Phil Spector avait ses Ronettes, Bobby O aura ses Flirts. Autrement dit : un girls band unique en son genre et prêt à marquer les années 80 au fer rouge à lèvres. Voici l’histoire d’un groupe qui n’existait pas autrement que dans la tête d’un Moroder américain et qui, sans qu’on puisse parler de féminisme avant l’heure, a durablement marqué l’industrie, de Bananarama à Madonna.

Aux apprentis DJ qui peuplent désormais les bars de centre-ville, ces nouveaux open space du divertissement, on ne saurait que trop conseiller, en cas de panne d’inspiration, de tester ce morceau. Dès l’intro au synthé-basse, les chefs de projet en chemises repassées tendent l’oreille ; les influenceuses scotchées sur leur timeline Instagram arrêtent de chercher un endroit pour se brancher ; quant aux autres, dès l’entame du refrai, c’est à peine s’ils résistent à l’envie de sortir danser dans la rue comme dans une pub Tahiti Douche. Le titre en question, c’est Passion d’un groupe presque oublié : The Flirts. Le potentiel du titre, presque 40 ans après sa sortie, est intact. Une décharge de puissance où le terme « too much » est encore en deçà du réel, et où les chanteuses qui se relaient au micro, comme on peut le deviner sur les pochettes, n’ont lésiné ni sur le blush, ni sur les couleurs criardes. On a beau continuer à se foutre de la gueule de ces années 80 criardes et vulgaires, Passion reste un must-have pour quiconque accomplir des miracles comme on n’en fait plus à Lourde. C’est bien clair : le Bernard Tapie des grandes années aurait souhaité s’incruster dans un remake de la série Happy Days pour faire lever tout le monde, il aurait certainement joué un Fonzie défoncé à la coke arrivant devant le Palace en faisant dégueuler le refrain dans sa Testarossa. Et le plus beau dans cette histoire Hi-NRG, c’est que tout était faux.

Un mec, trois filles, cent possibilités

Contrairement à feu Patrick Cowley, dont la mort précoce lui a valu un ticket pour l’éternité grâce aux rééditions du label Dark Entries, Bobby Orlando, 63 ans et toujours en vie, n’a pas eu droit aux mêmes égards. Il est pourtant l’inventeur d’une sorte de peep show disco où les Flirts vont s’imposer en haut des podiums, et tout ça en prenant pour exemple le travail de Giorgio Moroder avec Donna Summer. Ses Flirts ? Un faux groupe de chanteuses composé en réalité d’actrices de seconde zone, de top models et de danseuses qui bien sûr manient le micro comme Manuel Valls les platines Technics. Ces belles dames ne savent pas chanter ? Pas grave, Bobby O est au four et au moulin : composition, production, et on n’y va pas avec le dos du soutien-gorge pour les paroles :

So I saw you in the pizza place
You were with another girl
It was a crime it was such a disgrace
You really shattered my world

(Jukebox)

I don’t know how it happened but the rumour’s going ’round
I’ve got a reputation as the fastest girl in town
You know what I want, give me all you got
I’m boy crazy

(Boy Crazy)

En pénétrant mentalement le cerveau de ses chanteuses aux plastiques parfaites, Bobby Orlando va permettre aux Flirts de vieillir sans lifting, puis d’enchainer les tubes (Jukebox, Passion, Danger, Helpless, etc) grâce à une recette simple, et où il est simplement de faire gober du GHB au Giorgio Moroder des années 80, en fin de course. Plutôt que d’afficher sa tronche sur les pochettes des six albums de The Flirts, le producteur qui n’a pas le doigt sur la couture du pantalon impose des filles sans identité, sans voix et sans avenir. Tant pis s’il contribue à sa manière à répandre le patriarcat mal placé dans l’industrie des années 80, les chiffres sont là et ses filles imaginaires, par le graphisme des pochettes, ne sont certainement pas pour rien dans le succès de la série Jem et les Hologrammes.

The Flirts Made In America Album Cover Sticker

The Flirts 10 A Dance Album Cover Sticker

Certes, tout est rose et les permanentes plus solides qu’une érection adolescente, okay, les paroles ne sont jamais très fines et évoquent dans la plupart des cas l’appétit sexuel de femmes de Wall Street en tailleurs et oui, dans la plupart des cas, le refrain s’étire jusqu’au couplet suivant, ad lib. Mais c’est pourtant en tentant de penser (faussement) comme celles qu’il va faire chanter que Bobby O réussit là où Gina X restera une égérie disco underground. On peut même supposer, sans trop tirer sur la veste à épaulettes, que The Flirts est à Madonna ce que l’homo sapiens fut au singe ; une sorte de patient zéro, le dessin original sur lequel se calqueront tout au long des années 80 d’autres pygmalions. Dont un certain Prince, d’abord avec Sheila E, puis avec un concept album mort-né baptisé « Camille », et où le nain ambitionnait de chanter comme une femme sexualisée à outrance – une partie des compositions atterrira sur « Sign o’ the times ».

Trop gay pour les mecs

« Flirter : avoir des relations amoureuses plus ou moins platoniques et passagères avec quelqu’un« . C’est la définition qu’on trouve dans le dictionnaire, et elle colle parfaitement au groupe inventé par Bobby Orlando. A force d’écrire des titres où il est question de se crêper le chignon sur la tenue des chanteuses limogées à tour de bras, le Phil Spector de la bande FM commence à tourner un peu en rond.
Dès « Made in America » en 1984, la formule s’essouffle, les gimmicks se mordent la queue (Physical Attraction est une copie conforme de Passion) au point qu’on commence à se demander si le groupe n’est pas une fusion ratée d’Elli et Jacno et Tenue de soirée. Quand sort, deux ans plus tard, l’album « Questions from the heart », les couleurs flashy ont été remplacé par un noir et blanc qui rappelle étonnamment celui de la pochette du « Like a virgin » de Madonna, on croit l’histoire terminée. Et c’est un peu le cas. Le nom des titres est encore un roman à l’eau de rose façon Bobby O (All you ever think about is sex, My boyfriend is a marine, ce genre…), mais le maquillage commence à craquer. La blague durera sérieusement encore quelques années, jusqu’à 1992 avec « Take A Chance On Me » où l’on peut entendre les prémisses de l’eurodance qui s’apprête à dévaler sur l’Europe – où The Flirts a de toute façon toujours été le plus populaire. Après ça, l’ami Bobby, estimant surement que la farce avait trop duré, laissa les années 90 rivaliser avec la vulgarité qu’il avait pondu en laboratoire dix ans plus tôt, et tout cela en autorisant même les chanteuses de The Flirts à se produire sans lui. En 2021, on peut très sérieusement louer The Flirts – ou ce qu’il en reste – pour des séminaires d’entreprise.

Jamais officiellement relégué au placard, le projet féminin d’Orlando a malgré tout traversé dignement les époques. Aujourd’hui, la relecture de cette histoire permet autant de constater le chemin parcouru par les femmes objets (désormais patronnes dans l’industrie, voir pour cela le CV de Madonna ou Lana Del Rey outre-Atlantique ou, plus près de nous, de Pomme ou Yseult) que par les mecs des années 80, un peu trop coincés dans leur hétérosexualité pour oser aimer cette disco Hi-NRG capable de briser n’importe quelle braguette. Quatre décennies plus tard, on ne sait toujours pas vraiment qui étaient les Flirts et c’est précisément ce qui fait le charme de cette histoire crée par un cerveau dans lequel gambadaient des licornes et des Freddy Mercury en pantalons moulants. Rose de mauvais goût : 1, réalité : 0.

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