Le 19 décembre 2025, les créateurs Zeph & Ramo jetaient un pavé dans la mare du Youtube Game en postant une vidéo intitulée L’Iceberg des Jeux de Pêche. Soit trois heures, neuf minutes et cinquante-six secondes d’une réflexion fleuve sur un sous-genre vidéoludique dont personne n’avait demandé la généalogie. À ce jour, seuls 30 000 internautes ont eu le courage de lancer cet essai parmi les plus déroutants du Web. Tentons de vous faire mordre à l’hameçon.
Sur l’écran d’accueil de Youtube, la suggestion prête à sourire tant le sujet est niche. Les deux vidéastes l’admettent d’ailleurs d’emblée :
« Si vous avez un avis tranché sur les jeux de pêche, c’est que vous avez trop de temps libre. Heureusement, l’un des meilleurs moyens de se débarrasser de son temps libre, ce sont les jeux de pêche. »
Le ton posé, Zeph & Ramo sont partis pour sonder les abysses d’un corpus allant d’Horror Fish Simulator à Bass Tournament Tycoon. Mini-jeux, cozy games, prototypes inachevés et loufoqueries japonaises… Le binôme n’élude rien de ce trou noir culturel. Ce travail d’archiviste (on parle de 167 jeux recensés), mérite en soi le détour tant la quête du gardon a inspiré aux développeurs une prodigieuse diversité d’expériences vidéoludiques. Mais les compères ne sont pas du genre à se contenter de dresser des inventaires. Leur vingtaine de vidéos publiées depuis 2014 le prouve : leur kink c’est l’analyse. Une discipline que ces diplômés en Lettres Modernes poussent jusqu’au vertige.
La pêche est un portail vers l’autre monde
Articulé en dix chapitres, de « La pêche est un détail » à « La pêche est un portail vers l’autre monde », leur essai nous entraîne dans une réflexion sur une activité « à l’intersection malaisante du monde de l’éternel loisir et de l’infini travail ». Tirant différents fils, Zeph & Ramo explorent les notions de passion, de contemplation, de prédation et d’addiction qui traversent la pêche et le jeu vidéo. De métaphores en allégories, on se retrouve pris dans une méditation métaphysique sur « les tourments de l’expérience humaine ». Ce cap passé, la dérive continue. Et on ne bronche même plus quand, à deux heures du matin, la crise migratoire au large de Lampedusa fait dire aux Youtubeurs que « la mer, ce refuge sans frontière devenu tombeau, n’échappe pas à la haine. »

Un Hagrid dégarni adepte de la chemisette à fleurs
Sujet sorti de leur chapeau, minutie de fourmi, pertinence du propos, le travail de Zeph & Ramo fait écho à celui des meilleurs essayistes anglosaxons (Pop Culture Detective, Innuendo Studios, ContraPoints). Côté francophonie, leur geste s’apparente à la théorie critique du Bolchegeek ou aux exégèses d’un Pacôme Thiellement — la mystique gnostique et les rires rabelaisiens en moins. La singularité de ce duo entre deux âges tient à cette bizarre mélancolie qu’il distille goutte à goutte. Ramo (un Severus Rogue en chemise psychédélique) délivre punchlines et sentences avec un flegme impassible, quand Zeph (sorte d’Hagrid dégarni adepte de la chemisette à fleurs) désarme par ses confidences. En fin de vidéo, ce dernier fait d’ailleurs basculer l’essai dans l’intime, reliant les angoisses existentielles soulevées par la pêche à ses propres épisodes dépressifs.
Dans un écosystème où prolifèrent bonimenteurs, pillards et autres hommes-sandwichs dévoués à l’algorithme, ce pensum démonétisé fait l’effet d’un glitch dans la matrice. En partageant intempestivement leurs savoirs obsessionnels, Zeph & Ramo ravivent un peu de l’utopie originelle du Net. Alors qu’autour de nous le globe s’embrase, vous auriez tort de ne pas vous jeter à l’eau.