« Maintenant le mourant va mourir. Sans alcool, sans tabac, sans coups de Bambou, juste avec sa gloire frelatée : c'est maigre pour se rendre au Jugement Dernier. Il n'aura même pas la satisfaction de voir partir son Lulu au service militaire, lui qui aime tant l'armée, l'ordre, le flic, le rock, la mort aussi, tous ces ersatz de virilité qui lui interdisent de se concentrer sur la vraie question : Pourquoi ne suis-je donc pas un génie ? ». Jamais en manque d’une bonne punchline antisémite, Marc-Edouard Nabe avait encore une fois devancé tout le monde. C’était un soir d’octobre 1989, Serge était encore tout et Lulu n’était rien. C’était le bon vieux temps, Jean-Marc usait encore les bancs de son école de commerce provinciale.

Du haut de sa tour d’ivoire qui surplombe la rive gauche – « avec une vue imprenable sur le Panthéon, même aux heures de pointe » dit-il souvent à ses convives amusés – Jean-Marc se souvient parfois des jours anciens, quand lui-même n’était encore qu’un morveux au physique ingrat. Des années passées à suffoquer dans une chemise à jabots trop petite pour ses ambitions d’étudiant grassouillet même pas capable de lever une jeunette éméchée qu’il transformerait plus tard en ménagère auditive, le rat des bibliothèques avait conservé le gout des chiffres et la nostalgie des tableurs Excel. Avec, sur un fond de rancœur hormonale pondéré par l’amour des équations, cette envie de régenter le monde à sa façon. La victoire par le graphique, le triomphe par le calcul.
Depuis, Jean-Marc avait fait du chemin. Alors même que ses voisins de chambrée, pour la majeure partie littéraires et socialistes, en étaient encore à hésiter entre un destin de pigiste aux dents jaunis par le tabac à rouler et l’intersyndicale des refoulés pour chômeurs précoces, lui avait su prendre le bon wagon en chopant in extremis un CDI dans une grande multinationale du divertissement. Son entretien d’embauche, il s’en souvenait, larme à l’œil, comme si c’était hier. La nostalgie camarade : « Ici, on traite les chanteurs comme des boites de conserve. Quelque part, c’est Warholien… » lui avait dit la DRH, façon de rappeler à Jean-Marc que son poste de chef de projet consisterait surtout à écouler de la merde en boite. Jean-Marc avait hoché de la tête. Forcément, ça lui parlait à Jean-Marc. Après tout, il avait passé ses trois dernières années de Sup’ de Co’ à potasser le marketing pour les nuls avec un best-of de Gainsbourg en trame de fond, s’endormant parfois sur son livre de chevet, 99 francs. Alors la culture pour les masses, hein, il en connaissait déjà un rayon.

Tel un poinçonneur transbahuté des Lilas à la place Monge, il en avait fait des petits trous, l’ami Jean-Marc. Les compilations dance pour faire danser les grosses, les albums de « fils de » pour faire vibrer les « mères de », les disques en barquette avec du Chimène Badi version light à l’intérieur, les horreurs sans budgets transformées en succès indépendants, les disques de platine à ne même plus savoir quoi en faire dans ce si vaste bureau où s’amoncelaient tant de démos encore sous cellophanes, Jean-Marc avait peu ou prou tout réussi. Ou tout foiré, question de point de vue. Sa plus grande fierté ? Le succès de Thomas Dutronc. « Parce que quand même, bosser un produit comme ça et réussir à fourguer autant d’exemplaires aux consos’ c’est pas donné à tout le monde, hein, surtout avec ce regard de bovin anesthésié sur la pochette ». Quelque part, il avait raison Jean-Marc ; si le public semblait dire merci quand on lui servait de la merde, il n’y avait plus vraiment de complexe à ouvrir les vannes pour la double ration. De lui, ses collègues de bureau disaient gentiment qu’il pissait du ticket caisse. L’homme à vendre du CD par palettes entières, c’était lui. Mais comme le Maréchal Pétain ou Eddy Barclay avant lui, Jean-Marc confiait modestement aux curieux qu’« il ne faisait que son boulot ». Et qu’il le faisait bien. Tous les soirs, alors que les greluches à jeans taille basse quittait l’édifice pour s’agglutiner devant le poste pour le prime de Secret Story, lui allumait consciencieusement sa lampe de bureau pour veiller aux intérêts de la multinationale du divertissement.
Ce soir là, Jean-Marc avait encore eu l’une de ces idées qui permettaient à une centaine de salariés du groupe de partir à Ibiza aux frais de la princesse pour transpirer sur l’un des nombreux tubes préfabriqués par Didier, le vieux routier du bureau d’en face. Didier, 20 ans d’heures de vol dans la maison et quatre générations d’adolescents trépanés à moindres frais. Didier, un cinqua’ semi-chauve qui recyclait d’année en année la même mélodie transmise en bouche-à-bouche du chanteur illettré à la pintade de podium. Mais bref, Jean-Marc avait eu une idée brillante. Il avait composé le numéro sur son clavier. Puis avait raccroché. Un relent de pudeur, quand même. C’était peut-être le coup du siècle, mais aussi une sacrée supercherie : réanimer l’esprit du père à travers le corps du fils. Qu’avait bien pu penser Keith Campbell, le jour où il était parvenu à cloner Dolly la brebis ? « Pas grand chose » s’était dit Jean-Marc, « et puis dieu merci Lulu ressemble plus à Sean Lennon – un autre fils de, tiens ! – qu’à l’homme à tête de chou, qu’on vienne pas m’emmerder avec l’éthique ». Non vraiment, Jean-Marc n’était pas le Dr Folamour de l’industrie du disque; ses moutons de panurge pourraient bien supporter une arnaque de plus, et au diable les scrupules. Fallait pas déconner quand même, Jean-Marc avait repris le téléphone :

– « Ouéééééééééééééé ! »

A l’autre bout du fil, c’était Pascal. Son supérieur hiérarchique. Le genre de type aussi bien capable de signer des contrats d’artiste avec son doigt trempé dans la coke que de virer des patrons de succursale s’étant photocopié le rectum un soir de biture. Mais comme disait souvent l’exubérant gourou de la multinationale, « on n’a qu’un seul Dieu : le relevé SACEM. Et pour la mélodie, on regarde si la ménagère peut siffler plus fort que son aspirateur ». Jean-Marc, ça lui avait suffi pour entrer en religion.

– « Salut Pascal, c’est Jean-Marc. Désolé de te déranger pendant ton cours de Badmington, mais tu sais, je viens d’avoir une idée. Tu sais, euh, cette année on fête les vingt ans de la mort de l’autre, là, et je me dis que ça fait des plombes qu’on a le projet du gamin dans les tiroirs…

– Hein, quoi ? Jordy ? Ah ah ah, trop LOL quoi !

– Mais non, t’es con Pascal… L’autre là, le Lulu, celui qui nous emmerde depuis des lustres avec ses compos’ à la con. Vu que le père a crevé voilà 20 ans c’est le moment parfait pour sortir un tribute à Gainsbourg par le fils. Avec les fêtes de Noël, ça va cartonner dans les chaumières, foi de Jean-Marc !

– Ah c’est pas con Jean-Marc ! Parlons en demain en réunion marketing, je branche directos le studio photo, avec son physique de gosse beau – il parlait comme les jeunes Pascal, un héritage des années 80 à trainer dans les milieux ché’brans – on va le looker comme Johnny Depp. Les grosses de province vont aimer ! »

– « Et pour les chansons ? » rajouta Jean-Marc, tout de même un peu inquiet.

– « Et pour les chansons » rajouta Pascal entre deux revers bien sentis, « on verra plus tard ».

Et la voilà, la merveilleuse histoire des produits préfabriqués. Le moraliste en manque de pose chevaleresque pourrait s’émouvoir de tels procédés ; il aurait par ailleurs bien raison de s’offenser que la multinationale du divertissement puisse maximiser sur la mort d’un vieux dégueulasse et attendre un anniversaire posthume un peu symbolique – 20 ans, c’est l’âge de l’insouciance, hein – pour faire miroiter le succès à son Lulu sûrement pas plus incompétent que la majorité des pantins planqués au fond des placard de cet fabrique à jouets. Jean-Marc, lui, n’avait pas ce genre de scrupules. Depuis sa plus tendre enfance, on lui avait appris que le bruit des touches sur la calculette valait bien mieux qu’une gamme en do mineur :

– « Comme le gamin crève la dalle, on va lui mettre les poids lourds pour assurer sur l’écoulement des stocks. Tiens tu vois, là tout de suite je pense à l’autre aux gros nibards, putain c’est quoi son nom déjà…

– « Amy Winehouse ? » avait répondu Pascal, pince sans rire, « là c’est trop tard, on a liquidé tous les stocks, LOL ! »

– Nan mais t’es con Pascal… ah voilà, Scarlett Johansson, ça va plaire aux bobos de gauche. Et puis on a aussi notre duo à la con, Mathieu Chédid – tiens, un autre fils de ! – et Paradis, z’arrêtent pas de cartonner chez tous les faux branchés de la rive droite, si ça se trouve on n’aura même pas à raquer pour choper la couv’ de Télérama !

– Oublies pas Johnny Depp sur le tracklist, faut pas qu’il nous fasse une crise de jalousie, MDR ! Faut aussi quelques noms pour draguer les croulants… Tiens l’autre soir j’ai entendu que Marianne Faithfull voulait se payer une rhinoplastie, proposes lui un featuring sur Manon. Et puis l’autre là, Iggy Pop, devrait pas faire trop son difficile depuis qu’il pose pour les Galeries Lafayette.

– « Qu’est-ce qu’il est fort ce Pascal » s’était dit Jean-Marc, « j’ai encore beaucoup à apprendre ». A travers le combiné, un ange était passé. Il n’était, comme on s’en doute, pas resté bien longtemps. « Et pour les chansons ? » avait répété Jean-Marc, comme s’il ne restait qu’un lifting à opérer sur cette demie-morte pour lui donner des airs de jouvence.

– « Pour les chansons, on verra » avait répété Pascal, « c’est pas comme si on n’avait pas l’embarras du choix, ah ah ah ».

La discussion s’était poursuivie jusque tard dans la nuit. Au dernier étage de la tour, Jean-Marc avait fini par éteindre la dernière lumière. En croisant la femme de ménage, il avait soudain eu envie d’une prostituée. Parce qu’aussi paradoxal que cela puisse paraître, à force de tant bosser le salarié de l’entertainment n’avait même plus le temps de se divertir. En se secouant au milieu de la nuit sur le corps d’une inconnue payée moins cher qu’une intégrale de qui vous savez, Jean-Marc avait éjaculé une dernière idée. Forcément géniale. Sortir « L’homme à tête de chou » revisité par Bashung, un autre cadavre exquis réduit au silence avec un énième disque bâclé à accrocher au dessus du bureau. Après trois variations sur sa Marilou payée à l’heure, Jean-Marc avait remonté le zip de son Levi’s ; demain serait encore bien prometteur pour ce cadre aux oreilles si bien collées. Peut-être un jour Lulu produirait-il lui aussi une portée de marmots photocopiés à l’urine mais qu’importe ; à force de reproduction le génie disparaitrait peu à peu. Et l’image de Serge, comme sur ses esquisses ratées, d’enfin s’estomper.

Alors bien sûr, si vous avez lu cette fiction de vie réelle jusqu’au bout, vous aurez bien le droit de rétorquer à l’auteur de ces 10.000 signes que c’est tout de même perdre beaucoup de temps pour (un) pas grand chose. Vous avez raison. Faisons comme si rien de tout cela n’avait jamais existé, faisons comme si la multinationale du divertissement n’avait pas utilisé un cobaye génétiquement modifié pour fourguer seize reprises plus consternantes les unes que les autres, entre featurings arrangés et mauvais gout digne du pire assemblage vestimentaire – chaussettes blanches sur smoking = Iggy Pop sur Initials BB. On n’imaginerait pas, par exemple, la Basilique Saint Pierre démontée par le fils de Michel-Ange, ou plus près de nous l’œuvre de Bambi revisitée par l’un de ses enfants conçus dans une éprouvette – remarquez, on n’est pas à l’abri. Mais lorsque vient l’heure d’écouter cette abominable pastiche qu’est « From Gainsbourg to Lulu », bien difficile d’imaginer qui de Jean-Marc ou de Marc-Edouard Nabe s’avère le plus nocif pour la postérité gainsbourienne. Baiser un mort ou enterrer un vivant, no comment… Et pendant ce temps, Jean-Marc continue de se payer des pisseuses à Ibiza . Sous le soleil, exactement.

http://lulugainsbourg.artiste.universalmusic.fr/

11 commentaires

  1. Complètement d’accord.
    Sauf pour l’Homme à la Tête de Chou repris par Bashung qui était quand même une idée de Bashung qu’il a eu en 2006.
    Avant même de savoir que ses jours étaient comptés et que le disque sortirait trois noëls après sa mort, après le noël du coffret intégrale et le noël du disque tribute.

  2. Chère Isatagada,
    moi aussi un jour, j’ai été gros en province. Mais avec un peu d’effort, on peut tous s’en sortir. La meilleure preuve, c’est que Lulu est mince, qu’il vit à Paris, et que bon….

  3. Cet album de Lulu Gainsbourg est clairement le hold-up de la décennie, mais que restons calme : il n’y en aura sûrement qu’un (quand on commence par un album de reprises, c’est que c’est déjà la fin).

  4. AMEN
    Mais comment peut aboutir à un truc aussi fade avec pour point de départ une oeuvre aussi vaste et intéressante??!!??
    (refaites une soirée à bxl)

  5. Finalement il a fini par faire caca le p’tit Lulu !!
    Avez-tout ce que ce sont tapés ses parents ! normal qu’il soit un peu mongolo !

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