Comme chaque année, la Route du Rock déballe son lot d’artistes cultes et autres découvertes sensationnelles à s’en fourrer les tongues au fond du gosier. Et comme à chaque fois, on se promet  de revenir de Saint Malo sans live report insipide à délivrer à nos lecteurs blasés par l’habituelle addition alcool + rock = émotions. Bien évidemment, c’est toujours peine perdue; cette année c’est Mr Ig qui raconte son week-end rock, sans déroute.

Dan Deacon, dimanche 14 août.

J’étouffe. Mes pieds touchent à peine sol tandis que les Crocodiles s’éternisent sur une scène trop principale pour eux. Il est là, devant moi, de l’embonpoint sans cheveux, l’idole fluo-geek Dan Deacon. « S’il n’y avait qu’un seul concert à voir durant ces trois jours, c’est bien celui-ci » dixit un collègue de la presse écrite. Je suis bien d’accord. Pink Batman ouvre le bal, le son est fort, les tympans sifflent et le public commence à s’exciter. Je suis contre sa table, ses doigts titillent un iPod shuffle pour seule boîte à rythmes. Et puis tout s’enchaîne comme dans un rêve sans fin. Build voice amasse une peuplade d’excités dans un pogo boueux. Les vigiles tentent en vain de repousser la vague et passent rapidement derrière Dan Deacon, à six pour maintenir la table de mixage. Car ses instruments de hacker valdinguent, sa sueur goutte et un jeune festivalier ivre l’essuie régulièrement de sa main sale. Je ne respire plus, je ferme les yeux et me laisse entraîner par ces longues plages de musique répétitive me rappelant la grandeur de Glass, l’intelligence d’un Death in Vegas. A ce moment précis, je ne me rends pas compte que ma carte bancaire et ma clé de voiture glissent de ma poche brachiale pour s’enfoncer dans une mare de boue tenace. Crystal Cat en conclusion pour une dose de meth’ pleine narine et c’est entre peine et soulagement que les coudes se desserrent, mes pieds retombent dans ce marécage d’objets trouvés. Court, intense, inaudible set. Il confirmait quelques heures plus tôt mes dires en conférence de presse. C’est une musique au casque, c’est une musique à estimer en salle obscure. Dan Deacon serait sur la BO du prochain film de Francis Ford Coppola. Mais ventre contre ampli, le son prend des allures de champ de bataille, où la plus sanglante des lances viendrait vous empaler à vif. Pénétrante douleur.

Ma carte fut retrouvée entre les doigts d’un ivrogne bienveillant. Ma clé dans les douces mains d’une bénévole odeur savon. Un signe du destin, la Route du Rock ne m’a jamais rien pris, bien au contraire.

Turzi, samedi 13 août

Pas de pluie, mais du crachin, une bruine bretonne qui ne cesse de battre contre mon visage pas encore marqué par le déluge futur. Romain Turzi est beau, il répond aux questions d’ARTE dans un coin, il attend son heure pour délivrer ses expériences sur la plage. Après une première apparition post-Sonic Youth il y a quatre ans – mémorable, soit dit en passant – il revient sur la pointe des pieds proposer ses nouveaux voyages électriques. La plupart n’y résisteront pas. D’autres s’ennuieront de sa suffisance. Moi, cloué dans un transat humide, je ne bouge pas. Un son versaillais, intelligent et solennel. De jeunes danseurs ne se tromperont pas en posant un genou en terre et en mimant une prière puritaine devant le démiurge créateur de son. La tempête sommeille encore, l’humidité gagne du terrain et c’est de la plus belle façon que je dis au revoir au maigre soleil de la veille.

Coin VIP, dimanche 14 août

Je voulais à tout prix atteindre le coin partenaire, synonyme d’open bar total mais également de macaron bleu pétrole au dos du pass. Après de vaines tentatives plus ou moins ingénieuses qui passent par la lèche, le « soudoiement » et le mensonge à la pelle, j’attends le dernier soir venu la levée de garde, le costaud s’en est allé, je m’y faufile et, discrètement, je pérennise mon infiltration par un verre frais de champagne. Mission accomplie.

Electrelane, vendredi 12 août

Micro-événement en terre branchée, la reformation d’Electrelane est une nouvelle réjouissante depuis le splendide No shouts no calls. Je me rappelle là aussi leur précédente prestation sur la scène du Fort Saint Père, décevante, trop rock à mon goût. Avec l’espoir cette fois-ci d’entendre raisonner plus de claviers que de cordes, je suis suspendu à la beauté toute relative des jeunes Anglaises. « Putain, qu’elles nous fassent leurs tubes… ». Carrément ! Gone under sea est une merveille, le public chantonne et reprend sourire après un début bien fadasse. La force, bien réelle, du groupe réside dans ses « mélodies – musique de filles » et non dans son « rock – musique de garçons ». Alors si elles devaient trancher entre voile et vapeur, il ne faut pas hésiter et se tourner vers l’homosexualité. Plus dans l’émotion que dans la création, Electrelane laisse cette année un arrière-goût sucré, loin de l’amertume laissée en 2007.

Josh T. Pearson, dimanche 14 août

Le Bonnie Prince Billy à cheveux, ou le concours des bruits de bouche les plus agaçants du monde, Josh T. Pearson et sa folk de bouseux harcèlent les oreilles et ne permettent même pas une sieste méritée au palais du Grand Large, habitude routinière des précédentes éditions. Quinze minutes chrono ont suffi à me faire déguerpir, un fou rire me prenant tant l’ennui morbide d’une sépulture à cordes sèches vient torturer ma faible tolérance. Le fiasco du festival. Je pourrais m’étendre sur la puissance esthétique de Suuns, sur mon amour mesuré pour Battles, mais ce serait ennuyeux. Alors on passe.

Conclusion lumineuse du festival, dimanche 21 août

Cette année 2011 fut marquée par l’intellectualisation parfois déroutante, souvent démontante, d’une musique électronique en avance sur son temps. Que je remercie la Route du Rock d’éradiquer de sa programmation la malbouffe française (Sebastian, Etienne de Crécy, Breakbot et consorts) qui gémit face contre terre, tentant en vain de rattraper les errances du temps. Un festival de bobos, un festival d’intellos. Rien n’a finalement vraiment changé ici. Et j’en suis des plus satisfaits.

http://laroutedurock.com

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