S’il y a bien une chose de certaine sur le futur, c’est qu’il est incertain. L’idée de ce papier était aussi grandiose que bancale car, imprévisible. Et évidemment, rien ne s’est passé comme prévu.

Tout commence le 06 juillet, la France vient de battre l’Uruguay en quart de finale de la coupe du monde et la Belgique s’apprête à remporter son match contre le Brésil. Jusqu’ici tout va bien et la première affiche des demies finales est magnifique.Surtout pour le lillois que je suis.

Autre évènement en parallèle, ce concert tant attendu de Parquet Courts au De Kreun de Courtrai, l’un des rares en club lors de leur tournée des festivals. Tout est raccord, leur nouveau single s’intitule Total Football et le show a lieu le dimanche 15 juillet, le même jour que la finale. Les médias s’emballent et tout le monde prône l’amitié franco-belge.

Soudain le déclic, vu que Courtrai est proche de la frontière, qu’importe le gagnant des demis finales, l’ambiance sera dingue ce jour là. Je me mets alors à rêver du plus beau des scénarii, si la Belgique l’emporte, le groupe le plus excitant de ces dernières années pourrait atteindre son apogée en même temps que la génération dorée des diables rouges. Je m’impose alors un but, voir le match dans un rade avec Parquet Courts. Ce serait le papier parfait, un mélange entre Nick Hornby et Bouli Lanners, du total gonzo !

Comme vous vous en doutez, ça s’est pas passé comme ça.

Il aura fallu 97 minutes pour que l’entente cordiale entre les deux pays bascule dans la mauvaise foi, de part et d’autre. Cela aura une énorme influence sur ma journée de dimanche mais je n’en ai franchement pas encore conscience. Au moment où l’équipe de France l’emporte sur la Belgique, on me confirme que j’ai rendez-vous au De Kreun à 17h, soit, pile l’heure de début de la finale, pour interviewer Parquet Courts. Il n’y a pas de hasard.

Nous voila enfin au jour J, sur toutes les chaines télé j’observe le compte à rebours qui me sépare de l’interview; je suis plutôt confiant. Les Belges ont battu l’Angleterre la veille et finissent donc troisième de la compétition. Je me dis alors que les petites tensions causées par la victoire de la France en demi sont déjà loin et que le pays a laissé sa déception au vestiaire. C’est avec cet état d’esprit particulièrement naïf que je quitte Lille en voiture à 15h45, dans un tintamarre collectif où l’ambiance lumineuse n’a d’égale que le soleil. Une demie heure plus tard, me voilà sur le parking du De Kreun, avec assez de temps pour repérer un bar dans lequel je pourrais amener Parquet Courts.

(C) Sam Nolin
(C) Sam Nolin

Les rues de Courtrai sont aussi silencieuses que des cathédrales, aussi vivantes qu’un cimetière, sous un soleil de plomb qui n’a d’égale que l’ambiance. C’est bien simple, on dirait que la Belgique a perdu la coupe du monde. Je repère un pub qui devrait parfaitement faire l’affaire, et me jette la première bière avant d’aller en backstage pour l’interview.

Je toque à la porte, l’équipe du De Kreun m’accueille alors que personne ne m’attend, puisque personne y compris le groupe n’a été prévenu d’une quelconque interview. Doug, le tour manager, me dit qu’il s’est perdu dans ses mails et qu’il va faire ce qu’il peut. Le programmateur du De Kreun m’installe au bar et voilà qu’arrive Austin Brown (compositeur et guitariste, parfois chanteur de Parquet Courts) canette à la main, comme tout fan de foot qui se respecte. Il est là uniquement pour regarder le match, et me demande si je connais un endroit bien pour ça.

Je lui parle du pub ou j’étais précédemment et je lui propose de prendre les tournées. Nous voila en binôme et nous sympathisons sur les quelques centaines de mètres qui séparent les deux lieux. Austin est l’archétype du mec cool. Il est supporter de Manchester United et adore le jeu de l’équipe Belge, Lukaku oblige. Alors forcément ce soir, il surveillera Pogba de près.
Il me confie qu’il « supporte » la Belgique car c’est le pays qui les accueille aujourd’hui. Il y a quatre ans, il était en Allemagne pour un concert lorsque la Manschafft a ajouté une quatrième étoile sur son maillot et aurait adoré revivre cette ambiance.
Nous arrivons dans le pub alors que se termine le premier quart d’heure du match.

 « It’s a kind unfriendly for you here, no ? »

Je prends deux bières au comptoir et je déchante très rapidement : Il y a une centaine de personnes et tout le monde est là pour voir la France se prendre une grosse branlée. L’ambiance est à son paroxysme lorsque la Croatie égalise, c’est bien simple, on dirait que la Belgique a gagné la coupe du monde. On reprend une tournée pendant que l’arbitre consulte la VAR et décide d’accorder un penalty à la France. L’ambiance est au plus plat et Austin me glisse dans le creux de l’oreille « It’s a kind unfriendly for you here, no ? »

Je suis tellement mal à l’aise que j’en viens à citer Sting pour lui répondre « Yup, I feel like an english man in New York ».
L’ambiance se dégrade au fur et à mesure, les gens râlent dès que les bleus touchent un ballon et deviennent particulièrement virulent quand apparaît Mbappé à l’écran. L’arbitre siffle la mi temps et Austin part subitement pour le soundcheck, je lui demande quand on peut faire l’interview et il me demande de le rejoindre après le match. Je sors du bar avant de me faire casser la gueule et je vais dans l’abreuvoir d’à coté.

(C) Sam Nolin
(C) Sam Nolin

C’est un bar bowling, équipé d’un écran géant, dans lequel on imagine aisément Christina Ricci faire des claquettes. L’ambiance est ici beaucoup plus zen. Je reprends une bière et je me glisse dans un coin pépère où il n’y a que trois personnes et une borne de jeux qui affiche constamment un Napoléon en 3D, ça ne s’invente pas.

Rapidement, je me rends compte que le type assis juste à coté de moi est croate, ce n’est vraiment pas ma journée. Pogba marque alors le troisième but et les deux autres types hurlent de joie. Je suis sauvé. Ils redoublent de joie quand Kyky enfonce le clou quelques minutes plus tard alors que c’est la consternation générale dans le bar. L’apothéose du malaise arrive sur la bourde de Lloris qui émanera sur un deuxième but croate. Les gens sont affligés, on entend les mouches voler.

Je reprends une bière en speed en attendant le coup de sifflet final, puis je m’éclipse discrètement direction le De Kreun. Je croise Doug devant la porte. Comme tous les gens que je vais croiser à partir de ce moment là, il commence par me féliciter d’avoir gagné la coupe du monde et me dit que le groupe est parti manger et que je dois revenir d’ici une heure. On ne change pas une équipe qui gagne, alors je vais dans un autre bar pour attendre.

Il est 20h et soyons honnêtes, je suis déchiré.

A Courtrai, la bière est au tarif imbattable de 2 euros, pas de doute la Belgique est bien la championne des demis. Trois jattes plus tard, je m’incruste par la porte de derrière avec des bénévoles. Je retrouve le mec qui m’a accueilli à 17h. « Félicitations pour le match ». Il n’en sait pas plus que moi et me revoilà dans un bar en attendant l’ouverture des portes. Il est 20h et soyons honnêtes, je suis déchiré. Je croise Doug devant le merch, il me dit que le groupe se douche et que je dois le retrouver après le concert. Je commande un sérieux au bar et je vais au premier rang. Je suis particulièrement euphorique, l’événement de la journée va enfin commencer.

Depuis les années 50 et l’avénement du hard bop, la ville de New York ne fut pas avare pour combiner musique et décadence urbaine. Chaque décennie fut ainsi marquée par des groupes iconoclastes et outsiders. Evidemment il y a eu le Velvet, puis Television. L’émergence du hip-hop puis Sonic Youth, et enfin les Strokes. Loin d’être chiche, la grosse pomme a gardé le meilleur pour la fin avec un groupe aussi phénoménal que ses prédécesseurs tout en se payant le luxe d’en être la parfaite synthèse.
Ce groupe c’est Parquet Courts, et leur dernier album « Wide Awaaaaake » est une nouvelle fois exemplaire, leur meilleur album avant le prochain.

(C) Sam Nolin
(C) Sam Nolin

Il est 21h10 et le concert commence logiquement avec Total Football. L’énergie et la hargne déployées en quelques secondes confirment l’évidence : ce groupe est immense ! A.Savage (Compositeur, guitariste et chanteur principal) « nargue » les quelques français encore à peu près sobres qui ont réussi à faire le trajet et enfile un gant aux couleurs des diables rouges sur la tête de sa Jazzmaster.
On ne me l’a fait pas, il y a quelques jours il portait le maillot des bleus au festival Beauregard ! Qu’importe, les bijoux du dernier opus s’enchainent (mention spéciale au superbe Water Gets Too High avec ses nappes d’omnichord) entrecoupés de morceaux plus anciens dont les intemporels Borrowed Time et Dear Ramona.
Doug rejoint le groupe sur scène pour donner le rythme de samba de Wide Awake, ce classique instantané qui donne envie d’enterrer l’intégrale des Talking Heads et LCD Soundsystem en 2 minutes et 44 secondes.

(C) Sam Nolin
(C) Sam Nolin

Je jubile, pour la première fois de la journée, je suis dans la même pièce que tous les membres du groupe. L’ambiance est à son max, c’est bien simple on dirait que la Croatie vient de gagner la coupe du monde. Mon camarade Austin semble être dans un état aussi avancé que le mien, il disparaît de la scène pendant plusieurs minutes, laissant A, Sean (formidable bassiste) et Max (batteur vigoureux) complètement en plan. Ils s’adonnent alors à une improvisation des plus bancales; probablement le plus bel hommage jamais rendu au Captain Beefheart depuis sa mort.
Austin revient avec une bière, ce qui ne fait pas sourire tout le monde, et lance « I think France should share the world cup with Belgium » au beau milieu d’un silence général.

Le concert reprend tout de même avec un One man no city d’anthologie, d’au moins 10 minutes, avant de conclure sur le très court Light Up Gold. La fin du concert est d’une violence rare, tout le monde se barre et personne ne demande de rappel alors qu’il s’agit surement ici du concert de l’année. Une dernière bière et puis j’arrête !

Je croise Doug derrière le merchandising qui me fait patienter pendant que les fan se procurent des écharpes Total Football. Pile le temps de finir mon godet et la porte du backstage s’ouvre enfin à moi. Il est 23h. J’entre dans les loges et comme tout le monde je me demande bien ce que je fous là. Je dis bonjour à Sean et à Max qui me félicitent d’avoir gagné la coupe du monde. Austin arrive à ce moment là et il m’offre une bouteille, il est mon pilier de la journée, mon N’Golo Kanté. Je sors mon cahier de questions et commence l’interview en lui demandant l’influence que le football a eu sur l’album. Il me dit que ce qui les intéresse avant tout dans le concept du « Total Football » c’est le collectivisme. Tout ceci n’était qu’une putain de métaphore et ma journée, soudainement, prend tout son sens.

(C) Sam Nolin
(C) Sam Nolin

A. Savage passe la porte pendant qu’Austin mange une salade en me parlant pronostics. Je lui demande alors s’il supporte vraiment la Belgique par rapport à cette histoire de maillot qu’il portait à Beauregard et me répond tout simplement qu’il trouve que le maillot des Bleus est beau. Il me félicite au passage d’avoir gagné la coupe du monde. Je lui dis alors que le maillot du Nigéria est plus joli et tout le monde semble acquiescer; puis je reviens sur le disque en lui disant que c’est leur album le plus politique, ce à quoi il répond, entre deux feuilles de roquettes : « oui. ».  J’essaye de creuser en lui parlant de la pochette qu’il a dessiné, qu’elle me fait penser à un mélange brutal entre Hergé et les affiches de propagandes soviétiques. Il me répond en sortant Tintin et les Picaros de son sac.

Austin quitte la loge et j’essaye d’obtenir une photo du groupe avant qu’il passe la porte, mais c’est un non catégorique. Le voilà parti. Je joue ma dernière carte, celle du fan boy, je reste quelques instants avec Sean et Max, leur dit que l’album est super, car c’est important de leur dire et je gratte un autographe au passage. Ils ont l’air fatigués. Il faut dire que c’est le moment le plus foireux pour poser des questions à un groupe.

Je quitte la pièce et je me perds dans les couloirs du De Kreun. Je finis par arriver quelque part sur le toit où je retrouve Austin. Les meilleures choses arrivent par accident. On fume une clope en redescendant dans les loges et il espère que je pourrais faire quelque chose de cette interview. Il me félicite une dernière fois d’avoir gagné la coupe du monde en m’offrant une dernière bière. Je sors de la salle.

Dehors, le silence parle de lui même et je me dis qu’il y a trois choses à retenir de tout ça :

– La Belgique est définitivement le pays du surréalisme.
– Personne n’en parlera mais ce concert était parfait, le plus beau du monde, à des années lumières de Jay-Z et Beyoncé au Stade de France.
– Le rock est une musique qui se joue à quatre et à la fin, c’est toujours Parquet Courts qui gagne.

Parquet Courts // Wide Awake // Beggars
https://parquetcourts.wordpress.com/

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