repassage, l’une de ces plages horaires où le cerveau se déconnecte du réel pour s’allonger sur le flanc, prêt à gober tout cru des milliers d’images américaines qui nous faisaient tant rêver à l’époque. Je ne suis pas le seul, du reste, à avoir découvert Stephen J. Cannell par hasard, au détour du générique de L’Agence Tous Risques, Rick Hunter ou Un Flic dans la Mafia. La première grande heure de la fiction américaine – avant le renouveau de l’écriture dans les années 2000 avec toutes les séries qu’on connaît – qui se dégustait alors avec un chocolat chaud et des BN ; l’incarnation du rêve américain, de ses méandres et de ses héros fabriqués à portée de main, tout cela était finalement possible grâce à ce scénariste/producteur, et nul besoin de quitter son pyjama pour s’enduire le corps d’étoiles aux côtés de Barracuda ou Vinnie Terranova.

Le dimanche, c’était toujours un peu le même rituel. La fin du Journal Télévisé sur TF1, la météo d’Evelyne Dheliat (putain, déjà !) puis la Formule 1, Ayrton Senna liquidé en direct, l’ennui dominical à son sommet avec papy qui ronfle en sourdine. En dessert, toujours les séries de Stephen Cannell, signe que c’était quand même le jour du bon Dieu qui flinguait les méchants. Dans un style unique et brut de décoffrage (pour ne pas dire bas du front), l’Américain avait su (d)écrire l’american way of life fantasmé en inventant le destin de renégats toujours sur la route. Prenons The A Teaml’Agence tous risques, pour les novices – si vous le voulez bien, quatre personnages complémentaires que tout oppose, tous lancés sur les routes américaines à la rescousse de victimes toujours plus improbables – exemple de scénario tiré par les cheveux : l’Agence Tous Risques sauve une héritière texane milliardaire des griffes d’un amant véreux, hum. Il y avait bien évidemment les gimmicks d’écriture – Barracuda qui a peur de l’avion, Looping qui parle avec sa chaussette, Futé qui baise la rescapée du jour – et déjà cette fascination pour l’exode si chère à Kerouac, l’envie de prendre la route à la découverte du vaste continent. Qu’on retrouverait plus tard chez Le Rebelle (ah… ce cher Lorenzo Lamas, mesdames essuyez vos culottes, c’est dégoûtant) avec une trame un peu légère qui voyait Reno Raines reconverti en chasseur de (dé)primes au fond du Dakota. On aurait rêvé de voir Reagan en boots croco buter les trotskystes, qu’on n’aurait pas imaginé mieux que les séries écrites par le barbu diplômé en journalisme.

Riptide, 21 Jump Street, Rick Hunter… Les séries d’alors, il les a presque toutes écrites en moins de dix ans, en redéfinissant les contours, les codes, la fonction même au sein du foyer – la série américaine comme ciment familial, oui, on pourrait presque l’écrire sans hésitation. Comme un acte chirurgical où le scalpel aurait été remplacé par de l’encre permettant au spectateur de changer de peau à volonté. La signature indélébile du Père créateur, elle, serait de porter au premier plan ce héros moderne américain : le flic incorruptible qui tombe et toujours se relève, ange déchu qui lave ses ailes en faisant sauter le caisson des bad guys. De Johnny Depp (21 Jump Street) au Rebelle en passant par Rick Hunter ou Les Dessous de Palm Beach (là ça sent quand même le début de la fin, on y vient), des histoires taillées sur mesure pour l’occident à la recherche de super héros du quotidien, des cops à la gueule de troncs d’arbres qui ne vacillent pas sous le poids des balles et qui, comme Vince Terranova, préfèrent errer dans les tréfonds de l’Amérique plutôt que de ramper à sa surface. Après dix ans d’écriture frénétique[1] sur sa typewriter inoxydable, le Hunter S. Thompson de la série US commence à manquer d’encre, les pages de script sont plus difficiles à envoyer valdinguer à la fin des épisodes. Il y aurait d’abord les costumes satinés ringards du sergent Chris Lorenzo, cette tentation du zoom sur les poitrines siliconés de L.A. qui pourra faire dire au sociologue que Les Dessous de Palm Beach ne fut que le prémisse d’Alerte à Malibu ; il y aurait ensuite Le retour de Rick Hunter (un flop) puis le passage du Flic dans la Mafia en téléfilm (en 1996, un flop aussi). Sans parler de l’adaptation ratée de The A Team au cinéma l’année dernière. Dépourvu des acteurs d’origine (George Peppard, alias Hannibal, est décédé en 1994) mais  produit par Cannell himself, un ultime trompe-la-mort pour le producteur décédé la même année.
A l’instar de John Carpenter et de quelques autres, Cannell ne pourrait traverser l’écran des nineties – encore moins celui du nouveau siècle –  et serait donc condamné à errer dans le tube cathodique, de rediffusion en pastiche. Le monde, pourtant, continue de se diviser en deux catégories : ceux qui aiment – pour des raisons métaphysiquement incompréhensibles – Matt Houston ou Mac Gyver, puis les autres, ceux qui attendent la fin des génériques de Stephen J. Cannell pour apercevoir le vieil homme balancer ses trois feuilles de script en conclusion. Comme si pisser de la copie était aussi simple que de marquer son époque. Vieillesse ou ennui, aujourd’hui les dimanches me paraissent plus longs et les héros américains ne sauvent plus la face du monde avec trois bouts de ficelle ; y a du y avoir un accroc dans le plan, indéniablement.


[1] Bien que Cannell ait commencé sa carrière en tant que freelance dès 1970, notamment pour L’homme de Fer et Columbo, L’agence Tous Risques ne voit le jour qu’en 1983 et Le Rebelle, son dernier grand succès, est accouché en 1992.

9 commentaires

  1. Oh non Bester! Toi aussi tu vires dans le « c’était mieux avant »! Si ça se trouve aujourd’hui, les ados de 15 ans tripent sur le nom de Jerry Bruckheimer, (in)digne héritier de Stephen J. (en tous cas pour la prolificité des séries) et en feront un article dans 15 ans. Aujourd’hui aussi les Experts sauvent le monde avec trois bouts d’acide hyaluronique, non? Les dimanches d’aujourd’hui sont plus longs parce qu’on est plus fatigués (15 ans x2), peut-être!
    En tous cas merci pour le reminder ‘Vinnie Terranova’, rhaaa j’avais oublié cette super série.
    Spéciale dédicace à Bobby Sixkiller, as well.
    Et à la prochaine pour un article sur Aaron Spelling.

  2. Point du tout de « c’était mieux avant », chère Blandine.
    Je m’étonnais juste que personne ou presque n’en ait parlé, lorsqu’il est mort. Aaron Spelling, c’est un peu le Cannell des années 90, non? En beaucoup moins bien.
    Mais vous avez peut-être raison, je me lève aujourd’hui plus tôt le dimanche qu’il y a quinze ans.

  3. seule le détail compte, et là tu viens de prouver que tu étais malgré les apparence, le meilleur psycho chez gonzaï. Plus jamais je ne te regarderais de la même manière quand tu me diras que je suis cinglé

  4. C’est absolument fascinant que d’observer l’évolution de la décoration de son bureau, l’accumulation des honneurs, les tempes qui grisonnent, le modèle de machine à écrire qui change et la conscience perceptible de l’autoparodie au point que dans le dernier clip je le soupçonne de ne même pas taper à la machine.

  5. et ben voilà on a trouvé un challenger pour toi bester
    seul le détail compte
    il faut dire que willy burren ( j’aime bien ça donc un côté willy Brandt) s’y connait en machine à écrire, un mec qui se refait le manuscrit de Nicholson dans Shinning seul chez lui ne peut pas être tout à fait malsain d’esprit

  6. Oui enfin l’autre vrai psycho c’est tout de même celui qui a fait le montage de tous les génériques de Cannell, ça force aussi le respect niveau dérangement de neurones.

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