Quand Morrissey fout les pieds au Belle Vue pour voir T-Rex en juillet 1972, le leader des Smiths semble effaré par le concert : « Ça frisait le ridicule. Bolan était le messie, bien sûr, mais les cris des fans couvraient la musique. » C’était il y a quarante ans, l’époque où les smartphones n’étaient pas encore branchés et où le concert se vivait dans son intégralité.

C’est une lapalissade, mais à l’heure où l’iPhone 5 est dans les paniers de bon nombre d’entre nous, le concert, lui, se meurt petit à petit. Par « se meurt », j’entends que le nombre de « tueurs de concerts » augmente chaque jour. Parce qu’« autre temps, autres mœurs », nous avons bien changé nos habitudes depuis la jeunesse du Moz. Le concert n’est désormais plus un évènement attendu comme l’Apollo de James Brown ou The Jam à Top Of The Pops et tout ceci révolu depuis quelques années.

« Un tueur de concert, c’est quoi ? »

Le tueur de concert, agile de ses mains et smartphone glué sur les doigts all live long, paye sa place plein pot comme on dépenserait son salaire — ou plusieurs — pour une Rolex et vit sa soirée à travers son téléphone au lieu de la scène. Avant l’apparition des téléphones portables dotés d’appareil photo, le monde du spectacle ne se portait pourtant pas plus mal. Certes, on avait nos vieux appareils numériques compacts planqués dans un sein ou dans une culotte histoire de passer ni vu ni connu pour pouvoir capturer son petit artiste adoré puis se sentir accompli. Mais il n’y avait pas autant de partage sur les réseaux sociaux (qui n’existaient pas des masses à l’époque, exception faite du Minitel et pour la résolution du pixel fallait te brosser) et l’on vivait, be honest, aussi BIEN. Le partage existait in-real-life, on faisait une soirée où l’on montrait ses derniers clichés, on critiquait, se rappelait de tel moment du concert super amazing, bref il y avait encore un sens au mot « partage » bien avant qu’il ne décline lamentablement.

« C’était bien le concert de Metronomy ? — Bah t’as pas vu mes photos sur Facebook ? »

Novembre 2011. Metronomy joue pour les 25 ans du Rockstore  – 4000 concerts depuis la création de la salle, un répertoire de grands noms comme Radiohead, Hole, The Kills et j’en passe — on nous annonce que c’est sold-out. Bien. Au rendez-vous, de la hype-en-veux-tu-en-voilà mais, avant tout, une orgie de smartphones bien présents ce soir.
Une fois Metronomy on stage, chacun sort son BlackBerry ou son i-Pomme, les mains tremblantes de peur de rater LA ou LES photos qu’il faudra montrer à tout le Réseau. Ça bombarde le groupe — avec l’application Instagram, si possible — ça en devient maladif et ça frôle la crise d’épilepsie. On oublie presque les 25,80 € qu’on vient de claquer pour le groupe qui a fait sensation l’année dernière avec « The English Riviera ». Le plus important ce soir, c’est de montrer qu’on est là, que moi aussi j’y suis. Et qu’as-tu retenu du concert, bambino ? « C’était dingue. » Mais encore ? Simple constat : la moitié de la salle est sceptique quand le groupe joue l’album « Pip Paine (Pay The £5000 You Owe) » (plus personne ne dansait, comme tétanisé), et reste concentrée sur son téléphone toute la soirée. Comme s’il était plus important de raconter qu’Oscar Cash avait l’air bien bourré et que « la batteuse Anna Prior était tellement bonne » par texto.

Les live-tweet ça me rend verte

Une fois ta photo publiée sur Facebook, une vague de « like » arrive subitement : des gens qui s’en tapent mais qui comblent leur soirée d’ennui, et des gens qui t’envient : « Trop la chance ! ça doit être carrément méchant, tu me raconteras. biz 🙂 » Puis il y a le live-tweet, celui qui provoque l’envie de taper du poing, celui qui me rend folle. Le live-tweet consiste aussi à partager ‘EN DIRECT’ ce que tu fais à la vitesse de la lumière : prendre la photo > sélectionner ‘partager’ sur Twitter > mettre un commentaire et hashtaguer > envoyer. Tout cela ne serait finalement pas si grave si la qualité même des photos ne semblait plus compter. Même s’ils sont à dix kilomètres de l’artiste, nos reporters du dimanche insistent et persistent comme s’ils étaient débarqués dans un safari des rockeurs à abattre. Conclusion : la plupart des clichés sont flous, mal cadrés, ratés. But who cares ? Tout ça finira en live-tweet, l’important c’est de partager sa photo médiocre pour récolter un peu d’attention. Et le concert en lui-même, on l’oublie ? Voilà que le spectateur reste stoïque, coincé avec son balai dans le rectum sans trop se trémousser, il glande, boit des bières pour faire passer le temps (ceci n’est pas un gros défaut — NdlR) et ne retient pas grand chose des deux heures de concert qui l’ont fait sortir de chez lui.

En 2007, j’ai vu les Kills. C’était, pourrait-on dire, du concert orgasmique : le public était des plus excités, ça transpirait, ça hurlait, c’était transcendant, il y avait ce quelque chose que l’on ne retrouve plus aujourd’hui. Désormais, un concert se passe entre son iPhone et soi, rien que soi et son petit nombril. Tu pourrais même faire une visio-conf’ avec ton pote comme si tu y étais toi aussi ou voir un concert en streaming, au final ça reviendrait au même. Seulement, peu de gens se mettent à la place de l’artiste qui, une fois monté sur scène, voit tous les écrans retro-éclairés à la place de la tête des spectateurs. Et franchement, quel musicien hormis Mai Lan aimerait voir autant de téléphones braqués sur sa tronche comme dans une pub SFR ?

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18 commentaires

  1. Ah ah ouais t’as raison c’était mieux avant, avant même je vais te dire, on pouvait mourir à un concert, c’était cool, il y avait des couteaux, maintenant…

  2. Des solutions existent.
    La première c’est un choix précis du concert auquel on assiste. Le mec qui sort son smartphone au centre de la fosse dans un concert de Motorheäd a intérêt soit à mesurer deux mètres pour cent-cinquante kilos de tatouages (mais en général il n’a pas de smartphone), soit à avoir pris une assurance calmeo chez Bouygues (mais en général il n’ira pas dans la fosse à un concert de Motorheäd). On a le public qu’on mérite.

  3. Concert du Experimental Tropic Blues Band vendredi soir : fille qui se trémousse, mec à poil au premier rang, de la chope sale, des bagarres sympas, invasion de scène, danse, danse, danse… Sang sur le visage.

    En effet : on a le public qu’on mérite.

    = fuir les concerts des groupes citer plus haut.

  4. Il y a encore quelques années sortir un portable à un concert de NTM était aussi largement déconseillé. Pour le reste, un type qui veut filmer un concert, je vois pas le problème. Tout ceci n’est rien en comparaison d’un vieux qui a une quinte de toux à un concert de Schubert salle Pleyel ou ailleurs.

  5. @ Claire Shazam, c’est pas le smartphone qu’il faut combattre et qui fait chier puissance mille, mais c’est les cromagnons qui les utilisent: Instagram pour faire des photos faussement belles avec un air nostalgiquement polaroidien, Shazam pour savoir si c’est bien Mika qui chante…
    Avant dans les concerts on voyait des briquets en l’air; Aujourd’hui le cromagnoon modernes braque son smartphones en mode photo en plein concert.
    J’ai toujours trouvé ridicule les personnes qui critiquaient la technologie, mon aieul disait déjà en 1913 “putain il font chier puissances 1000 les gens avec leur Peugeot”.
    Morale de l’histoire, mon aieul est mort et tout le monde s’achète des voitures.

    envoyé depuis mon couteau suisse

    GalaxyiPhonePadBlackBerryment votre

  6. “J’ai toujours trouvé ridicule les personnes qui critiquaient la technologie” QUI a dit que je critiquais LA technologie en général? Personne que je sache. Juste qu’un petit con brandissant son iPhone dans un concert ça m’emmerde. Point.

  7. Bien vrai et bien écrit (bon mis à part la vilaine faute de français « se rappelait de tel moment », d’accord). Mais bien vrai. Et bien écrit. De nos jours, être quelque part ne veut plus rien dire, l’essentiel c’est d’y avoir été.

  8. @Romain: merci pour la déclaration d’amour, j’accepte les demandes en mariage mais à la seule condition que je puisse faire moi-même la playlist du mariage.

    @dpc: je veillerai à bien parler français dans mon prochain article. Mon but est un peu de dire tout haut ce que les gens pensent tout bas.

  9. C’est sur qu’en allant voir des groupes type Metronomy ou M83, on se retrouve dans une assemblée de connards (payer 25 boules pour voir Metronomy en concert est déjà une injure aux concerts en soit).
    On pouvait voir dans cette même salle, l’année dernière, et pour un bien moins cher, Beach House, Dirty Beaches, les Black Lips et j’en passe
    L’ambiance était totalement différente.

  10. je valide le fait que ça dépend vraiment des concerts

    en général dans les concerts où je vais les gens sortent rarement leurs aï-faune pour prendre des photos et les tweeter
    ils sont trop occupé à écouter le groupe et réagir (danser, pogoter , etc.)

    mais bon oui je partage quand même ce triste constat que les gens préfèrent vivre par procuration que vivre directement leur vie
    comme s’ils avaient besoin de “filtrer” les choses et de prendre du recul avec leur propre vie, ou quelque chose dans le genre

    la référence est nulle mais dans le film restons groupés, l’un des touristes passe son temps à filmer ce qu’il voit plutôt que le voir directement
    et il dit des trucs du genre “ça va en jeter sur la nouvelle télévision”
    ce film doit avoir une bonne dizaine d’année, le constat est le même
    ce n’est pas nouveau mais oui à ce niveau là la technologie ne fait qu’empirer les choses
    reste comme toujours à prendre du recul et ne pas se faire aliéner par celle ci
    car après tout la technologie est sensée nous servir et non nous esclavager

    bref comme dit Ray Mysterio, rien ne vaut un concert des Black lips pour emmerder les adeptes du dumb-phone !

    on pourrait élargir le sujet sur l’idolâtrie autour de Apple qui en dit aussi très long sur les valeurs des gens mais bon je m’égare !

  11. J’vais voir les meteors samedi prochain. On verra combien de temps tiendra la branlouze qui sortira son téléphone pendant le concert.

  12. Pareil dans les transports en commun en fait.
    Plus personne ne lit de bouquin. Ils tripatouillent tous leur I-Phone avec un air blasé. Plus personne ne lit de journaux. Tout au plus l’horoscope du journal Metro.
    Tu passes pour une anomalie quand tu bouquines un Cendrars.
    Et quand tu vois une meuf avec un bouquin sur les genoux, t’as même pas le temps de penser “chouette, une littéraire” que tu te rends compte qu’elle lit le dernier Musso. Donc, ouais, c’est super la technologie. Maintenant tu peux t’abrutir partout, plus seulement sur ton canap’.

  13. Moravagine: You’re right. Même constat dans les transports en commun, c’est affligeant. Mais soulignons aussi que tu peux avoir ton iPhone entre les mains pour gérer ta musique (si tu l’utilises avec l’iPod) et lire un bouquin.. Entièrement d’accord pour le cliché “chouette, une littéraire” ce sera du Musso ou du Marc Lévy, shit! Pour ma part ce sera un bon Kerouac ou un Fiztgerald entre mes mains.

  14. Sinon la solution, je l’ai vue l’an dernier à la gaité lyrique avec Mayer Hawthorne. le mec arrête le concert au bout de 3 chansons, explique qu’il comprend que tout le monde veut sa belle photo, et prend donc 3 minutes pour faire des poses sur scène et que tout le monde ait bien le temps de cadrer. ensuite il ordonne que tous les téléphones restent dans les poches pour le reste du concert, et ça a plutôt bien marché.

  15. @Chéri Falouna: VOILA. J’ai assisté au concert de Mayer Hawthorne à Montpellier, c’était magique, ça avait bien marché maintenant que je m’en souviens.

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