7 juillet 2026

On a parlé Dolce Vita et lutte des classes avec Bernardino Femminielli

(C) Paul Labourie

Avec son dernier album Mémoires d’un Auto-Sabotage, Bernardino Femminielli chante les actes manqués, l’oppression, la violence de nos élites et un dégoût marqué pour l’autorité. Ici, l’entertainer canadien revient sur les circonstances de création de ce disque et les dernières années de sa vie. Une trajectoire à l’image du clip ci-dessous et poiler, l’auto-sabotage est hautement autobiographique.

Bernardino Femminielli n’est pas exactement étranger à la Gonzaïosphère, c’est même plutôt le contraire. Nul besoin donc de présenter le personnage par le menu, ses anecdotes rocambolesques, les restaurants à Montréal, les déboires avec la justice américaine ou son exil parisien, ni de décrire sa prose parfois vicelarde et ses influences disco, littéraires ou cinématographiques. Des faits, un freak, du fun : aujourd’hui, Bernardino Femminielli revient sur Mémoires d’un Auto-Sabotage, son dernier disque aux allures de profession de foi, sorti sur le label néerlandais Knekelhuis entre deux canicules.

L’entertainer, beau comme un paon, se présente avec une liasse de feuilles A4. Des notes pour parler de l’album, vers lesquelles il se tournera au fil de diverses digressions. Et les digressions sont nombreuses : du récit d’une performance volontairement bancale dans le lancement d’une crypto-monnaie finlandaise à son effigie, le $SWAN (tombée à l’eau presque immédiatement après son lancement), à l’histoire de la Commune de Paris, après avoir remarqué un sticker à sa noble mémoire. Bernardino Femminielli est extrêmement attentif aux détails (et aux mots). Il remarque les uns et joue sur les autres. C’est ce qui le nourrit.

Tu m’as dit d’emblée que « Mémoires d’un Auto-Sabotage  » est surtout un album sur la désertion. Qu’est-ce que tu veux dire par là?

En fait, c’est mon envie de disparaître. De devenir un mirage. Mon personnage existe, il est là devant toi, mais je veux le montrer autrement. Ces dernières années, j’ai fait beaucoup moins de scène, parce que j’ai l’impression d’avoir un peu fait le tour de la performance. J’ai développé des gimmicks et je ne veux pas m’enfermer là-dedans. Le cinéma m’a toujours attiré, mais aujourd’hui il m’attire encore plus : j’aimerais laisser une trace d’une performance éternelle. Tu peux faire une scène dans un film, qui pourrait devenir la meilleure scène de ta vie, et les gens pourront toujours la revoir. 

Parce que tu peux donner des performances incroyables pendant des années, partout dans le monde, et elles ne sont parfois documentées que par quelques stories Instagram. En voyant les images après coup, tu te rends compte qu’elles ne rendent absolument pas hommage à ce qui s’est passé, c’est un peu nul. Je me suis rendu compte de ça et ça me donne encore plus envie de disparaître, de laisser juste une image, même abstraite, dont les gens feront ce qu’ils voudront. Le cinéma, c’est un peu une sortie noble, c’est une documentation visuelle que l’on contrôle et c’est ça que j’ai envie de laisser. Disparaître comme individu, et laisser une œuvre complète.

Si tout va dans la bonne direction, je fais souvent demi-tour.

Alors pourquoi choisir ce mot, l’auto-sabotage ? C’est le titre de cet album, mais c’est aussi quelque chose que tu sembles raconter depuis tes débuts. C’est une conclusion ?

L’autosabotage, c’est pousser les choses à leur point de rupture. Saboter ce qui devait fonctionner, regarder ce qui s’effondre, et y trouver malgré tout une intensité, une clarté, presque une victoire. J’aime aussi le terme d’« acte manqué », je le trouve peut-être encore plus beau que celui d’auto-sabotage. Mais l’auto-sabotage, ça dépasse largement l’individu : c’est moi, c’est la société, les élites, la politique. Si l’album porte ce titre, c’est parce que je n’ai jamais voulu être pris pour acquis. Je n’aime pas que le système musical, ou quiconque d’ailleurs, puisse s’approprier mon travail ou me cataloguer. Donc mon auto-sabotage, c’est ça : empêcher qu’on me cannibalise, qu’on absorbe mon travail, qu’on le recycle et qu’on en fasse autre chose. Si tout va dans la bonne direction, je fais souvent demi-tour. Je préfère faire les choses à ma manière. 

(C) Paul Labourie

 

Concrètement, qu’est-ce que ça veut dire?

Il y a une expression que j’aime bien : « entre la marche et la désertion, je prends toujours la sortie. » Je ne veux faire partie de rien du tout, je veux disparaître en restant intègre à mon travail. Je n’ai pas envie d’être un sell-out. Donc je ne répète jamais la même chose : ma musique, mes performances sont toujours très différentes les unes des autres, je n’annonce rien, je laisse le hasard guider les choses. Si quelque chose foire, j’improvise en laissant mes lacunes, mon incompétence, mes failles prendre le dessus. Ça peut être déroutant pour les gens… ça les estomaque, ils deviennent un peu furax, mais ils ne peuvent rien faire parce que je suis allé au bout de ma volonté. C’est un peu ma force : mener les gens en bateau, et prendre leur pognon. Il y a même quelque chose qui m’amuse, à ce que quelqu’un me finance sans comprendre ce que je fais réellement. Je prends son argent et je fais exactement ce que j’ai envie de faire.

Donc si je comprends bien, cet auto-sabotage est prémédité. En fait, c’est presque un moteur créatif pour toi ?

Effectivement, je crée peut-être les conditions pour que tout parte en vrille. C’est peut-être devenu une méthode de création. Les conflits, le chaos et leurs conséquences m’ont obligé à réfléchir à ce qui valait vraiment la peine. Mais aujourd’hui, je me demande parfois si ça vaut encore la peine de continuer à faire de l’art. C’est aussi lié à un mépris envers l’autorité, le paternalisme des rapports de pouvoir, que je vois dans l’art, dans l’industrie, dans les amitiés… ça m’a valu pas mal de problèmes, avec la police ou la justice. Mais je touche du bois, j’ai toujours évité la prison.

« Moi, mon truc, c’est prendre quelque chose de laid, de la merde, et la rendre sexy, la mettre sur un piédestal »

Avant notre rencontre, tu m’as envoyé le clip de Dolce Vita en me disant que ce court-métrage me donnerait une bonne idée des circonstances dans lesquelles tu as travaillé sur cet album. Peux-tu m’en dire plus? 

Le clip est né presque par accident. On vivait à l’époque à Milan avec ma femme, Thea Govorchin, avec qui on a co-écrit le scénario. En fait, on a travaillé avec Loris Gentile, pour tourner le clip de La vie, Gigi !. On a tout tourné en une journée, on avait énormément d’images, à tel point que le réalisateur ne savait plus quoi en faire et m’a proposé de réfléchir à un court-métrage. Donc on a pensé petit à petit à une narration. C’est assez drôle parce que la narration est en italien, le morceau en français… 

J’ai été sans papiers pendant quatre ans, je me suis pris une OQTF (obligation de quitter le territoire français).

Mais concrètement, Dolce Vita, c’était un exutoire. Je vivais un enfer administratif total. Je suis Canadien, d’origine salvadorienne, nous sommes arrivés en France avec ma femme en 2019. J’avais un Permis Vacances-Travail, et au moment de le renouveler, le covid est tombé, et ça a été l’enfer. J’ai été sans papiers pendant quatre ans, je me suis pris une OQTF (obligation de quitter le territoire français). Je payais deux avocats pour essayer de m’en sortir, mais dès le début je sentais que ça n’allait pas. Ils m’ont baladé de promesse en promesse et m’ont extorqué de l’argent, annulaient mes rendez-vous… je crois que l’un des deux commençait à tomber amoureux de moi, il y avait quelque chose de très pervers qui s’installait. Et j’ai réalisé qu’en fait, ils se détestaient et que j’étais la monnaie d’échange pour leurs nuisances.

Tu parlais de cinéma, là c’est déjà un bon scénario.

Oui. J’étais pris au piège. L’administration déshumanise totalement. Tu n’es plus une personne, tu deviens un dossier. Un document, une identité administrative. Et tous ces gens vivent de ça. Ils jouent avec toi comme avec des dizaines d’autres personnes. C’était de plus en plus absurde et de plus en plus effrayant. Et ensuite, il y a eu les JO avec une ambiance très sécuritaire, et avec l’OQTF je devenais parano. Donc on est partis en Italie avec ma femme, le temps que ça se tasse, mais tout était compliqué, on était déracinés en permanence. On a passé de bons moments, mais comme des fugitifs. Même louer une piaule était une galère. On était suspendus, comme dans un purgatoire. On ne pouvait rien commencer. C’était une dolce vita très amère.

(C) Paul Labourie

Le pire, c’était que comme j’étais francophone, j’ai pensé que m’occuper en même temps du dossier de ma femme ferait avancer les choses plus vite. Donc je lui mentais, en lui disant que les choses avançaient, etc… je ne savais plus comment m’en sortir. C’est comme ça que j’ai imaginé Dolce Vita. C’est né d’un fantasme, celui de vengeance. Je me sentais comme un déchet.

En écoutant Mémoires d’un Auto-Sabotage, j’ai entendu des échecs ordinaires, des fêlures, des choses qui déraillent. Et, au fond, je me suis demandé si ce n’était pas une forme de lutte des classes racontée sur fond de musique dansante. En voyant les clips, notamment Dolce Vita où tu scandes « Longue vie au prolétariat », je crois que je ne suis pas complètement à côté.

Un ami américain m’a dit un jour : « ta musique est complètement politique », alors qu’il ne comprenait même pas mes textes. Je pense qu’il sentait la tension. Ces dernières années, ma musique est devenue plus critique socialement, plus satirique aussi. Mes grandes influences viennent surtout du cinéma : Fassbinder, Elio Petri… Des réalisateurs qui ont beaucoup travaillé sur les rapports de domination. Parce que finalement ça ne change jamais, aujourd’hui c’est même pire. Donc j’essaie d’être une sorte de pirate. Observer. Faire des allusions. Raconter les choses à ma manière et rendre ces sujets séduisants. Mais ce n’est jamais un discours frontal. Je travaille beaucoup avec des archétypes, des personnages. 

« C’est un peu ma force : mener les gens en bateau, et prendre leur pognon »

Comment est-ce que tu joues avec ces personnages, justement ?

Les gens cherchent toujours à identifier la frontière entre Bernardino et les personnages. Ça m’amuse beaucoup. Moi, cette frontière ne m’intéresse pas tellement. J’aime qu’un personnage puisse dire quelque chose de profondément réactionnaire, puis qu’un autre le contredise quelques minutes plus tard. Au fond, je ne cherche pas à donner une réponse. Je préfère mettre des voix en tension. Je crois que ça vient aussi du cinéma : chez Fassbinder, par exemple, il n’y a jamais un personnage qui porte la vérité absolue. Tout le monde est traversé par des contradictions. Aujourd’hui, on demande aux artistes d’être très transparents, de dire exactement ce qu’ils pensent, de se positionner en permanence. Moi, je préfère laisser une zone d’incertitude. Je trouve que c’est plus fidèle à la manière dont on vit réellement. Et je ne veux pas fermer le discours, je veux que chacun puisse venir avec son histoire, sa lecture, sa culture, ses références. Ensuite, l’œuvre a sa propre vie, elle se renouvelle naturellement dans le temps et l’espace. J’aime cette idée qu’une chanson puisse accompagner quelqu’un à vingt ans, puis lui raconter tout autre chose à quarante.

 

Tu as également publié le clip de Christophe Colomb, où tu parles des « plaies ouvertes de l’Amérique ». Comme pour Dolce Vita, tes morceaux résonnent de façon très juste et amère avec ce que l’on voit aujourd’hui, que ce soit sur la situation en Italie ou en Amérique. Tes références sont datées, mais ce que tu abordes est finalement très contemporain.

Les clips sont justement là pour contextualiser et prolonger les morceaux. Musicalement, on peut entendre des références aux années 1970 ou 1980, c’est vrai. J’ai des aspects assez nostalgiques, c’est vrai. Mais je vis pleinement dans mon époque. Christophe Colomb, par exemple, parle évidemment de colonisation, mais surtout de l’extraction : des ressources, des cultures, des peuples. La phrase que tu cites vient du livre Les veines ouvertes de l’Amérique latine, d’Eduardo Galeano, que mon père marxiste m’avait quasiment forcé à lire quand j’étais adolescent. Il raconte cinq siècles d’exploitation du continent latino-américain, de Christophe Colomb jusqu’au XXe siècle. C’est extrêmement cynique, très drôle parfois, et profondément bouleversant.
Et pour revenir sur Dolce Vita et la question de l’immigration, en fait on oublie que des gens meurent tous les jours en tentant de s’échapper de leur vie. Il y a toujours cette violence aux frontières, ces personnes qui sont renvoyées d’un pays à l’autre sans jamais pouvoir s’installer quelque part. Ils vivent dans une espèce de limbo permanent. C’est quelque chose qui me bouleverse énormément. 

« Je ne ressens plus le besoin de prouver quoi que ce soit. Je préfère installer une atmosphère. Créer un espace où quelque chose peut arriver, sans forcément chercher le coup d’éclat. Je peux accepter qu’un moment soit plus fragile, plus silencieux. Je vieillis, tout simplement. »

Je reviens sur ton ambition de cinéma dont tu parlais tout à l’heure. Ce serait quoi, ton film ?

Il existe déjà ! On a écrit un scénario avec mon ami réalisateur Anton Bialas, Mathieu Peck et Guillaume Réau. Une sorte d’autofiction, un faux biopic autour de Bernardino Femminielli. C’était au départ une idée d’Anton, qui ne me branchait pas tellement. On a énormément discuté de ma vie, de mon parcours, de ce que je voulais raconter ou non. Petit à petit, le projet est devenu autre chose. Le scénario a même reçu le prix Coup de cœur décerné par Claire Denis lors du Prix du Scénario 2026. C’était totalement irréel et extrêmement encourageant.

(C) Paul Labourie

Entre-temps, comme on en avait assez d’attendre des financements, on a décidé de quand même commencer à tourner. On a réalisé un moyen métrage d’une trentaine de minutes, qui reprend une partie du scénario. Il raconte l’histoire d’un entertainer qui tente de survivre avec son club de nuit. Le personnage lutte contre l’administration, contre la ville, la gentrification. Contre une forme de mafia institutionnelle. C’est un fugitif, un voyou charismatique qui essaie simplement de continuer à exister. Au fond, le film pose toujours la même question : survivre, oui, mais à quel prix ? 

Tous tes projets abordent des thèmes assez graves, mais j’ai tout de même l’impression que tu gardes beaucoup d’humour.

C’est indispensable, je serais incapable de faire quelque chose de totalement premier degré. Même quand je raconte une histoire très dure, j’ai besoin d’une échappée, d’une absurdité. Je pense que ça vient de mon éducation latino-américaine. On grandit dans des situations parfois extrêmement violentes, mais on développe aussi une manière d’en rire. Pas parce qu’on s’en moque, mais parce que c’est une façon de survivre. C’est aussi pour ça que j’aime le mélodrame, tu peux passer du tragique au grotesque en quelques secondes. Et à nouveau, c’est plus proche de ce qu’est vraiment la vie. Parfois, je vois que les gens sont perdus : « Est-ce qu’il est sérieux ? ». À partir du moment où cette hésitation existe, je trouve que quelque chose d’intéressant se produit.

Après, c’est parfois difficile de continuer à chanter certains morceaux. Prenons Plaisirs Américains. Quand je l’ai écrit, j’étais obsédé par les élites, les tabous, par des figures comme Epstein ou Trump. C’était avant l’élection de Trump, mais ces thèmes étaient déjà là. Quand je rejoue cette chanson aujourd’hui, certains mots me frappent différemment, je me les prends en pleine figure. Quand on écrit, on n’est pas toujours conscient de ce qu’on dépose dans une chanson. Parfois, je chante presque en pilote automatique et soudain, une phrase ressort du morceau. Je me surprend moi-même. Je me demande dans quel état j’étais pour avoir écrit ça. Dans quelle détresse, quelle confusion, quel élan d’inspiration. Mais il n’y a aucune morale dans ce que je raconte. Tout est traversé par la décadence, la luxure, la décomposition. Ce qui m’intéresse, c’est de rendre tout ça séduisant. Même quand j’écris quelque chose de poisseux, de répugnant, j’ai envie de le rendre beau. De faire briller quelque chose de profondément laid.

Quelqu’un m’a fait un très beau compliment un jour. Il m’a dit : « Il faut être disponible pour écouter ta musique ».

D’où te vient cette fascination de la poisse, de la déchéance, du vice ?

Déjà, je m’intéresse beaucoup aux récits qui résistent au récit officiel, aux échecs, aux personnages secondaires, aux marges, aux gens qui disparaissent des livres d’Histoire. Je trouve qu’on en apprend beaucoup plus sur la vie, et sur le monde, en regardant les perdants que les vainqueurs. Et ça raconte toujours quelque chose sur le pouvoir, la domination, les institutions, etc. C’est fascinant.

(C) Paul Labourie

Mais sinon, ça remonte à Montréal. À l’époque, je fréquentais la scène expérimentale, il y avait des performances complètement folles. Je me souviens notamment d’Alexandre St-Onge, qui venait du monde académique et qui était un excellent musicien, qui voulait se foutre un peu de la gueule de ce milieu assez sérieux et avant-gardiste. Il se mettait des roses dans le cul, il se vautrait dans des piscines pour enfant remplies de lait… C’était extrêmement cru, ça empruntait beaucoup à Bataille, à Sade, je trouvais ça magnifique. Et il n’expliquait presque rien, donc il y avait énormément de lectures possibles. C’était aussi très politique, c’était une recherche, ce n’était pas juste une provocation gratuite. Moi, mon truc, c’est prendre quelque chose de laid, de la merde, et la rendre sexy, la mettre sur un piédestal. Quand les gens écoutent mes morceaux, ils peuvent d’abord se laisser porter par la musique puis, en faisant attention aux paroles, ils découvrent autre chose. Quelqu’un m’a fait un très beau compliment un jour. Il m’a dit : « Il faut être disponible pour écouter ta musique ».

 

Dans ton interview vidéo pour Gonzai, en 2020, tu disais que sur scène, tu prenais les gens en thérapie. Ce n’était pas toi qui faisait ta thérapie, mais eux qui faisaient la leur avec toi. Je n’ai pas vraiment de question à ce sujet, mais ça m’avait marqué.

C’est peut-être une manière de réhumaniser ces moments, de casser la barrière avec le public. Outre ce que je raconte dans les morceaux, je parle beaucoup lors des performances. Je raconte ma vie, mes dérives, mes obsessions, mes problèmes. Effectivement, c’est presque une séance de thérapie publique. Mais je crois simplement que mon rapport à la scène a changé. Avant, j’avais envie de surprendre à tout prix. Je voulais que chaque concert soit un événement unique, quitte à prendre des risques absurdes. J’étais presque dans une logique d’affrontement avec le public. Aujourd’hui, ça m’intéresse moins. Je ne ressens plus le besoin de prouver quoi que ce soit. Je préfère installer une atmosphère. Créer un espace où quelque chose peut arriver, sans forcément chercher le coup d’éclat. Je peux accepter qu’un moment soit plus fragile, plus silencieux. Je vieillis, tout simplement. Mais je constate aussi qu’avant, là où le public venait voir une performance de Bernardino Femminielli, maintenant de plus en plus de personnes (et de plus en plus jeunes, ce qui me surprend toujours) viennent pour écouter un disque.

 

Ce qui frappe aussi dans ton parcours, c’est ton côté très insaisissable, ce côté assez bordélique mais très attentif au détail, qui donne effectivement lieu à pas mal de situations rocambolesques.

En fait, c’est partie intégrante de mon processus créatif. J’ai énormément d’archives : je récupère des notes, des stickers, des petits objets, je remplis des carnets, je garde des enregistrements, des VHS, des photos, des téléphones, je pioche dans des livres, des ambiances de film… et je voyage beaucoup, j’aime parler aux gens, parfois c’est une phrase, une personnalité, une ambiance qui va venir nourrir ma création. Je pense que c’est aussi une manière de rester attentif au monde. On vit dans une époque où tout va très vite, où les choses défilent sans arrêt. Moi, j’essaie au contraire de ralentir, de conserver des détails que les autres oublient. C’est souvent là que se cachent les meilleures histoires.
Par contre, c’est très peu réfléchi, très peu organisé. Je peux avoir écrit une phrase il y a des années, qui va un jour se connecter à une rencontre, un détail que je vois dans la rue, et je commence à créer autour. Un projet peut prendre cinq ans à prendre forme, ce qui fait aussi que j’ai des dizaines d’albums qui n’ont jamais vraiment vu le jour. Et quand je décide de fouiller dans mes archives, c’est très, très chaotique. Je peux tomber sur une chanson inachevée et avoir l’impression de voir le travail d’un autre. Mais c’est aussi comme ça que se créent des accidents créatifs.

Je ne sais pas ce qui viendra après Mémoires d’un Auto-Sabotage. Peut-être que ce sera mon dernier disque.

En travaillant de cette manière, est-ce que tu arrives à imaginer facilement tes projets futurs ? 

J’ai parlé du projet de long-métrage, c’est en cours. Mais je ne sais jamais vraiment quel sera le projet suivant, parce que je ne prévois pas. Je préfère me laisser prendre par le hasard, les accidents. Je ne sais pas ce qui viendra après Mémoires d’un Auto-Sabotage. Peut-être que ce sera mon dernier disque. Peut-être pas. Peut-être que l’on réalisera ce film, peut-être que ça ne viendra jamais. Je me méfie des certitudes, des récits trop simples, des choses qui sont comprises tout de suite. Je préfère continuer à chercher. Parfois ça débouche sur quelque chose, parfois c’est une impasse. C’est ça, qui m’intéresse encore aujourd’hui. 

(C) Paul Labourie

 

Bernardino Femminielli // Mémoires d’un Auto-Sabotage // Knekelhuis, sorti le 6 juin 2026
https://femminielli.bandcamp.com/album/m-moires-dun-auto-sabotage

En concert le 8 juillet au Chinois à Montreuil, le 9 juillet au Cinetol à Amsterdam.

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