Pourquoi avoir associé deux artistes aussi compatibles qu’une Playstation 4 et une disquette 3,5 pouces ? Qui a eu cette idée de génie ? Quelle est l’ampleur du désastre ? Dans cette série d’articles inutiles intitulée Les duos de l’enfer, découvrons l’histoire secrète de quelques-uns des duos les plus saugrenus de l’histoire de la musique. Troisième épisode : l’impératrice du jeune public, Dorothée, reçoit sur son plateau la légende vivante du rock’n’roll, Chuck Berry. Rock around the claque.

C’est une scène presque irréelle, dont près de huit millions de téléspectateurs ont pourtant été témoins. Le 29 octobre 1993, TF1 programme en prime time le premier Dorothée rock’n’roll show, une émission de variété familiale dans laquelle la grande prêtresse de l’unité jeunesse de la chaîne tient la vedette et joue la Madame Loyale. Au menu : prestations solos, promo d’artistes AB productions, invités, vidéo clips, saynètes de présentation vaguement scénarisées et duos avec des invités prestigieux.

C’est là que ça cloche : ce soir-là, l’interprète de Hou, la menteuse entre en collision avec l’un des papes du rock’n’roll, un pionnier, l’auteur du standard Johnny B. Goode : Chuck Berry. A 67 ans, le papy from Saint-Louis se prête au jeu et interprète Memphis Tennessee en duo avec Dorothée, exécutant même avec professionnalisme son fameux duckwalk, tandis que l’idole des très jeunes se tient debout à ses côtés, la main sur son épaule. Vue d’aujourd’hui, l’image paraît dérangeante, provoque comme un malaise. Incongru, improbable, what the fuck ?

Ce vieil homme noir au statut de Dieu vivant, que l’on imagine à tort en fin de carrière (il sortira juste son dernier album près de 25 ans plus tard, en 2017 !) ne s’est-il pas humilié en cachetonnant de la sorte pour cette blonde sur qui l’intelligentsia tire à boulets rouges au prétexte qu’elle abrutirait les enfants à coups de mangas violents et de sitcoms grotesques jusqu’à 20 h par semaine sur TF1, s’appropriant ainsi une bonne partie de leur temps de cerveau disponible ? Cet artiste de légende a-t-il été embarqué dans une drôle d’histoire à l’insu de son plein gré ? Et si oui, comment ? Ou bien a-t-il choisi, en son âme et conscience, de travailler avec une artiste talentueuse et multitâche, recordwoman des concerts à Bercy (près de 60), devenue elle aussi, à sa façon, une icône ? Le postmodernisme aurait-il à nivelé à ce point toutes les valeurs qu’une une simple « chanteuse pour enfants », qui monopolise les cœurs de millions de petits Français depuis 1978, puisse s’élever au niveau d’un monstre sacré d’une des cultures dominantes de la seconde moitié du 20e siècle ?

« Chuck Berry est venu des États-Unis spécialement pour Dorothée, qui pour lui est désormais une amie ». (Source : Dorothée Mag)

Pour trouver la réponse à cette énigme qui n’intéresse probablement que moi, il fallait dénicher des sources fiables et sérieuses. Ainsi, la lecture du Dorothée Mag n°216 de novembre 1993 nous apprend qu’avant de chanter avec Chuck Berry, « Dorothée était très émue (…) et avait un certain trac. » Mais qu’il était « venu des États-Unis spécialement pour Dorothée, qui pour lui est désormais une amie ». Elle n’était donc « pas la seule à se réjouir de cette rencontre. » Une version dont on peut douter au moins en partie, mais qui sous-entend la naissance d’une réelle complicité, voire d’une idylle artistique entre Chuck et Do ? Un post daté de mars 2017 sur le Facebook officiel de Dorothée semble accréditer cette thèse : « En février 1993, Dorothée est l’invitée de Chuck Berry, sur scène au Palais de Chaillot, pour chanter « Memphis Tennessee ». Au même moment, c’est Dorothée qui l’invite à reprendre ce duo à la télévision, en vue d’une diffusion prochaine lors du premier Dorothée Rock’n Roll Show. » Enregistrée quelques mois avant sa diffusion donc, cette séquence extraite des archives de la télé française, à première vue malaisante, pourrait-elle être en réalité une rencontre au sommet entre deux masters de l’entertainement parlant le même langage ? Pour en avoir le cœur net, j’allais devoir convoquer un témoin clef. Pourquoi pas la patronne elle-même ?

« Quand on les appelait, les agents regardaient qui était Dorothée et ils disaient oui, tout simplement ». (Jean-Luc Azoulay)

Déception : « Dorothée ne donne malheureusement pas d’interview actuellement », me répond-on du côté de chez JLA Groupe, qui a digéré AB productions depuis 1999. Néanmoins, le « A », le boss, le grand manitou de l’empire Dorothée, le producteur, scénariste et parolier (entre autres) Jean-Luc Azoulay, accepte à ma grande surprise d’ouvrir la boîte à souvenirs : « On avait demandé à notre programmateur de regarder s’il était possible d’avoir dans ces émissions des stars du rock’n’roll. Et bizarrement, il a été surpris de voir qu’il avait partout un très bon accueil, parce que les Américains ne résonnent qu’en terme de succès. Quand on les appelait, les agents regardaient qui était Dorothée et ils disaient oui, tout simplement. » Dans le Dorothée Magazine n°184 de mars 1993, on nous avoue qu’après « avoir rencontré l’an dernier Jerry Lee Lewis, Dorothée n’en revient pas toujours pas d’avoir séduit Chuck Berry ». Si ces vedettes américaines ne venaient pas gratuitement non plus, faut pas déconner, il faut toutefois l’admettre : c’est un joli coup pour Do, qui semble s’imposer petit à petit comme une référence pour les rockers historiques de passage à Paris.

En effet, il faut se rendre compte de ce que représentait la machine Dorothée à l’époque de la télévision toute puissante. Plus de dix millions d’albums et de singles vendus, huit années consécutives (1988 – 1996) de tournées triomphales à enfiler les Bercy, les Zenith et les plus grandes salles de toute la France. Le tout propulsé par un réacteur central : le fameux club Dorothée sur TF1. Le soir après l’école, le mercredi, le week-end… Jusqu’à 22 heures de programmes hebdomadaires, culminant sur certains segments à 60 % de parts de marché. Un monstre, un Léviathan télévisuel. Une machine de guerre médiatico-musicale.

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Assez logiquement, dès son transfert sur TF1 en 1987, le duo de direction Lelay-Mougeotte insiste sur cet alliage en confiant ponctuellement à l’animatrice-chanteuse des shows en prime time : le Dorothée Show en 1987, Le cadeau de Noël en 1991, Le cadeau de la rentrée en 1992 et les trois Dorothée Rock’n’roll Show en 1993 et 1994. S’y mêlent les starlettes émergeantes des sitcoms AB (Hélène, Christophe Rippert…), des vedettes de la chanson francophone (Pierre Perret, Sylvie Vartan, Franck Alamo, Hugues Auffray, Sasha Distel, Enrico Macias, Nana Mouskouri, Dave…) et de prestigieux artistes internationaux. « Ils venaient tous, on a eu comme ça Jerry Lee Lewis, Ray Charles, Percy Sledge, Cliff Richard… », se gargarise Jean-Luc Azoulay, qui en profite pour raconter à quel point la reine Do et sa cour travaillaient à l’époque « dans une ambiance très musicale et très rock’n’roll, notamment avec Les Musclés (ndr : le groupe associé aux années Dorothée) qui étaient tous de supers musiciens ». Brèves recherches en ligne… Sur ce point, difficile de le contredire : grand spécialiste de blues et de rock, René Morizur, le saxophoniste à lunettes, avait par exemple joué avec Gene Vincent, Johnny ou encore Magma. Eric Bouad, le guitariste, avait passé plusieurs années en studio et sur scène auprès de Johnny, participant même aux arrangements de plusieurs albums. Ancien secrétaire de Sylvie Vartan, JLA développe : « Dorothée est un peu plus jeune que moi, donc je lui avais fait redécouvrir le rock’n’roll, qu’elle avait un peu exploré avec son père (ndr : et avec sa correspondante anglaise nous apprend l’exhaustif site lespagesdorothee.com), et elle adorait ça. Au fond, Dorothée, était plus une chanteuse de rock’n’roll qu’une chanteuse pour enfants. D’ailleurs, ses spectacles étaient également très rock et on retrouvait dans l’équipe tous mes copains », comme Jacques Rouveyrollis et José Tudela, respectivement éclairagiste et sondier de Johnny pendant des années.

Dans sa carrière, la madone des têtes blondes a certes commis des morceaux en 12 mesures aux titres évocateurs tels que Toutes les guitares du rock’n’roll ou encore « Toute ma vie j’ai chanté du rock’n’roll », et même enregistré un disque à Nashville. Mais on était loin de l’imaginer rockeuse au point de s’encanailler avec « le premier ministre » de la discipline. Il semble pourtant que ça ait matché entre eux, si l’on en croit leur chaperon : « Chuck Berry reste un souvenir particulier parce qu’il a vraiment ‘flashé’ sur Dorothée, révèle Jean-Luc Azoulay, il me disait qu’elle lui faisait penser à Linda Ronstadt. On a pas mal sympathisé et c’est vraiment une relation sympathique qui s’est installée entre nous, surtout entre lui et Dorothée. Il est resté environ une semaine à Paris, donc on a passé un peu de temps ensemble. Quelques jours après l’enregistrement, il nous a invités à l’un de ses concerts en backstage, on avait dîné avec lui et il nous avait même invité à venir le voir à Saint-Louis. »

C’est lors de cette fameuse soirée backstage, au palais de Chaillot, que Chuck Berry entraîna Dorothée sur scène, totalement à l’improviste, pour rechanter ce fameux Memphis Tennessee face à un parterre sidéré d’étudiants et de snobinards du rock des origines. « Il l’a embarquée brusquement comme ça et elle y est allé quoi, parce que c’est quelqu’un qui a du culot et qui y va quoi », en sourit encore Azoulay. Un duo cette fois spontané, loin des caméras, sans deal rédigé au préalable. Bref, au feeling du moment. Chuck n’était quand même pas « venu spécialement pour elle des États-Unis », comme a voulu nous faire croire la propagande de l’époque. Mais il est reparti avec des chaussettes rouges et jaunes à petits pois dans sa valise.

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