Jusqu’ici, Serge Loupien s’était contenté d’un mémoire de sociologie écrit durant ses longues études à l’Université de Vincennes. Mais las, retraite aidant, celui que les moins de 20 ans ne connaissent ni d’Eve ni d’Adam ni de sa signature solide et aventureuse dans les pages de Libération (1978-2007) a finalement cédé aux sirènes du passé, un peu aidé par son directeur de collection , Philippe Blanchet, pour qui il a déjà traduit quelques ouvrages chez Rivages Rouge. Voilà, mettez un doigt dans l’engrenage et c’est le travailleur tout entier qui se retrouve à l’ouvrage dans La France underground 1965 – 1979… Magnéto Serge.

Écrire un livre sur les fantômes de sa jeunesse, zombies tout étonnés d’être en vie et naviguant entre trouble de la mémoire et l’Ehpad du coin, cela prend forcément un peu de temps. Il a fallu remettre la main sur les zozos, et croiser leurs dires avec des archives perso qu’il restait donc à déterrer du garage à vélos. Au départ, rien que d’y penser il avait la flemme et puis bon… Pour être tout à fait honnête, il n’a pas trop grand-chose d’autre à faire aujourd’hui, le Serge. Déjà, il a arrêté de boire, ce qui donne une seconde jeunesse aux vieux de son âge et puis ce genre de synthèse entre l’ancien et le Nouveau Testament c’est quand même dans ses cordes. Il se lance donc dans une aventure qui va durer quatre ans, à rechercher des mecs dont plus personne ne se souvient et avec qui il entame la conversation comme si c’était hier. Du coup, à la surprise générale il se marre bien (enfin, il jubile intérieurement ce n’est pas vraiment l’extraverti de service Loupien). Et il publie un bouquin super qui se vend pas mal. Alors, on va pas faire la mauvaise tête …

Comment ça a démarré pour toi la vie dans la France Underground?

J’avais commencé l’École normale et puis bon, problème avec l’autorité comme on dit. J’ai quitté et pour rembourser, je me suis retrouvé au guichet d’une banque du groupe Pont-à-Mousson pendant trois ans. C’était vraiment lourd. J’ai démissionné le jour de mes 21 ans. Du coup, je suis parti en Inde avec un pote et, forcément il y a eu pas mal de péripéties… Le gars est rentré avant moi et m’a inscrit à l’Université de Vincennes.

C’était comment?

L’Inde ? Ça commençait à peine en France que c’était déjà fini en fait, il suffit de lire L’aventure hippie pour comprendre (Jean-Pierre Bouyxou et Pierre Delannoy, 1995). Mais Vincennes, je veux quand même dire qu’on y étudiait vraiment, on ne « donnait » pas les diplômes. Sinon, oui c’était le bordel. – y’avait une thématique commune, « En finir avec le vieux monde », un souk était installé à l’entrée, ce genre de truc ; bon c’était la zone comme on disait… il y avait beaucoup d’indics, des provocateurs, le rendez-vous des dealers. Et puis c’est devenu une sorte d’abcès pour le gouvernement. Moi je n’ai jamais acheté de drogues à Vincennes ce qui veut pas dire que j’en ai jamais pris.. J’achetais surtout des disques tombés du camion.

C’est pas mal comme CV…

Oui, c’était une autre façon d’apprendre tu vois, ça me convenait bien. J’y ai passé 7 ans en bossant à côté. Des petits boulots de merde. J’ai donc écrit ce fameux mémoire de socio sur le rôle des cités de transit pour les immigrés avec la Sonacotra et puis quelques unités de valeur qui m’ont permis de devenir prof de musique… Je faisais des remplacements en banlieue parisienne. Choisy, Charenton, Fresnes. Avec les 4ème c’était le bordel mais on pouvait discuter avec les 3ème… Enfin, fallait pas suivre le programme ! J’ai fait ça jusqu’à Libé.

Alors Libé au commencement ou presque…

On était rue de Lorraine c’est vieux (maintenant il y’a une espèce de supérette à la place). Tout le monde était payé pareil et très peu. On était pas vraiment des journalistes… c’était assez ouvert et puis ça se bousculait pas vu que c’était pas vraiment rentable de bosser là-bas. En plus, on ne savait pas trop si ça allait continuer…

Avec Actuel, il y avait des passerelles?

C’est clair, y’aurait pu avoir une entente… Bizot l’a toujours regretté d’ailleurs, mais bon Libé c’était d’anciens maos un peu stricts alors que chez Actuel c’était plus fantaisiste. Après, Libé a évolué, c’est devenu un vrai journal… Au départ je pigeais pour le jazz mais j’ai été embauché pour remplacer Kolpa Kopoul qui était le responsable Gauche Prolétarienne à Vincennes et qui était parti au Brésil pour faire ses trucs… je faisais le bloc-notes les annonces de concerts, « Par ici la sortie ». Je me souviens les programmes télé étaient faits par des gens qui n’avaient pas la télé mais tout le monde lisait tellement c’était bidonnant (ndr : putain mais c’était vraiment mieux avant)…

Donc le free jazz, c’était ton truc, c’est le déclencheur…

J’ai entendu un son au cinéma pendant l’entracte houla, c’était bizarre et carrément super. J’ai demandé ce que c’était, on m’a dit « The mothers of invention »… Ça sonnait aussi bien que la musique. Ce ‘était pas spécialement free mais pour moi ça a commencé autour de ça le free-jazz d’ailleurs mon idée était de faire un bouquin juste là-dessus mais bon, c’était un peu trop pointu sans doute.

À te lire, on a l’impression que le free jazz est un peu français

Qui dit ça, Jean-Louis Chautemps ? Non, ce sont des conneries… Le free jazz est noir américain et aurait pu commencer avec Parker. On sent les choses se préciser sur les derniers disques de Coltrane. La France a sans doute fait vibrer politiquement le truc parce qu’au départ des gars comme Ornette Coleman étaient davantage des chercheurs que des militants et puis c’est venu avec les Black Panthers. En France ça a bien pris avec la radicalisation de la société, les musiciens ont joué le jeu. Donc moi et quelques autres, on a été témoins de tout ça et vu qu’on n’était pas très nombreux, on a fini par tous se connaître.

Il y a quand même une petite bande d’allumés free en France…

Il y a, par exemple, François Tusques qui a peut-être publié le premier disque français free en 1965. C’est quelqu’un qui a beaucoup voyagé en Afghanistan, en Afrique, très jeune. C’est la grosse synthèse ce mec, un type qui pouvait jouer des airs de la Commune devant un parterre de mineurs à Lieuvin… Tu peux ajouter Bernard Lubat, le plus fou et puis Jacques Thollot, batteur d’Eric Dolphy qui sortira un disque qui va marquer les esprits, en 1971 ( “Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer »). Et, pour finir, Lionel Magal de Crium qui était capable de jongler entre le big band et l’expérimentation la plus radicale… Il est toujours là d’ailleurs. Bon, physiquement c’est plus ça mais il est toujours barré… C’est marrant, je les vois un peu comme des anciens combattants tous ces types. Ce sont des poilus de l’underground, quand ils seront morts on ne se souviendra plus de rien, quoique… ça réédite quand même pas mal aujourd’hui au Souffle continu, Monster Melodies, Replica … comme quoi, ça intéresse des gens.

Pour ces musiciens français, il y avait déjà ce lien avec le jazz qui datait d’avant leur naissance, les années 20, etc.

Voilà, aux USA ça n’intéressait pas trop les gens ; il n’y avait pas de critiques et puis les blacks on s’en foutait…. En France, il y avait Jean-Paul Sartre qui écrivait carrément sur ce qu’il écoutait dans les boites de Saint-Germain (« derrière ces sons qui de jour en jour se décomposent, s’écaillent et glissent vers la mort, la mélodie reste la même, jeune et ferme, comme un témoin sans pitié» — La nausée —, 1938, ndr). Bon il y avait cette belle aura du jazzman (on était juste raciste envers les Maghrébins) et puis les conditions de visa étaient souples. À la fin de la guerre, ils sont restés c’est sûr qu’ils étaient mieux à Paris. Quincy Jones a bossé chez Barclay il a fait plein d’arrangements. Mickey Baker, le bluesman de « Mickey & Sylvia » s’est occupé de Billy Bridge et a écrit Ça, c’est le Madisson. Becker bossait aussi avec Colette Magny, on les aperçoit d’aileurs dans le Masculin Feminin de Godard, quand elle enregistre…

“Claude François, c’était vraiment un sale con, humainement parlant”.

Les mecs ne bouffaient pas en jouant à Saint-Germain, il fallait qu’ils bossent par ailleurs…

Voilà, ils cachetonnaient parce qu’ils en étaient capables tu vois. Il fallait vraiment être bon pour faire du studio, pour déchiffrer à vue il fallait être carré… Jean-François Pauvros et les autres allumés, ils n’auraient pas pu. Donc les musiciens de jazz accompagnaient les chanteurs de variété en studio et parfois même en tournées, ils ne gagnaient absolument pas leur vie avec le jazz. En studio, ils ne savaient pas forcément pour qui ils jouaient vu qu’ils enregistraient en section. C’est toute une époque.

Il y a un pont avec la variét’ les yéyés… ça finit par compter?

Un type comme Richard Pinhas ça l’amusait beaucoup cette ambiance tu vois, bon faut dire qu’il pouvait disposer du studio grâce à ce pont comme tu dis, donc il pouvait faire ses expérimentations, tranquille. Tu as aussi Bernard Lubat qui a collaboré avec Pierre Vassiliu, notamment pour son Qui c’est celui-là.

Au fond le lien, est-ce que ce ne serait pas Claude François?

J’ai bossé chez Flèche un temps — Podium et Absolu (ahaha, ndr))- j’étais assistant-maquettiste ça a pas duré très longtemps, c’était vraiment un sale con, humainement parlant ; un pro, qui s’entourait de supers musiciens mais un maboul… l’été, il avait une carte dans son bureau avec des petits drapeaux qui indiquaient les concerts de Frédéric François, pour ne jamais être trop près au cas où il y aurait eu confusion (un peu comme dans une boutique de prêt-à-porter : lorsque tu fais un deal avec une marque, ça passe par des accords d’exclusivité et de boycotts de certains concurrents – Ndr). Alors oui, il se piquait d’être batteur, il a d’ailleurs commencé avec Olivier Despax qui était un très bon guitariste de jazz et qui a fini par faire de la variété. Mais c’est surtout qu’il se sentait valorisé à parler jazz, ça faisait partie de son storytelling.

Quant au lien avec le rock… des groupes comme Étron fou Leloublan, Fille qui mousse… The Frenchies, Crouille marteau…

Ce sont des groupes qui ont eu une existence éphémère. Fille qui mousse a dû faire trois concerts. On est dans une ambiance engagée, « free press » avec Henri Jean Enu qui s’occupe de la revue Parapluie et Jean-Pierre Lentin qui rejoindra Actuel. Globalement, il y a avait une méfiance vis-à-vis des maisons de disques dans l’underground. Faut dire que les yéyés s’étaient bien fait entuber, la leçon avait porté. Prends par exemple un groupe comme Barricade, il n’y aurait rien d’enregistré si un Jean-louis Tixier (aujourd’hui adjoint au maire de la Ciotat) n’avait pas retrouvé des bandes dans son garage qu’il a filé à Gérard Terones qui a sorti un CD avant de mourir. Tous ces gens de l’underground envisageaient la musique comme un truc à consommer sur place. De toute façon is n’avaient pas les moyens d’enregistrer et comme les maisons de disques étaient parties sur autre chose…

Là encore le jazz, le free, font passerelle.

Oui, en sortant du jazz classique, le free a un peu tout bousculé et créé une passerelle qui n’existait pas auparavant. Des groupes comme Triangle ou Âme Son avaient des musiciens de jazz avec eux, le sax ténor Richard Raux avec Magma ( futur fondateur de Hamsa Music, pur groupe jazzy)… Tiens d’ailleurs un truc rigolo : Zappa avait proposé un bœuf avec Âme Son qui a refusé, ils flippaient… Ils l’ont regretté toute leur vie.

Tu ferais un lien avec le punk?

Non le punk n’a rien à voir avec l’underground (j’aime bien parce qu’il dit eunedeuregrouuund, Ndr). Tu me parlais d’Alan Vega, ce gars a beaucoup revendiqué l’influence de Sun Ra; il était très proche de Jac Berrocal mais aussi de Christophe, ils ont fait plein de trucs ensemble… Et puis on connaît l’amour de Lou Reed pour Ornette Coleman et celui de Bowie pour Eric Dolphy… Y’a un tas de passerelles.

Et Rita Mitsouko? N’est-ce pas l’aboutissement de tout ça?

Catherine Ringer avait un pied dedans parce qu’elle bossait avec Marc’O (Les idoles d’abord une pièce puis un film en 1967, avec Bulle Ogier, Jean-Pierre Kalfon, Valérie Lagrange, Pierre Clémenti.. le cœur de l’Underground français — ndr). Chichin aussi lorsqu’il jouait avec Alain Kan… Mais c’est plutôt la queue de la comète, c’était fini. On ne s’en rendait pas compte sur le coup mais le monde avait changé. Ce n’était plus underground, c’était branché…

A lire : La France underground 1965/1979. Free jazz et rock pop. Le temps des utopies.Et comme Serge Loupien est très sympa, il nous a fait une playlist pour résumer l’ensemble. 

15 commentaires

  1. …trop tôt pour être “efficasse” ? (pour commentaires) mais la France undergronde!!!! c’est pas des devantures, des postures, des tatoos, des bo fringues, le tee-shirt ‘in’ du moment, etc etc, pas de compte de likes, ni de chaine youjet’entuve!, pas d’amis qui facebook (facetoche!) qui ‘reservent’ le skeud car le ‘copain’ precedent là fait, il y a une ‘culture’ celle des CHAMPS de labour ou les ancêtres vous font ================================================================================

  2. Merci Loupien pour cet article de mai 1996 (Libé) sur le retour du Beau Bizarre.
    Et aussi pour le rugby, la bicyclette ou bien des portraits du Music-Hall amerloque.
    Je me permets de vous saluer bien bas.
    La Marquise

  3. reponse a reponse que personne ne reponse, si t’es seul sir la nalquise t’ntorpe quoi? reponse de reponse de chez repon j’emporte 1 chalumeau.

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