On est en 2018 et Jimi sort toujours des disques. Comme si ça ne suffisait pas de faire des t-shirts et des figurines à 18€ où le revenant continue de brûler sa gratte, il fallait aussi faire un pot-pourri de titres "ultra rares et inédits"pour en tirer « Both Sides of the Sky », à paraître le 9 mars. Hey Joe, comment ça va ? On est parti lui demander, lors de la soirée d'écoute à l'Olympia.

« Bonjour Paris ! C’est Eddie Kramer! Merci beaucoup d’être venus écouter ce FANTASTIQUE nouvel album de Jimi Hendrix. C’est le tout dernier album studio, ABSOLUMENT REMARQUABLE, avec des chansons INCROYABLES, certaines avec Stephen Stills, d’autres avec Johnny Winter. C’est VRAIMENT COOL […] Vous savez, Paris est la première ville où il a joué, ici, à L’Olympia. Et devinez quoi : JOHNNY HALLYDAY était là aussi […] Salut, AU REVOIR!  » Il n’a pas l’air sincère une seule seconde, mais après tant de promesses, la vidéo envoyée la veille par l’ancien ingénieur du son et producteur fétiche de Jimi Hendrix a déjà placé la barre haute.

Du cuir et des cheveux blancs

Se rendre à l’écoute de « Both Sides of the Sky », le nouveau disque d’Hendrix, c’est comme de mettre un pied dans la belle époque. Le hall d’attente regorge d’éternels rebelles aux cheveux blancs, toujours entichés de leurs foulards. C’est le grand retour de l’esprit rock, des bottines à talons et des couvre-chefs en cuir posés sur les crânes dégarnis. La moyenne d’âge avoisine la soixante bien tassée, expliquant l’émergence des par-dessus d’experts comptables qui ternissent un peu le tableau. Tout le monde se connaît, les discussions s’agitent et les voix rauques résonnent jusqu’en bas des escaliers. Parmi la centaine de personnes invitées, les barbes des quelques jeunes égarés côtoient les rouflaquettes des tempes plus âgées. Veste en jean oversize pour les uns, manteaux burinés pour les autres, le tout mené par le cuir toujours ajusté de Philippe Manœuvre.

Cette invitation est une double exclusivité mondiale. Il s’agit non seulement de la toute première écoute intégrale de « Both Sides of the Sky », mais elle a aussi la spécificité de se dérouler dans l’ancienne salle de billard de l’Olympia, spécialement investie pour l’occasion. Au fond de la pièce, le portrait de Jimi est placardé sur les drapeaux publicitaires posés sur la scène. Son regard est accrocheur comme celui des tableaux qui semblent dévisager tout le monde dans les musées. Il trône là, avec sa coupe afro auréolée de rouge, comme si à tout moment il pouvait nous dire « Ca fait peut-être cinquante ans que je ne suis pas venu, mais à tout moment je peux vous botter le cul à coups de Stratocaster. » Pour rajouter au côté psychédélique, les murs regorgent de carreaux baroques qui absorbent la lumière. En guise d’illustration, des anges chahutent au milieu de la végétation parfois relevée d’une couche de dorures. Le reste des murs est occupé par d’imposants miroirs qui réfléchissent suffisamment la lumière pour laisser apparaître les chaises disposées en rangs. Les places de devant s’arrachent. « Je me mets proche par ce que sinon j’entends rien ». Du coup je m’installe au milieu de la salle. Philippe Manœuvre finit par s’assoir juste à côté de moi. L’absence de luminosité ne semble pas l’empêcher de garder ses éternelles lunettes de soleil.

Le zob de Jimi Hendrix

« Aujourd’hui est une date assez spéciale. Celle du cinquantième anniversaire du dernier concert de Jimi à L’Olympia. D’ailleurs je sais que certains d’entre vous étaient là ! » hurle Yazid Manou, spécialiste de Jimi Hendrix et présentateur pour l’occasion. Et c’est vrai, certaines têtes acquiescent dans un mouvement de contentement. Le temps de prendre quelques notes, les anecdotes et les histoires fusent en se mêlant aux témoignages exclusifs livrés pour l’occasion sur l’estrade. Exemple avec Michel Brillié qui avait interviewé Jimi à l’époque : « Mon père m’a dit : ce type, il gagne vraiment de l’argent en jouant de la guitare avec son zob ? »

La présentation fourmille de détails mais commence à s’éterniser. Avant de lancer le disque, Yazid Manou prévient tout de même : « C’est du Hendrix alors forcément ça va être un peu fort. Si vous voulez, au fond de la salle vous avez des boules quies! Ça va être drôle y’en a pas pour tout le monde ! » L’esprit rock en a pris un sacré coup quand même.

Puis il suffit d’une seule note pour que le son englobe littéralement l’audience. D’abord Mannish Boy, enregistré en 69, en studio avec Billy Cox à la basse et Buddy Miles à la batterie. Impressionnante de pureté, la guitare d’Hendrix résonne entre les carreaux de l’ancienne salle de billard, ne manquant pas d’activer les vieux réflexes du public. Ça fredonne, tape du pied et bouge de la tête. A côté de moi Philippe Manœuvre s’éclate, reproduisant certains passages sur sa batterie et sa gratte imaginaires. Cinq secondes auront réussi à démanger toutes ces âmes d’enfants passionnés. Qu’ils en profitent, car quelques minutes plus tard, certains commencent déjà à piquer du nez (peut-être pour mieux se concentrer sur la musique). Philippe Manœuvre, lui aussi, fini même par faire tomber le Perfecto, se permettant tout de même quelques sessions d’air guitar par intermittence.

L’expérience de The Jimi Hendrix Experience

Le conducteur que l’on nous a distribué permet de suivre la cadence parmi toutes les versions inédites et les raretés qui s’enchaînent, précisant au passage quelques anecdotes ou références que bien entendu je n’ai pas. Vissés sur nos chaises, en rangs d’oignons, il suffit de regarder autour de soi pour contempler l’étrangeté de la situation. Parmi les auditeurs les plus expressifs, certains lèvent la tête à la recherche d’un regard comme pour dire « c’est quand même toujours aussi bon ! » tandis que les plus téméraires se permettent carrément de lever le bras et esquisser un mouvement de tête un peu plus hardcore que la moyenne. Le reste de la salle semble totalement en décalage avec la musique, comme imperméable. Jimi avait la réputation d’être calme, presque timide quand il entrait dans une pièce. Pas franchement le genre à se faire repérer, mais plutôt à se coller dans un coin pour observer. S’il avait pu assister à cette écoute, il aurait certainement vu le côté guindé de la situation, presque paradoxal, d’une foule qui écoute ses longues complaintes encordées en restant calmement assise. A ce moment, peut-être qu’il se serait levé pour gueuler à l’audience : « Alors les gars ! J’ai pas appris le jeu de scène de Johnny pour rien quand même, bougez-vous le cul ! ».

Période Alain Afflelou

Un pot-pourri qui sent bon

Pourtant il faut reconnaître que pour une compilation, le choix des treize morceaux est très judicieux (mention spéciale à Georgia Blues). Le son de l’Olympia y est certainement pour beaucoup, mais en fermant les yeux on n’a aucun mal à s’imaginer Jimi sur scène. Ce qui reste une grande surprise pour une trilogie d’albums se cantonnant à regrouper des titres inédits initiée par le « Valleys Of Neptune » de 2010.  Résultat, contrairement à ce qu’on pourrait s’attendre, le temps est loin de paraître long, et on s’étonne quand Cherokee Mist marque la fin de l’écoute. Malgré tout, une bonne cinquantaine de paires de bras s’agitent déjà pour se réfugier dans les manches des manteaux, faisant réapparaître au passage les yeux des plus somnolents.

Pendant ce temps, sur la scène, Yazid Manou revient sur les morceaux qui l’ont marqués. Mais l’ambiance est déjà aux petits fours. Avant que le buffet et le bar ne se heurtent à une vague de journalistes affamés, le présentateur a tout de même le temps de revenir sur la difficulté à trouver certains enregistrements, puis d’insister sur la qualité sonore et symbolique de l’ancienne salle de billard de l’Olympia. Un pitch suffisamment convaincant pour laisser penser que l’album est un réel travail de passionnés, et que si Jimi est mort, ceux qui peuvent encore acheter des disques, eux, ne le sont pas encore.

« Both Sides of the Sky » sortira le 9 mars 2018, chez Legacy Recordings.
Pour le commander c’est par ici.

6 commentaires

    1. On a tous envie d’écouter les bandes d’Arthur Lee de même que celles avec Taj Mahal, Roland Kirk sans parler de Stephen Stills (car il y en a d’autres avec Stills). Je vous invite d’ailleurs à jeter une oreille sur les 2 titres avec Stills sur l’album qui arrive en mars.

  1. J’ai eu le bonheur d’assister non seulement aux concerts de Jimi à l’Olympia en octobre 1967 et janvier 1968, mais aussi d’être présente à l’écoute organisée par Yazid Manou. Je tiens à assurer tout le monde que je n’ai pas piqué du nez et que je faisais partie de ceux qui ne pouvaient s’empêcher de taper du pied et bouger la tête. Ayant passé 35 années en Angleterre à partir de 1969, je connaissais peu de monde, mais j’ai eu le grand plaisir de rencontrer quelques personnes dont le nom m’était très familier.

    Merci à toi; Yazid, pour une « expérience » mémorable!

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