Vous connaissez cette chanson, Deputy Of Love de Don Armando’s Second Avenue Rhumba Band ? Groove impeccable pour touiller ses glaçons, la voix qui dit « prend-moi dans la Corvette ». Mais si, ce morceau ouvre la compilation Ze 30, dont on a parlé ici-même. Un disque à se passer à chaque aventure en territoire inconnu. Samedi 14 mai, j’emmerde avec ce titre la moitié d’un wagon du Thalys Paris-Bruxelles qui m’emmène aux Nuits Botaniques. Une obsession comme le dernier repas du condamné alors, sans doute qu’inconsciemment je sais que je ne vais pas rester longtemps sain d’esprit.

Laurent Garnier Nuits Botaniques GonzaïJe pourrais vous baratiner un peu, vous dire que si on a refusé de squatter la dix-septième fournée des Nuits Botaniques du premier au dernier soir, c’était pour éviter le fest-report classique, ne pas avoir à vous raconter que franchement, Holy Ghost! c’était chouette mais ça ne valait pas Animal Collective quatre jours plus tôt, et Jacques Duvall quel plaisir quand on s’est farci Mélanie Laurent et Cocoon, tiens je reprendrais bien une gaufre avant de rater mon train. En vérité, on était invités par Rodolphe Coster, et j’acceptai le challenge d’un aller-retour en moins de vingt-quatre heures pour une demi-heure de concert et une errance un peu solitaire entre les cases d’un programme du soir pas franchement évident. Et comme il était prévu que personne ne mentionne Coster dans son billet, l’idée d’une rencontre entre fantômes holographiques me semblait plus que judicieuse.

Loin de moi l’idée d’établir des concepts immortels, qu’on citera encore quand ils seront inadaptés aux nouvelles donnes, juste comme ça par sens de la révérence. Non, pour le coup je sais d’avance que mes propos auront la saveur d’une impulsion de Bourdin en Wayfarer trempée dans le fond d’un Picon-bière. Mais tout de même, il y a quelque chose de bien plus touchant dans l’électro lorsqu’elle est jouée par des rockers. Ainsi, je n’ai pas dû tenir plus d’une pinte devant la kermesse géante que Laurent Garnier animait sous la toile de tente du Botanique. Ambiance touchage de beat, j’emmène valser ma grosse pour gagner ma fellation mensuelle et Garnier éructant « Putain, c’est booon ». Morne enculé que je suis, j’abandonne la récréation pour traîner mon trauma dans l’autre capitale de l’Europe.

Je me sens bizarre depuis qu’a joué Rodolphe Coster : hors du temps, concerné par plus grand-chose. Un peu schizo même. Il faut dire que chambre d’hôtel et accréditations étaient réservées sous mon pseudonyme, et non sous mon identité civile. Etrange sensation d’être venu seul mais pour deux. Pas sûr que mon double, journaliste consciencieux et appliqué, garde autant de séquelles que moi de ce week-end en Belgique.

Lui a dû passer l’après-midi à visiter les places touristiques de Bruxelles, s’amuser d’être pris au milieu de la Belgian Pride, et dîner tranquillement après la douche. Moi, j’ai fui les assauts des drag-queens quinquas et les Manneken-pis entre les ruelles, suis rentré à l’hôtel avec un vinyle de la BO de Barry Lyndon sous le bras, et ai débarqué au Botanique avec ma demi-heure de retard syndicale. Restons dans le Bourdinisme, mais voilà une particularité bien française. Au pays d’Eddie Merckx, on préfère ne pas avoir à courir après la montre.

Qu’importe, les portes de la Rotonde se referment derrière moi et l’expérience commence. Contextualisons : la Rotonde est un amphithéâtre de parquet à l’ambiance angoissante, où s’entasse l’équivalent d’une colonie de vacances pour enfants en surpoids, et où la chaleur monte bien vite. Bref, on y respire à peu près aussi bien que dans un ascenseur de la Défense à la sortie des bureaux. Je n’ai rien avalé depuis Paris et je tourne légèrement de l’œil. Vue sous cet angle, la soirée aurait pu virer au Ludovico très rapidement, mais les conditions sont en fait parfaitement adaptées à la perf’ de Rodolphe Coster. Pour vous situer le personnage, Rodolphe Coster a posé ses paluches sur une bonne partie de la Belgique indé, du difficilement assumable Flexa Lyndo aux plus classes Café Neon et Baum, avant de se lancer en solo dans un projet électro qui ne fait rien à moitié. Boucles flippées pour freaks qui lisent leurs disques à l’envers, sa musique gratte une place au milieu de l’électro qu’on écoute sans danser, séant à même le sol et sans substance. Sans même tomber dans le contemplatif, Coster enfile ses rollers et on lui découvre le même soin à superposer des matelas vibrants que Fuck Buttons, la même application que Sinner DC à dilater des mélodies en sous-sols imprenables. Vous trouvez sans doute ces parallèles un peu gros, et vous n’avez pas totalement tort. Il faut reconnaître qu’il n’y a pas grand chose de moins sexy que de le voir angoisser en passant du réglage sur Ableton à l’enfilage de la guitare-tronçonneuse, et camoufler la gêne sous deux pas de danse un peu bancals. Touchant, dirons-nous poliment. Reste que les trente minutes qu’a duré le lessivage de cortex ont marqué plus d’un badaud, qui n’a pas dû rentrer que pour la lumière. Le genre de spectacle qu’on ne peut gratifier que d’un silence halluciné. Il faut attendre qu’il sorte de scène pour que l’on se demande vraiment quoi faire. La jeune fille presque bonne à mes côtés et moi-même, émergeons de notre torpeur fascinée et cherchons la meilleure manière de congratuler ce moment de chirurgie musicale (vif et précis, toujours à un souffle de la boucherie, sur le fil du scalpel). Nous ne trouverons jamais de réponse : fallait-il hurler, applaudir encore plus fort, plus longtemps, quitte à finir la soirée dans une camisole de force ?


Jamais je n’arriverai à me concentrer sur les autres concerts de la soirée. Certainement pas sur les Luyas, et la vraiment flippante ambiance chemise à carreaux sur t-shirts Naturalis qu’ils installent via leurs gémissements et tip-tap sur des calculatrices en guise d’instruments. Tiens, au passage : voilà sans doute la preuve que seule la folk avec des ambitions post-modernes peut engendrer une musique encore moins passionnante que la folk réac’. Maintenant que j’y pense, j’aurais du crier « JUDAS » entre deux morceaux, mais il n’y avait aucune chance qu’ils me répondent en jouant fuckin’ loud.  Pas plus de succès pour les Dodoz et leurs moustaches de trois heures, groupe sans tube et sans accroche, dont les quelques sorties de routes supportées par un incroyable light show (« un incroyable light show », j’ai l’impression de devoir craindre la perte de mes cheveux et de mes valseuses après avoir écrit un truc pareil) font regretter qu’ils ne s’appliquent pas davantage à l’écriture de leurs chansons. Deerhunter reste un modèle parfaitement justifiable me semble-t-il.

Sans importance, tout cela ne compte plus vraiment. En achevant ma soirée au Bota’, il ne me reste plus que des questions. Rodolphe Coster va-t-il fasciner plus de quinze personnes en Belgique et quatre en France ? L’avenir de l’électro culte est-il dans les salles de cinéma, bien engoncé dans un siège de velours ? Dois-je tenter de retrouver la jeune fille presque bonne de tout à l’heure, ou rentrer à l’hôtel me finir sur la 3G de mon iPhone ?

Les réponses attendront, il est plus que temps d’achever ce récit. Après tout, j’ai un écran tactile à nettoyer.

http://www.botanique.be/les-nuits-botanique-2011-du-10-au-29-mai-fr

2 commentaires

  1. j’ai roulé en cabriolet Corvette 75 pendant 20 ans à Paris (avec 300cv sous le capot et 300watts ds les zoreilles (pur hip hop mélé de mérengué): la réponse est OUI, c’est tres érotisant, et c’est meme un pousse au crime dans les rues et les parkings, à un kamasutra tres contorsionniste, tres , enfin tres tres chaud, le sexe ds une Corvette!

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