La calvitie est-elle incompatible avec le heavy metal ? Cette brève histoire de ce phénomène tend à prouver le contraire.
On le sait, c’est lors de l’apparition des Beatles et des Rolling Stones au début des années 60, et avec le mouvement hippie au milieu de cette décennie que les cheveux des jeunes hommes du monde occidental ont commencé à considérablement pousser. Aux Etats-Unis, les hippies portent alors les cheveux longs non seulement comme un rejet de la société de leur temps mais c’est aussi un signe d’insoumission et d’opposition à la politique belligérante de leur pays, en pleine guerre du Vietnam. C’est une manière de se différencier radicalement des soldats avec leurs cheveux courts et leurs uniformes. Le “hard rock”, genre musical bruyant et peu apprécié des parents, apparu à la fin des années 60, reprend les codes des chevelus du mouvement hippie et s’inscrit dans cet état d’esprit rebelle. Les musiciens anglo-saxons qui s’illustrent dans ce genre musical arborent alors leurs cheveux longs comme un atout, une force et le garant d’une crédibilité supplémentaire, le cas le plus représentatif étant celui du flamboyant Robert Plant, chanteur à la chevelure léonine du premier groupe de hard rock, ou considéré comme tel, Led Zeppelin.
D’autres pionniers du genre, comme les membres de Black Sabbath, choquaient les parents avec leurs chansons sur les forces du mal et leurs chevelures abondantes, négligées et hirsutes. Cela leur donnait un air peu engageant qui renforçait leur aura sulfureuse et satanique, ce qui était un bon point pour les « kids » avides de sensation fortes.

Le hard rock et sa version plus dure, débarrassée de ses racines blues, le heavy metal, allaient donc devenir les genres musicaux parmi les plus populaires des années 70 et 80. Le “heavy metal kid”, comme les désignaient les anglo-saxons, se devait donc de porter les cheveux longs, en plus de se vêtir de jeans et de cuir, attributs vestimentaires chantés par le groupe Saxon en 1981 dans le titre Denim & Leather (« Jeans et Cuir / Nous voilà tous réunis / C’est toi qui a l’esprit libre »), un hymne et une véritable profession de foi. La calvitie ou les cheveux courts, ce n’était donc vraiment pas « metal ».
Que pouvait-il alors arriver de pire à un musicien de hard rock ou à un « hardos », comme on le disait en France au mitan des années 80, avant que l’appellation « métalleux » ne soit de mise, que de perdre ses tifs ?
Calvitie à cheveux longs
Certains comme Klaus Meine, le chanteur de Scorpions, ont transformé ce « handicap » en style, « la calvitie à cheveux longs » ; peu importe si on les perd sur le dessus, on laisse pousser ce qui reste. Dans un autre genre musical, Brian Eno, chauve précoce, avait déjà adopté cette coiffure quand il jouait dans Roxy Music. Klaus Meine a été suivi un peu après par le défunt Ronnie James Dio, dont le front se dégageait de plus en plus, ce que l’on distingue assez bien sur la vidéo de Rainbow in the Dark. On notera que ces deux-là ont compensé leur calvitie naissante par une puissance vocale et un chant épique qui leur faisait atteindre des notes aiguës pas toujours très heureuses.
On pouvait aussi remarquer au début des années 80 qu’un autre chanteur de metal, Rob Halford de Judas Priest, commençait à perdre ses cheveux. Il les portait d’ailleurs de plus en plus courts, en même temps que la musique du groupe devenait plus « heavy ». Il se couvrait aussi souvent la tête d’une casquette de motard. Mais les fans de Judas Priest n’en avaient cure, la culture et le look « biker » ont toujours fait partie de l’imagerie du heavy metal. Ils étaient quand même loin de se douter que cette nouvelle tenue correspondait au fait qu’Halford fréquentait les clubs gay SM (en ce temps-là, le « heavy metal kid» moyen, n’était pas très « gay friendly »). Sa calvitie n’a donc eu aucune incidence sur sa crédibilité et son aura puisqu’il a été surnommé par la suite le « Metal God » par ses fans, ce qui n’est quand même pas rien.
Steve Dawson, le jovial bassiste de Saxon (depuis condamné pour agression sexuelle sur mineur), un des groupes fer de lance de la NWOBHM (« New Wave of British Heavy Metal »), mouvement apparu en Angleterre au début des années 80 et très influencé par Judas Priest, assumait bravement sa calvitie, en contrepoint à l’abondante chevelure du chanteur Biff. Il portait en plus de ça une moustache fournie, ce qui le faisait davantage ressembler à un Dupond qu’à Ian Gillan de Deep Purple. Par contre, Paul Quinn, son collègue guitariste, moins courageux, portait toujours une casquette afin de dissimuler un crâne que l’on supposait dégarni.
L’Edouard Philippe du metal
Le cas le plus étrange a été celui de Joe Lynn Turner, chanteur au début des années 80 de Rainbow, le groupe de l’ombrageux guitariste et ex-Deep Purple, Richie Blackmore. Dans le circuit hard rock FM depuis le milieu des 70’s, il a révélé en 2022 qu’il était atteint d’alopécie totale depuis l’âge de trois ans ! Oui, d’alopécie ! Cette maladie qui entraine la perte des cheveux et des poils ! Mais nous n’irons pas dire pour autant que Joe Lynn Turner est “L’Edouard Philippe du metal”, puisque les groupes dans lesquels il a joué étaient quand même plus “hard” que “heavy”, et sonnaient moins comme Metallica que Bon Jovi. Il a expliqué que lorsque les Beatles ont débarqué alors qu’il était adolescent, il n’était question que de cheveux longs. Il a donc décidé de porter une perruque dès l’âge de 14 ans jusqu’à ce qu’il fasse ce singulier “coming-out” à l’âge vénérable de 72. Depuis, Joe Lynn Turner arbore fièrement son crâne lisse et il soutient avec ferveur Vladimir Poutine.
Les “hardos” français n’étaient pas épargnés non plus. Le chanteur de Trust, Bernard Bonvoisin, alias Bernie, qui avait une dégaine et un chant hargneux qui devaient plus aux punks qu’à Robert Plant (on le voyait parfois avec un badge «Sex Pistols »), portait les cheveux bien plus courts que ses acolytes Nono et Vivi. On pouvait penser à juste titre que c’était dû à une calvitie naissante qu’il dissimulerait progressivement grâce un bandeau ou une espèce de borsalino, ce qui n’enlèverait rien à son aura de chanteur du groupe de hard rock français le plus populaire du début des 80’s. Et bien des années plus tard, alors qu’il s’était mis à réaliser des films, il avait définitivement adopté la boule à zéro même s’il n’en avait pas tout à fait fini avec le metal puisque Trust n’a pas résisté aux sirènes des reformations dans les années 2000.
Et s’il y en a bien un qui a porté la calvitie comme un étendard, c’est Angry Anderson, le très énergique chanteur tatoué et entièrement chauve de Rose Tattoo. Au tournant des années 70-80, ce groupe australien s’était fait non seulement remarquer et apprécier pour son hard rock teigneux gorgé de blues, proche de celui de leurs amis d’AC/DC, mais aussi pour les nombreux tatouages et les têtes de repris de justice de ses membres. Et on sentait bien qu’il ne fallait vraiment pas les chauffer, surtout Angry Anderson. Bien mal avisé aurait été celui qui serait venu le taquiner sur sa calvitie, comme par exemple en lui donnant des petites claques sur le crâne, à la manière de Benny Hill avec Jackie Wright, le petit vieux qui se fait tout le temps taper sur tête dans le Benny Hill Show.

L’époque où la chevelure du hard rocker a été plus magnifiée que jamais (et donc impitoyable pour les musiciens aux crânes dégarnis) a bien été celle du glam metal triomphant au milieu des années 80, avec des groupes américains comme Mötley Crüe, Poison ou Cinderella qui rivalisèrent d’excentricité en matière de chevelures permanentées et d’abus de laque (ce qui a sans doute rendu bon nombre d’entre eux chauves à plus ou moins long terme), tant et si bien que le terme de « hair metal » a fini par supplanter celui de glam metal. Il était donc impensable qu’un individu chauve ou un tant soit peu déplumé devienne une vedette du genre.
Bracelets cloutés et boule de billard
Cronos, le bassiste-chanteur de Venom, groupe fondateur du thrash et du black metal, en activité dès le début des années 80, a vu son front se dégarnir assez prématurément. Il a laissé pousser le reste quand même (à la manière de Klaus Meine ou Dio) et a compensé en développant une musculature de culturiste sanglée de cuir et de bracelets cloutés. Et pour détourner également l’attention sur ce début de calvitie, il avait pris l’habitude de donner dans la surenchère en tirant constamment la langue à la manière de Gene Simmons de Kiss sur les photos de promo ou en faisant des déclarations du genre : « On a fondé Venom parce qu’on trouvait que certains groupes de la NWOBHM comme Saxon sonnaient vraiment mauviette ». Venom s’était surtout fait remarquer pour son imagerie sataniste et pour être le groupe de metal qui jouait le plus vite et le plus fort. Il était cependant très critiqué pour sa technique instrumentale jugée rudimentaire. Au milieu des années 80, on entendait beaucoup de hardos férus de virtuosité guitaristique déclarer « Ouais, Venom, c’est nul ! Ils ne savent même pas jouer et ils se la jouent satanistes ! ».

Et à la fin des années 80, quand le metal (le terme « hard rock » étant passé de mode en France et ailleurs), après avoir été successivement « heavy », « speed », et qu’il devient plus « thrash » voire « death », les crânes rasés commencent à se répandre. Certains métalleux alors « thrashers », comme Scott Ian d’Anthrax, se rasent la tête pour cause de calvitie galopante. Sur la video de Indians, on voit bien que le guitariste n’a pas le même volume de cheveux que ses acolytes. On remarque quelques temps après qu’il a tout enlevé. Suite à cela, les crânes rasés sont devenus fréquents dans le thrash, ce qui était une petite révolution capillaire dans le monde du metal. Et quand bien même les musiciens étaient chauves, ils compensaient en portant un bouc ou une barbe fournie, le poil étant tellement important dans le metal (ce ne sont pas les gens de Manowar qui prétendront le contraire).
A l’instar de Scott Ian, Kerry King, le guitariste de Slayer, s’était rasé intégralement la tête au début des années 2000 pour les mêmes raisons, ornant son crâne lisse de tatouages tribaux, ce qui était encore un phénomène marginal à l’époque, et cela renforçait sa mine patibulaire.
La théorie du « corpse paint »
Au tournant du siècle, certains musiciens de black metal frappés de calvitie précoce ont également opté pour la boule à zéro. C’est ce qu’on fait des membres du groupe de black metal norvégien Old Man’s Child. Sur les photos de promo ou de concerts, on peut les voir grimacer, le crâne rasé, ce qui fait avantageusement ressortir leur « corpse paint », ce maquillage noir et blanc qui donne un air cadavérique. Quoiqu’il en soit, avec les black metalleux, on est rarement dans la demi-mesure : soit on a le crâne rasé à blanc ou bien on porte une longue chevelure de jais, mais on a toujours le visage recouvert d’un « corpse paint » du plus flippant et grotesque effet, en prenant l’air le plus maléfique possible.

Mais quand le metalleux vieillit, forcément, les cheveux risquent de tomber. Et quand c’est le cas, les plus dignes représentants du genre l’assument désormais pleinement. Cronos ou Bobby Liebling, le chanteur de Pentagram au regard halluciné, portent beau à plus de 60 ans la calvitie à cheveux longs. Klaus Meine, par contre, ne se montre plus depuis des années sans son béret de marque Kangol qui est désormais un « symbole de son individualité » (comme le dit le personnage de Sailor à propos de sa veste en peau de serpent dans Sailor et Lula de David Lynch).
Un remède contre le headbanging
Aujourd’hui, à l’heure où les “hardos” qui headbangaient sur Iron Maiden ou Metallica au milieu des 80’s sont désormais des métalleux quinqua voire sexagénaire, il est bien évident que, vieillissement oblige, la plupart d’entre eux se sont sérieusement déplumés. Cela ne les empêche pas de s’adonner aux joies du headbanging comme au bon vieux temps, mais cette fois-ci au Hellfest où la moyenne d’âge du festivalier serait aujourd’hui de 40 ans. Cependant, le headbanging est d’autant plus spectaculaire que les cheveux sont longs et abondants. A-t-il encore sa raison d’être quand on est chauve ? Un des gimmicks scéniques de nombreux musiciens de metal extrême est de headbanger en faisant tourner leur chevelure comme les ailes d’un moulin à vent (les initiés ont appelé cette technique le « circular swing »). Mais la pratique excessive du headbanging n’est pas sans danger puisqu’elle a provoqué chez certains metalleux, fans ou musiciens, des effets néfastes sur leur santé. C’est une des raisons pour laquelle Jason Newsted, bassiste de Metallica pendant quinze ans, a du quitter le groupe : la pratique intensive du headbanging sur scène lui a provoqué un traumatisme cervical. On a relevé aussi des cas de migraines persistantes mais aussi d’anévrisme et d’hématomes cérébraux. On peut donc penser que la calvitie dans le metal a été d’une certaine manière salutaire puisqu’elle a restreint la pratique d’un headbanging trop frénétique et réduit de ce fait les dommages collatéraux cités plus haut. CQFD.
En définitive, la calvitie dans le metal est presque aujourd’hui un non-sujet. Elle ne choque plus comme avant. Le metal est apparu il y a près de 60 ans, il a évolué en de multiples avatars, les codes vestimentaires et capillaires aussi. Ce n’est plus vraiment la longueur des cheveux qui va donner une crédibilité «metal ». Les metalleuses et metalleux marquent leur différence autrement, et se distinguent aujourd’hui par le port de piercings les plus improbables, de nombreux tatouages ou pour ces messieurs de longues barbes à la manière de Billy Gibbons et Dusty Hill de ZZ Top.
Et puis, les cheveux dans le metal, c’est aussi dans la tête, pas seulement sur. Peu importe si en 2026, un fan ou un musicien du genre est chauve ou à moitié déplumé, il restera quoi qu’il en soit un chevelu et un « metalhead » dans l’âme. Pour toujours et à jamais.
article valable aussi pour les goths chauvesouri.e.s.