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19 juin 2026

Lucie Antunes : « Le rythme est dans ma tête, tout le temps »

Dos au mur à l’heure du tant attendu troisième album, Lucie Antunes livre un chef-d’œuvre où danse, radicalité et envolées rythmiques permettent à la percussionniste de formation d’enfin devenir la metteuse en scène d’un film où l’on croiserait un Philip Glass en after techno et une palanquée d’invités (Canblaster, Halo Maud, Louisahhh) dans un backroom d’art contemporain. Impossible de savoir si ce Silence fera du bruit, mais il mérite d’être entendu. Itinéraire d’une trajectoire folle, de Perpignan à la lune.

C’est certainement un hasard du calendrier, mais le Einstein on the Beach de Philip Glass fête ses 50 ans en 2026. Et si le premier opéra du compositeur répétitif américain, mis en scène par Robert Wilson, a depuis fait le tour de la planète au moins dix fois, c’est pour son concept atomique : la musique peut être conçue comme une équation mathématique ; une formule à la fois mystérieuse et très rationnelle où les chiffres et les notes se mélangent selon des enchaînements logiques vertigineux qu’on pourrait rapprocher de l’origine de l’univers, quand Dieu décida d’ordonner le Big Bang avec une calculatrice. Fin de la parenthèse C’est pas sorcier. OK Jamy.

Cinquante ans plus tard, Lucie Antunes, biberonnée à Magma et au rythme depuis l’enfance, décide de s’enfermer dans les sous-sols du Centquatre à Paris pour imaginer ce que serait un disque d’art contemporain où danse, électronique et poésie virevolteraient ensemble sans se soucier des tableurs Excel ; comme à la grande époque des disques produits à la Fondation Maeght (voir l’histoire du label Shandar avec Glass, Reich, Riley et Sun Ra). Le résultat vient de sortir : ça s’appelle Silence et c’est un grand disque qu’il faut écouter en levant la tête pour mieux apprécier ses dimensions. Exit les discussions plombantes sur l’état de l’industrie du disque, la morosité ambiante et les portes ouvertes enfoncées au pipeau ; en 18 titres Antunes et ses nombreux invités livrent un exercice parfaitement maîtrisé où le rythme est un fil de soie permettant de guider l’auditeur dans des couloirs obscurs éclairés au stroboscope.
Pensé comme un disque-scène chorégraphié par Mathilde Monnier, Silence sera joué pour la première fois cet été au festival d’Avignon… pile comme le Einstein on the Beach de Glass, voilà cinq décennies, le 26 juillet 1976. Toute ressemblance avec des personnages existants serait purement fortuite, mais cette addition de coïncidences méritait un interrogatoire de cette Française pas comme les autres. Moteur, silence, ça tourne.

Est-ce que ça te va si l’on dit que le morceau d’ouverture de Silence ressemble à un titre de Camille qui vrillerait subitement vers le Einstein on the Beach de Philip Glass ?

Lucie Antunes [interloquée] : J’adore. J’adore parce que je vois très bien ce que tu veux dire par rapport à Camille. Cette introduction a notamment été inspirée par un morceau de Holly Herndon, avec une ouverture très opératique, avec des voix. Pour moi c’était important de lancer l’album comme cela, c’était une sorte d’exutoire. Et puis Philip Glass a été présent pendant tout l’enregistrement de l’album, dans ma tête. Donc tu vises juste sur le rapport à la temporalité. Le premier titre d’Einstein on the Beach porte déjà cette idée-là, et ce principe est présent tout au long du disque. Et ça c’est clairement quelque chose qui nous a inspiré avec Vega Voga, pour le morceau Nana. Et puis Einstein on the Beach, c’est quand même un opéra. J’ai beaucoup pensé à ça tout au long du disque, surtout pour ce morceau d’introduction qui, en live, dure quinze minutes.

À quel moment conscientises-tu cette influence planante de Glass sur l’enregistrement ? Est-ce que c’est quelque chose qui intervient consciemment pendant l’écriture ?

Lucie Antunes : Glass est toujours là. Je vis avec. Avant d’écrire cet album, j’étais dans un état de saturation totale. Pour la première fois de ma vie, je n’arrivais plus à écrire de musique. J’ai beaucoup enchaîné les projets, comme DRAGA, il y avait énormément de musique dans ma tête, énormément d’informations, un changement d’entourage. Une période un peu compliquée pendant laquelle j’étais incapable d’écouter autre chose que Philip Glass, Meredith Monk et Fujita. Du coup, avant même d’écrire cet album, tout ça était déjà là dans ma tête. De fait, je ne me suis jamais dit : « Je vais faire comme Philip Glass ou Meredith Monk », mais j’étais dans une situation où je me sentais libre, ici au Centquatre, avec la possibilité de faire ce que je voulais, avec les invités de mon choix. D’où l’aspect expérimental de Silence.

L’aspect chorégraphique de Silence, tout comme d’Einstein on the Beach en son temps, semble également très important.

Lucie Antunes : Cet album est directement lié à la rencontre avec la chorégraphe Mathilde Monnier. C’est elle qui m’a appelée au départ, et j’ai rapidement compris que nous allions travailler ensemble dans des espaces très libres, peut-être moins pop, sans limites ni contraintes.

Est-ce que cette manière de travailler — très collective, très artisanale, très libre — représente selon toi un horizon ?

Lucie Antunes : Je crois que oui. En tout cas pour les artistes comme nous, car j’ai parfois l’impression qu’aujourd’hui il y a un immense fossé avec d’un côté les très grandes stars mondiales comme Beyoncé ou Rosalía et de l’autre, nous, des artistes ultra indépendants. Au milieu, je me demande parfois ce qu’il reste. C’est dans ce souci d’autonomie, pour être toujours prête à agir en indépendance « au cas où », que j’ai monté depuis longtemps ma propre compagnie. Les études en musique contemporaine m’ont évidemment été très utiles, comme le fait de jouer des percussions 8 heures par jour et d’avoir conscience de l’importance de Xenakis ou Steve Reich, mais j’ai construit un système m’offrant la possibilité de n’être jamais empêchée de créer. Je suis également archi fan de Valentina Magaletti. J’aime pouvoir aller dans tous les lieux possibles.

Tu as créé une structure pour cet album ?

Lucie Antunes : Oui, elle s’appelle Bell comme cloche en français. Il a fallu aller vite ; on s’est retrouvées avec ma meuf, et elle m’a dit : « OK, je vais faire deux formations, on va essayer ». On a mis toutes nos économies. J’ai pris tout ce que j’avais et on s’est dit : on fait le disque. Mais même avant d’être signée chez InFiné, je montais déjà mes spectacles avec mes économies. Ça a toujours été ça.

J’ai construit un système m’offrant la possibilité de n’être jamais empêchée de créer.

En écoutant, on a presque l’impression que ton passage au CNSM (Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, NDR) est l’équivalent des longues études pour les médecins. Beaucoup de labeur et de sueur, et peu d’élus.

Lucie Antunes : Je connais l’économie de la musique actuelle, et le créneau de la musique dans lequel j’évolue. Je tente toujours d’achever mes productions avec la tête dans les budgets ; cela m’aide à avoir conscience de la thune.

Pour le coup, c’est déjà inscrit dans ton nom.

Lucie Antunes : Comme dans l’art contemporain il existe un lien entre le commissaire d’exposition et l’artiste, j’évolue sur ce nouveau projet qu’est Silence avec une chorégraphe, un producteur et 11 personnes impliquées sur le plateau. C’est évidemment très chronophage, mais c’est très intéressant. Là par exemple, je suis artiste associée du Centquatre. Ça ne signifie pas qu’ils m’offrent simplement un lieu de création, c’est aussi savoir ce qu’on construit ensemble avec ce lieu, comment on le fait grandir ensemble. Ce disque, Silence, il a été construit dans les écuries du Centquatre, à un moment particulier de ma vie. Il faut savoir que les écuries du Centquatre, c’étaient les anciennes pompes funèbres ; que tu sois mystique ou pas, tu sens quelque chose ici. Tu sais où tu es. Donc je suis arrivée là. J’ai appelé Louisahhh, Canblaster (que je n’avais jamais rencontré), avec une espèce d’intuition. On y a construit un énorme studio pendant trois semaines ; chaque travée des écuries avait une fonction : les voix, les bois, etc. Et quand je dis « expérimental », c’est plus cette idée d’être dans quelque chose qui n’était pas là le matin, et le soir de faire avec ce qui s’était passé dans la journée. Je n’ai pas trop prévu ce disque en avance. J’avais des moods, comme Philip Glass ou Meredith Monk, mais ça s’est surtout fait par la rencontre. Suite à ça, j’ai aussi demandé un livret à l’autrice Laura Vazquez, avec une écriture très belle, une poésie magnifique, et surtout une noirceur complètement assumée. Et au final, j’ai senti que les personnes que j’invitais à venir créer avec moi dans cet endroit étrange appréciaient la démarche artistique.

Je reviens sur le mot « expérimental », parce qu’il pourrait être une mauvaise boîte. Souvent, le terme renvoie à des disques confidentiels qui ne parlent à personne. Or j’ai l’impression que cet album est tout sauf ça. C’est un disque très dansant, très axé sur le corps. Voilà pourquoi le mot « expérimental », quand je l’ai vu dans la bio, m’a surpris.

Lucie Antunes : C’est intéressant de parler des cases. Dans la musique contemporaine, expérimentale, il y a déjà plein de créneaux. Quand je suis sortie du conservatoire, je ne connaissais pas grand-chose à la pop. Je connaissais pas mal de musique électronique, mais j’ai atterri dans Moodoïd et Aquaserge, et pour le coup ça m’était complètement familier parce que j’avais grandi avec un fan de Magma. Très jeune, j’ai beaucoup baigné là-dedans ; Magma c’était presque une berceuse, aha. Moi, j’adore les spécialités. Se spécialiser, je trouve ça génial. J’étais spécialiste de musique contemporaine, il y avait tellement de modes… et pourtant c’est déjà un microcosme. Dans chaque créneau — expérimental, contemporain, techno, électro — il y a mille choses à faire. Pour moi, Silence est expérimental parce qu’il y a par exemple du traitement de son en temps réel. C’était donc plus au sens d’expérience.

Je reviens sur l’ouverture et sur le silence. Est-ce que Silence était aussi une réponse au trop de bruit extérieur ?

Lucie Antunes : Trop plein de musique, trop plein d’informations — ce qu’on appelle le bruit. Et il y avait aussi cette réflexion : est-ce qu’on vit dans un monde où l’on peut vraiment trouver du silence ? Moi, j’ai du bruit tout le temps. Il n’y a jamais un moment de silence. Le frigo, le camion-poubelles, etc. Appeler ce disque Silence, c’est salvateur, avec l’idée de le convoquer à la manière d’un chef d’orchestre qui, avant de commencer, dit souvent : « Silence, s’il vous plaît. ». Et puis il y a évidemment le silence de John Cage.

Ce matin je repensais à ma lointaine rencontre avec Philip Glass une fois, et à cette anecdote sur le fait que John Cage lui ait un jour dit, à propos de sa musique répétitive : « Trop de notes, Philip, trop de notes… »

Lucie Antunes : Mon premier album, Sergeï, c’est Fred Soulard qui l’a mixé et il y avait 127 pistes. Et petit à petit, dans mes sessions, j’ai remarqué que je vidais de plus en plus. Ça, c’était vraiment important. Sur cet album, il y avait aussi ce truc de ne pas chercher à en rajouter.

Là, en ce moment, j’ai un rythme en onze qui ne me lâche pas.

L’album se clôture sur Silence bis, avec ces paroles : « Il y a des rythmes dans les choses mortes, comme les feuilles au sol, il y a des silences ». Cela rejoint ce que tu disais sur ton frigo : partout, il y a toujours du bruit, donc toujours du rythme. J’ai l’impression que toute ta carrière, tout ce que tu es, passe par le rythme, et que le rythme dit tout.

Lucie Antunes : Oui, c’est vrai. Le rythme est dans ma tête tout le temps. Là, en ce moment, j’ai un rythme en onze qui ne me lâche pas. Il faudra que j’en fasse quelque chose, c’est obligé. Même le bruit du camion-poubelle, c’est un motif. Dans ma tête, ça fait tic tic tic, et c’est là constamment. Le sèche-linge aussi, ça me fait penser à Matmos. Je ne sais pas combien j’ai de mémos dans mon téléphone avec des recordings de sons qui m’entourent ; j’adore vivre avec ça.

Ça ne rend pas fou ?

Lucie Antunes : Non, j’adore.

Tel Néo dans Matrix, tu vois du rythme partout ?

Lucie Antunes : Oui, c’est tout le temps là.

D’où vient cette capacité ? Du fait d’avoir été biberonnée à Magma ?

Lucie Antunes : Sans doute. Entre 16 et 25 ans, je n’ai fait que huit heures de percussion par jour. J’étais soliste, je faisais des concours internationaux. C’étaient des heures et des heures avec Iannis Xenakis, et des partitions que tu mets parfois six mois à déchiffrer pour les jouer quatre fois dans ta vie. Le trip, c’est cette recherche. Les percussionnistes, dans les milieux de musique contemporaine, sont tous un peu comme ça. Je faisais quand même des congrès de musique contemporaine ! Pour moi, la percussion contemporaine, c’était tout mon monde. Quand je ratais un concours, j’étais à deux doigts de sauter d’un pont. Puis un jour, j’ai levé la tête et je me suis dit : « En fait, il existe un autre monde ».

Tu as grandi à Perpignan ?

Lucie Antunes : Je suis née à Perpignan, et assez rapidement on est partis à Marseille ; une libération pour moi.

Une gamine fan de percussions qui joue huit heures par jour et qui fait de la musique contemporaine dans le sud de la France, cela condamne-t-il à une adolescence alien ?

Lucie Antunes : Quand tu es petite, tu ne sais pas que tu es en décalage. Tu vois juste que tu n’es pas avec les autres, que c’est un peu chelou. Mais on n’était pas dans une génération où les parents t’emmenaient consulter parce que tu étais en décalage. Ce n’était pas l’idée. Il y a aussi l’importance de mon frère, Serge. Mon premier album lui est dédié. Il m’a tout apporté en musique. C’était un grand musicien, compositeur aussi. Malgré le fait de venir d’une famille populaire, immigrée, il y a eu ça. Quand mes parents sont arrivés en France, ils se sont demandés comment faire pour que leurs enfants puissent aller dans un endroit autre que le leur. Ma mère a choisi le conservatoire. Grâce à ça, ça a été un équilibre magnifique. Sans cela, je ne sais pas ce que j’aurais fait.

Coiffeuse à Perpignan ?

Lucie Antunes : Même coiffeuse, pour moi, ça aurait été compliqué. Je n’étais pas très bonne, j’avais de gros problèmes de concentration. On ne parlait pas encore de TDAH. Mais la musique était là dès le début : je savais que c’était ça.

Je me suis récemment posé cette question : existe-t-il encore des gens capables de mettre un an à composer quelque chose ?

Prendre son temps, quand on est batteuse de formation, est-ce paradoxale dans une époque où tout va trop vite ?

Lucie Antunes : Ce qui est certain, c’est que Silence marque une nouvelle partie de mon histoire. J’ai très envie d’aller encore plus dans ce truc de laboratoire. Je me suis récemment posé cette question : existe-t-il encore des gens capables de mettre un an à composer quelque chose ? Avant, il y avait des commandes, des compositeurs qui prenaient énormément de temps pour écrire une partition. A-t-on aujourd’hui encore le temps de penser les notes aussi longtemps ? Moi, je trouve ça génial. Évidemment, je ne suis rien à côté de Glass, mais peut-être qu’il reste quelque chose à penser ensemble. Quand Mathilde Monnier m’a appelée pour ce projet, quand Wolfgang Tillmans, Louisahhh et Canblaster ont accepté mon invitation, il y a un petit endroit en moi qui s’est dit : « Peut-être que j’ai ma place ici, aussi ». Et quand je dis « ici », c’est pour exprimer ce sentiment d’être enfin acceptée, d’être légitime.

Lucie Antunes // Silence // Bell
https://lucieantunes.bandcamp.com/album/silence

Silence | Lucie Antunes

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