Des nouvelles de notre ami et collègue Michel Peyras, de sa vie et de son combat contre la maladie, mais toujours en musique.

Mauvaises nouvelles des étoiles. J’ai appris que Mon Crabe, que l’on croyait estourbi, s’était refait la cerise et ramenait sa fraise. L’exosquelette des crustacés les rend balaises, en protégeant leur fragile tripaille sous une coriace carapace. Va te battre contre ça. L’annonce d’une récidive, d’un nouveau tour de manège, ça te chavire. Tu comprends que la punition du tyran Denys, suspendue au-dessus de ta cafetière et ne tenant qu’à un crin de canasson, tu vas te la fader jusqu’à ce que tu crèves. Tout chose, plombé par une profonde tristesse tu es, et il revient à ta mémoire des chansons oubliées, des qui te font chialer, because les souvenirs enfouis, bien caviardés, qui vont avec. Mes madeleines musicales, c’est original, évoquent toutes le temps qui passe et n’attend personne. Elles parlent de toi et de moi, pauvres pantins ballottés par le zèph de la quatrième dimension.

C’est marrant le karma, quand même. Dans mon dernier papelard, je prenais un malin plaisir à persifler la variété française qui avait gâté ma jeunesse. Et je me retrouve quelques mois plus tard fort déconfit, chouinant sur des titres du genre prétendument honni. T’as qu’à voir, y en a pas moins de trois dans ma playlist proustienne. Comme je suis décidément très con, je dirai pour me dédouaner qu’il s’agit de cas isolés, de mouches à merde d’un joli vert mordoré posées sur un gros colombin bien dégueulasse. Oui, voilà, je dirai cela. En attendant le prochain retour de boomerang…

Mon Vieux – Daniel Guichard [1974]

Mon père clopait tantôt des troupes, tantôt des roulées. Il allait à l’usine en bleu de chauffe, sur son VéloSoleX. En Mai 68, bien que coco pur sucre, il franchissait les piquets de grève pour continuer de gagner la graine qui nourrissait sa famille, ses oisillons. Je devais avoir huit ou neuf ans quand Les Aventures de Pinocchio passait à la télé. J’étais subjugué par la série de Luigi Comencini avec Gina Lollobrigida dans le rôle de la bonne Fée, mais c’est surtout la conception de la marionnette de bois qui m’avait fasciné. Mon père avait une formation de menuisier-charpentier, je crois. Il m’a fabriqué un Pinocchio avec les moyens du bord, ses doigts d’or et tout son amour. Ce fut le plus beau des cadeaux que je reçus étant enfant. Et puis, en loucedé mais fissa, Le Crabe a saisi mon père à la gorge, avec ses pinces vicelardes et assassines, et ne l’a plus lâché, jusqu’à son dernier souffle. Vers la fin, il ne pouvait plus avaler que des œufs à la coque et ne quittait plus sa chambre que pour aller aux gogues. Je posais pas de questions. Il paraît que c’est ce qu’il faut faire quand on craint les réponses. Un jour, il a voulu me parler. J’ai fui la confrontation, prétextant je ne sais quel mobile à la con, sans doute un de ces trucs importants qu’on a à faire quand on a treize ans. Pas le temps, quoi. Du temps, à lui, il ne lui en restait plus beaucoup. Tu voulais me dire quoi, Papa ?

J’Étais Un Ange – Michel Delpech [1990]

A la mort de mon père, ma mère a fait ce qu’elle a pu pour ramener la becquée au nid. L’argent ne se cueille pas à l’arbre. Elle a d’abord turbiné à la chaîne, dans la boîte où avait bossé mon père. Elle devait pas tenir la cadence, j’en sais rien, toujours est-il qu’elle a ensuite été affectée au ménage. Pendant des piges, elle a briqué les sols poisseux et récuré la mouscaille des autres dans les chiottes communes. Elle a dévissé lentement, se faisant porter pâle de plus en plus souvent. Elle a dû finir par bénéficier d’aides sociales, puisqu’elle a arrêté de travailler. Elle est devenue une cassos, comme disent ceux qui n’ont pas beaucoup vécu, une assistée comme disent les mainates du libéralisme ébouriffant. J’ai pas été très cool avec elle à l’époque. Je faisais pas mal de conneries à droite à gauche, rien de vraiment bien méchant, mais rien de nature à la soulager non plus. Bien des années plus tard, alors que je vivais ailleurs et très loin, je lui ai rendu visite. J’avais un boulot, mais comme j’étais un peu à l’Ouest, je portais aux pieds des écrase-merde qui faisaient pitié. Elle a tenu à m’en acheter une nouvelle paire, avec son maigre pécule. On est allé à pinces au supermarché du coin, j’ai choisi des pompes pas chères, insisté pour payer, mais elle a dit : « non, non, c’est moi qui te les offre. » Elle voulait prendre soin des petons de son petit garçon. Merci Maman.

Michèle – Gérard Lenorman [1976]

Ma première femme s’appelait Michèle. J’avais dix-sept ans lorsque nous nous sommes rencontrés. Elle était plus âgée que moi et devait aimer les chiens perdus sans collier. Animatrice dans les écoles, elle aimait aussi beaucoup les enfants. Ce genre de détail, le Diable en est friand. Il garde ça sous le coude et mijote un mauvais coup, attendant le bon moment. Michèle et moi avons vécu vingt ans ensemble et nous sommes mariés sur le tard. Nous ne l’étions pas encore quand Le Crabe a commencé à ronger son utérus, avec ses vilaines mandibules, besogneuses et abrasives. Michèle fut soignée à temps, le repas de l’autre con interrompu et notre désir d’enfant anéanti. Après les galères de rigueur, nous avons décroché le précieux sésame qui nous autorisait à adopter. Le Diable, qui n’avait pas eu sa dose, estima qu’une récidive ferait bonne mesure. Il déclencha un feu d’artifice de métastases dans le pauvre corps de Michèle, et ce fut rapidement fini. Michèle me disait : « je serai ton bébé tant qu’on en aura pas un vrai, rien que pour nous. » Il paraît que ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts. Il paraît aussi que si l’on croit au Diable, alors on croit forcément en Dieu. Tu veux vraiment savoir ce que je pense de ces conneries ? Voilà chose faite.

Avec Le Temps – Léo Ferré [1971]

Avec Le Temps de Léo Ferré est la plus belle chanson française qui parle du temps de tous les temps. Mon daron usait les sillons de cette perfection du Vieux Lion. Comme je le regardais d’un air drôle, il se contentait de me sourire. Ça voulait dire : « tu comprendras plus tard. » Putain, si j’ai compris, la vache. Et toi, Ô Mon Frère, qu’est-ce que tu comprends pas ? Le coup du « serment maquillé qui s’en va faire sa nuit » ? Si je te dis que ça a plus de gueule que le « Et ils pissent comme je pleure sur les femmes infidèles » du sac à frites aux ratiches chevalines, tu percoles ? Cette chanson de Ferré, noire, très noire, nous parle du temps qui assèche les cœurs. Et ça fait mal de se dire que ce mec avait tout compris.

Notes Pour Trop Tard – Orelsan [2017]

Avec mon fils, on aime bien rouler certains soirs en écoutant de la zique et en parlant de zique. Une fois, il m’a fait découvrir Notes Pour Trop Tard. J’ai bu les paroles, religieusement, et elles m’ont bouleversé. Je prenais Orelsan pour le Dutronc du Rap français, rapport à son côté branleur sans doute. Et j’ai capté qu’il avait pondu la nouvelle plus belle chanson française qui parle du temps de tous les temps. Oublieux volontaire de la morale à deux balles, sachant au contraire dénicher les mots qui font mouche, il briefe les jeunes pubères en grand frère, voire en père sans œillères. Cette chanson d’Aurélien San, douce-amère, nous parle du temps qui guérit les blessures. Et ça fait du bien de se dire que ce mec a tout compris.

J’ai vu il y a longtemps, sur une crique de galets, des mouettes qui boulottaient des tourteaux échoués, retournés sur le dos. Les bouches cornées et saillantes des volatiles, incisives et excavatrices, fouillaient les entrailles de leur bouffetance suppliciée, disséquée vive, dont les pattes battaient l’air à l’aveuglette. La scène m’avait alors retourné. J’ai la bite qui durcit quand j’y pense aujourd’hui.

7 commentaires

  1. T’as raison de relancer. C’est pas quand c’est trop tard qu’il faut dire aux parents qu’on les aime. Même chose avec les copains, même si on est un peu “taiseux”.
    Bises

  2. Michel,
    merci pour ce rappel de deux monuments de chanson française :
    “Mon vieux” et la prise de conscience à postériori de nos révoltes adolescentes et nos regrets mécanisme qui existe depuis la création du monde
    “Avec le temps” qui montre la dégradation des passions dans ce qu’elle a de plus triste.
    Ces retours sur le passé sont-ils suffisants pour éluder toutes les cicatrices et la renaissance que le temps peut apporter. Ce n’est pas une mince affaire. Les grecs l’avaient déjà bien compris en honorant Chonos dieu des dieux.
    bon courage à toi
    Pierre THOMAS

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