Notre reporter a passé, comme la plupart d’entre nous, la moitié de son année en chômage plus au moins partiel enfermé dans un appartement probablement moins spacieux que celui de la youtubeuse Léna Situations, avec comme seules occupation deux plaques de cuisson et un écran connecté au World Wide Web. Mais, que visionner une fois qu’on a fait le tour de tous les épisodes de Columbo ? Réponse : Paris Dernière (période Frédéric Taddeï), le plus bel objet télévisuel de la fin de siècle précédent. Et du nouveau aussi.

Après des semaines d’errances cathodiques (« mais comment faîtes-vous pour être un artiste aussi épris de liberté ? » demande Laurent Delahousse à Julien Doré sur France 2), me voilà sur YouTube à la recherche de « contenus de qualité » pour occuper mes mornes après-midis.
L’algorithme du site me propose de faire un tour sur INA Arditube, une chaîne que l’Institut national de l’audiovisuel chargé d’archiver le patrimoine français a fait ériger à la gloire du célèbre concepteur-producteur-animateur. Soit, pourquoi pas, allons-y.

Bienvenue sur INA Arditube, la chaîne YouTube de Thierry Ardisson | INA  Arditube - YouTube

On peut penser ce qu’on veut d’Ardisson mais il faut avouer qu’il a eu tout au long de sa carrière un paquet de bonnes idées au moment d’imaginer de nouveaux concepts (Lunettes noires pour nuits blanches, Bain de minuit, 93, faubourg Saint-Honoré…) et a invité sur ses plateaux une pelletée de personnalités atypiques qu’on ne voyait à l’époque quasiment jamais sur le petit écran, imposant une sorte de télévision commerciale putassière avec des fragrances d’underground et de culture exigeante. Bref, il a su parfois donner quelques bons coups de pieds dans la fourmilière, comme on dit chez les journalistes. Parmi les multiples émissions restaurées dans leur intégralité ici se cache son petit chef-d’oeuvre gonzo : Paris Dernière. Un programme imaginé en 1995 alors que sa carrière est au point mort. Après l’échec de l’émission Les Niouzes qu’il produisait pour TF1, l’homme en noir avait trouvé refuge sur Paris Première, une chaîne du câble peu regardée qui lui laissait le loisir d’expérimenter de nouveaux formats.

Thierry Ardisson : « A l’époque où j’ai fait Paris Dernière, aucune chaîne de télé ne voulait plus de moi, j’étais complètement jeté de partout. Et je suis allé voir Cyril du Peloux qui dirigeait pour le groupe Suez la chaîne Paris Première – qui à l’époque n’appartenait pas encore à M6 -, une petite chaîne qui diffusait surtout dans la journée. Je lui ai dit : “je vous propose un deal, vous me donnez la fréquence la nuit et je fais une chaîne qui s’appelle Paris Dernière et je vis de la pub que vont me rapporter les programmes que je vais diffuser “. Il a éclaté de rire, en me disant : “ il n’y a déjà pas de pub le jour, alors la nuit, ça ne risque pas d’arriver ! Mais si vous voulez faire une émission qui s’appelle Paris Dernière, faîtes le “. Et là j’ai eu l’idée : la première émission au monde en caméra subjective. Moi on ne me voyait pas mais les téléspectateurs voyaient la nuit parisienne à travers mon regard. C’était le concept. »

Dédié à Andy Warhol et Alain Pacadis, Paris Dernière est donc une sorte de journal intime noctambule filmé caméra DV au poing où l’on suit les pérégrinations d’un Ardisson en roue libre, entre soirées mondaines, discussions de bistrots et virées salaces dans des lieux « interlopes ». Avec un gimmick technique reconnaissable entre mille : à tout moment, quand la conversation se fait moins intéressante ou lorsque l’auteur se déplace – la plupart du temps en voiture – l’image s’accélère et le son de la rue s’évapore au profit de morceaux savamment sélectionnés par la femme d’alors du patron (« La musique de Paris Dernière, choisie par Béatrice Ardisson », soit une collection de covers décalées, avec quelques belles trouvailles au passage).

Paris Dernière - le livre on Behance

Après m’être enfilé toutes les émissions disponibles, je me désolais que l’INA n’ait pas continué en si bon chemin en restaurant les Paris Dernière post-1997, lorsque Ardisson cède sa place à Fréderic Taddeï qui se glisse dans ses souliers avec une facilité déconcertante. C’est bien simple, on a l’impression que l’émission a été conçue pour lui. Paris Dernière, époque Taddeï, c’est l’émission de mon adolescence, la seule que j’attendais fiévreusement chaque semaine, pour laquelle je veillais tard en espérant que les parents soient de sortie ce soir-là. Celle qui m’a donné envie de « monter sur Paris », cette ville où tout semblait possible.

C’est là qu’une énième recommandation YouTube me fit découvrir le Graal : un sympathique monsieur (B – la Télé de Beni) prenait soin depuis quelques mois de mettre en ligne des émissions intégrales de Paris Dernière présentée par Taddeï qu’il avait probablement dû conserver sur de vieilles VHS (bravo mon gars). La qualité de l’image et du son n’est pas formidable mais l’ensemble est encore largement visionnable. J’ai pu ainsi repasser mes nuits avec Frédéric, génial homme-orchestre de ce road movie nocturne, intervieweur hors pair, à la fois curieux, archi cultivé, désinvolte, profond, goguenard, arrogant, séducteur, impertinent. Branché, quoi. Au sens le plus noble du terme, si tant est qu’il y en ait un.

Frédo a ses entrées partout, côtoie aussi bien des intellectuels germanopratins qui dissertent dans des bars d’hôtel que des éboueurs en service, des jeunes qui zonent en bas des tours que des people en goguette à la pêche aux cadeaux dans des soirées Motorola, des actrices porno en pleine action que des quidams qui se font refouler des boîtes de nuit, des anars de droite bientôt estampillés infréquentable que des musiciens underground qui façonnent les sons de demain. Il tutoie tout le monde et tout le monde le tutoie. « L’émission m’a permis d’entrer dans tous les milieux », détaillait l’intéressé dernièrement. « Il faut toujours rester à la lisière, être partout chez soi comme les rois et les voleurs, ça veut dire que vous ne faîtes jamais parti du club, vous le regardez toujours avec une certaine distance, qu’elle soit ironique ou bienveillante. » N’ayant jamais vu sa trombine à l’époque, j’imaginais un dandy sapé comme un milord, sorte de Francis Scott Fitzgerald de fin de siècle déambulant dans son coupé Volvo de collection filmé en long et en large tout au long des émissions. Impressionnant donc, pour un ado qui ne connaissait personne, n’avait pratiquement pas vécu et n’avait vu comme seule célébrité dans sa vie que Patrick Juvet en concert sur la place du village de Risoul à l’âge de 8 ans.

Evidemment, c’est de la télé, je ne suis plus dupe comme avant, les rendez-vous étaient pour la plupart soigneusement arrangés en amont, il y avait un programmateur, un assistant, un perchiste. Tout n’était pas si spontané que ça en avait l’air. Il n’empêche : quelle liberté et créativité dans la réalisation et le propos. C’est novateur, artistique, inattendu, libertaire, voyeuriste, transgressif… Les célébrités qui défilent ici ne sont pas focalisées pas sur leur promo et se montrent bien souvent sans filtre. Eméchées, gênées ou excitées, elles sont parfois filmées dans leur habitat naturel, dans l’intimité de la nuit.

Parmi les nombreuses séquences cultes que l’on peut voir, citons Michel Houellebecq aux portes de la gloire qui reçoit, mutique, à la Chapelle de l’Humanité – Amanda Lear, émue, à la fermeture du Palace – le regretté Jacno qui raconte ses vols de jeunesse dans son appartement du 10e – le crou Stupeflip qui patauge dans les ordures étalés dans leur antre – Virginie Despentes qui reçoit le prix de Flore dans une joyeuse pagaille mondaine – Screamin’ Jay Hawkins, affable, au comptoir du disquaire Boogie – Loïk Dury, exalté, qui évoque le futur (internet illimité) dans l’atelier de Malachi Farrel – Marc-Edouard Nabe qui parle de sa femme en fleurtant avec une poupée russe au cabaret Le Baron dans une séquence au-delà du gênant ou au rayon WTF, Filip des 2Be3 dans une soirée mondano-littéraire qui évoque ses dîners chez Lucette Destouches, femme de Céline. Et puis aussi, beaucoup d’anonymes trémoussant leurs fesses dans des nightclubs. « Je pense que les boîtes de nuit sont un formidable concentré d’époque – vous ne comprenez pas votre époque si vous ne savez pas ce qui s’y passe », expliquait Taddeï à l’époque.

Au fond, Paris Dernière reste le plus fascinant témoignage de ce que furent les nuits parisiennes – et même un peu plus – de la fin des années 90 et du début des années 2000. Une époque grisante qui semble pétiller sous nos yeux et ne reviendra jamais, où on parle plutôt librement et montre (presque) tout à la télé, sans jugement ni leçon de morale. On ne vous fait pas le coup de l’insouciance, mais presque. Et ce n’est pas seulement la nostalgie d’un âge où on n’avait pas encore de calculs rénaux qui nous fait dire ça. Produire une telle émission serait la croix et la bannière aujourd’hui. Chaque séquence serait scrutée, accusée, retweetée par Morandini & compagnie et tournerait en boucle sur les réseaux sociaux jusqu’à en perdre tout son charme. Et puis la capitale a changé tout comme l’époque, évidemment. La fête est finie.

Taddeï quitta le programme en 2006 pour rejoindre France Télévisions. Paris Dernière devint de plus en plus formatée. Xavier de Moulins le remplaça avec plus au moins de bonheur suivi du désolant Philippe Besson puis de François Simon, un cran au-dessus avec son snobisme amusé mais sans jamais retrouver la maestria de l’âge d’or Taddeïesque. Puis l’affaire s’arrêta définitivement en 2016.

Sous une vidéo, on peut lire le commentaire d’un internaute : « Cette époque révolue me vend tellement de rêve à l’heure de 2020. Clope au resto, personne avec un smartphone à table, cette insouciance que tout le monde avait. En regardant ça je suis partagé entre l’envie de rire et pleurer tellement ce monde me manque. »

6 commentaires

  1. Pire que la ‘technologie’ la France deviendra un pays totalitaire & mal controler… (affaire a suivre.. sur vos ecrans pixel greffes sur votre corps)… ( . . . )

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