Pourquoi avoir associé deux artistes aussi compatibles qu’une Playstation 4 et une disquette 3,5 pouces ? Qui a eu cette idée de génie ? Quelle est l’ampleur du désastre ? Dans cette série d’articles inutiles intitulée Les duos de l’enfer, découvrons l’histoire secrète de quelques-uns des duos les plus saugrenus de l’histoire de la musique. Deuxième épisode : le roi de la soul américaine Marvin Gaye croise la route d’un chanteur français que tout le monde a oublié. Tout le monde ? Pas Didier Hubert. Et pour cause, il était là, en studio.

Pas prendre les bégueules et les curés en traître – ce sont aussi des lecteurs. Faut bien une petite entrée en matière. Il va être question de Marvin Gaye, que tout le monde connait plus ou moins. Mais de Phil Barney aussi. Ça peut restreindre l’audience et peut y avoir renaclage devant l’obstacle. Rien d’extraordinaire cependant, c’est une histoire de rencontre. De celles qui laissent peu de traces. Et pourtant…

Ces années-là, pile poil le milieu de nos Vingt Glorieuses, 70’s et 80’s, je faisais mes classes dans la boîte de Claude Carrère (1930-2014), pianiste, compositeur, parolier et producteur à succès. Doté d’une solide réputation de n°1 de la Canaille Show-Biz, il vivait ses années de gloire, incontournable dans le paysage de ce qu’on appelait la variétoche en se pinçant le nez, proprio d’une mine d’or : Sheila, Dalida, Claude François, Linda de Suza et une flopée d’autres. Il m’avait embauché pour vendre de la cire, j’en ai vendu, sans états d’âme envahissants, notamment les productions de Daniel Vangarde, papa de Thomas, celui des Daft Punk, Ottawan et La Compagnie Créole. C’était casqué rubis sur l’ongle. Le blé dégoulinait. Une bonne école. Celle qui déniaise. Celle où l’on apprend que la pureté, en ce qui concerne les choses de la musique, est une vue de l’esprit comme une autre.

Faut rester bâtard.

J’affirme n’avoir jamais porté de Perfecto deux tailles trop petit, je ne me mangeais pas l’intérieur des joues pour avoir l’air d’un chat maigre sur la photo, et ne me suis jamais foutu de gel dans les cheveux. Excommunié par le chœur des Stoogiens, j’étais prêt.

Écouter What’s Going’ On dans ma caisse et fourguer des wagons de daubes à tous les disquaires de Paris, je ne voyais pas le problème. Je ne le vois toujours pas. Marvin Gaye savait bien, lui, que même un impur peut rencontrer la lumière. Sa résurrection triomphale, mise en musique par Midnight Love, aurait été accueillie dans un journal californien par ces mots : « Gaye revient d’entre les morts pour mettre une grande claque à tout le monde ». Souvent les notes de pochette éclairent de biais. Laissons parler celle du dernier disque, une manière de pré-épitaphe, singulière confession au verso de la pochette, en bas : « I still love Jesus, all praises to the Heavenly Father ». Géant.

De cette manne, l’impureté, aucune raison que Philippe Baranès (aka Phil Barney), né en 1957 à Bône, en Algérie française, précise sa bio et pied-noir de Créteil en ce temps-là, n’en fasse pas son miel un jour ou l’autre.

Marvin Gaye en Europe

L’histoire qui suit est d’une confusion aussi tordue que rocambolesque. Et s’il s’en dégage d’évidentes vapeurs de désespoir, quelques volutes de roublardise surgissent sans peine de l’épais brouillard. La plupart des protagonistes sont morts ou très âgés, et je ne disposais ni du budget ni di temps nécessaire pour mener une enquête fouillée sur place. Ce n’était pas mon projet. D’autant que tout a été dit et écrit, analyse et badinage, prospective fantasmée et mise en abîme trop souvent pernicieuse. La vie de Marvin Gaye, je m’y suis plongé et j’ai presque tout lu de ces âpres batailles de chiffonniers, se disputant, non pas l’héritage d’un indécrottable débiteur aux poches perçées, ou ses ultimes royalties, mais la Vérité, grandeur et servitude du black Sinatra. Soit quantité d’articles dans la presse européenne et anglo-saxonne, et trois biographies (1), dont deux tardives. Celle de David Ritz (2), la première, controversée en France et en Belgique, a été qualifiée de « crapoteuse ». Elle fait autorité et office de référence. Le journaliste a été le seul à consacrer un temps conséquent à la tumultueuse vie de l’animal, à la demande de Gaye (oui, il a fait rajouter un e à son patronyme, pas question de s’appeler Marvin Gay), après lecture de l’ouvrage qu’il avait consacré à Ray Charles. Le biographe, tenu pour officiel, fut également le seul à recueillir de son vivant les confidences de l’artiste et de son proche entourage, familial et professionnel. Ce qui n’a pas pour autant valeur d’absolution.

Marvin Gaye,'Try It, You'll Like It' Is a Song You Need to Know ...Pour les besoins d’un ouvrage en cours, le petit bout de ma lorgnette, celui qui fait loupe, s’est attardé sur quelques mois, parmi trente-six d’exil, le versant franco-belge de l’histoire de Marvin Gaye. Celui sur lequel j’ai prise, et dont je peux éclairer la tragi-comédie confuse que fut la fin sa vie, sous un angle dépourvu du moindre fantasme, et l’étonnant jeu de piste que sera la gestation puis la fabrication de Midnight Love, l’ultime disque du Soulful One.

« Je suis un gitan, c’est mon boulot. » (Marvin Gaye)

Je ne vais pas serrer ou donner du mou aux boulons de la statue du grand homme. Aucun scoop à attendre. Je n’ai éprouvé aucun plaisir à farfouiller dans les eaux troubles du marigot biographique qui s’est creusé après sa disparition. D’aucuns en ont fait des choux bien gras, mais force est de remarquer que, parmi les survivants, ceux qui savent ont pour la plupart gardé un silence pudique ou gêné, n’accréditant qu’entre les lignes les spéculations complaisantes au sujet d’une enfance abusée, de sexe déviant, des femmes à la chaîne, des drogues et de la folie ambiante. L’Amérique a su border son linceul, quand les Européens, compassés, tiraient furieusement sur la couette au motif que le dude s’était égaré chez eux durant les trois dernières années de sa courte vie… Et sans tenir aucun compte de ce que Marvin, confiant, détendu et taquin, pouvait confier (3) à l’occasion sur le tard : « Je suis un gitan. C’est mon boulot. »

On est en 1981, il y a presque quarante ans. Motown vient de publier le dernier album de Marvin Gaye, “In Our Lifetime”, quasiment sans son accord. Déjà que les relations avec la maison-mère historique n’étaient pas de tout repos, Marvin ayant eu la mauvaise idée d’épouser la grande soeur de Berry Gordy, le taulier, vingt ans plus tôt. Anna Gordy, de dix-sept ans son aînée, était une huile influente de la Motown. Piégé. À mariage houleux, divorce tumultueux en 1977. Après d’âpres négociations, un juge escamote une partie de revenus de l’album “Here, My Dear”, et les octroie à Madame. Quatre ans plus tard, rebelote et goutte de trop dans un vase déjà bien plein : la sortie en eau de boudin de “In Our Lifetime” fait fatalement parler la poudre. C’est la rupture. Marvin s’arrache de chez Motown. Mais pour aller où et faire quoi ?

Tout cela fait déjà beaucoup pour un seul homme, mais ce n’est pas tout. Marvin était un sacré numéro, champion hors catégorie pour collectionner les emmerdes. Comme bien des musiciens de sa génération, il était également en délicatesse avec divers créanciers dont le fisc américain. Ruptures, ruine, alcool, dope, pas besoin de charger le portrait en fouillant en plus dans son slip. Toutes sortes de rumeurs galopaient, faisant état de son inexorable descente aux enfers. Le soulman était rétamé. On le disait épave échouée dans une caravane à Hawaii…

Tout prince de la soul qu’il était, et comme tout musicien lambda au bord du précipice, Marvin avait besoin de faire rentrer de la fraîche. Quand ça va mal pour une vedette en Amérique, il suffit de prendre un ticket pour l’Europe. Le public est réceptif à tout ce qui arrive d’outre-Atlantique, correctement emballé dans les affres supposées d’une très romantique décadence et, même si le gars peine à situer cette si vieille Europe sur une mappemonde, elle l’accueille, bonne fille. Les gars peuvent s’y refaire la cerise à l’abri du FBI.

On a coutume de situer le point de départ du fameux come-back de Marvin à Londres. Ce n’est pas faux. C’est un coup de fil venu d’Angleterre, à destination de la Belgique, qui décidera de la suite. Un certain Wilbert Augustus Campbell (1931-2014), patron du Q, un club fréquenté par le gratin de la black music britonne, appelle son collègue Freddy Cousaert (1937-1988), patron du Groove, autre boui-boui de même nature, à Ostende. Pour bien comprendre, il faut savoir que Wilbert est plus connu sous le remarquable pseudo de Count Suckle. Né à Kingston, Jamaïque, c’était un type d’influence à Londres pour ce qui concerne la musique noire jouée la nuit, et toutes les choses qui s’y rapportent. Un genre de parrain ? Il est sans doute possible de voir les choses sous cet angle. Marvin Gaye traînait chez lui en proie à ses addictions, au bras d’un mannequin batave, Eugénie Vis, créditée dans les notes de pochettes de Midnight Love au titre de special thanks. Il semblait avoir besoin d’assistance.

Pourquoi ne pas l’exfiltrer au bord de la mer du Nord, au frais, en Belgique ? Les deux briscards ne sont plus de ce monde. En l’absence d’une retranscription fidèle, leur conversation téléphonique restera un mystère. Gageons que les deux âmes secourables voulaient retaper le crooner de Washington DC, et n’étaient pas effleurés par la moche pensée de tirer sur la ficelle et grappiller quelques bricoles sur le dos d’une bête en perdition. Marvin n’avait pas, à ce moment, grimpé sur un ferry. Aucune idée de là où pouvait se trouver ce foutu pays où on le conviait en rehab, aux frais d’un sujet du royaume de Belgique. Marvin n’est pas encore basé à la résidence Jane, au 77 Promenade Albert I, Ostende, modeste petite piaule dans une pension impeccablement tenue par le polyvalent Freddy, et sa Liliane, au bord de la Mer du nord. Cousaert dira plus tard que jamais il n’aurait imaginé voir un jour Marvin Gaye assis dans sa cuisine, à siroter un café sur sa petite table en formica. Nous non plus. Comme d’habitude, « il a laissé ça entre les mains de Dieu », puis déclarera (4) : « En ce moment, je suis un orphelin, et Ostende est mon orphelinat en quelque sorte. Je suis ici pour écrire dans la paix et l’harmonie, avec cette atmosphère de bord de mer ».

Pendant ce temps, chez Phil Barney

A ce moment-là Philippe Baranès, pas encore devenu Phil Barney, a lui aussi fait ses classes, chanteur de bal dans l’orchestre Les Diam’s. Il bétonne son cursus, diffuse de la musique noire sur Carbone 14 et, parmi les premiers, plonge dans le rap. Animateur sur RTL TV, il pilonne Rapper’s Delight de Sugarhill Gang. DJ au Biblos de Mantes-la-Jolie dans le 78, il enflamme le dance-floor de vitamines funk, noircissant la jeunesse de la banlieue ouest de Paris. Pour le beurre dans les épinards, il a l’import-export de maxi 45 tours. Et, comme un peu tout le monde, il fait des maquettes de ses chansons, dans son coin, guignant la providence. Qui se fait désirer. Le bon endroit au bon moment… L’histoire ne précise pas si c’est au château d’Hérouville que Phil Barney rencontre Dominique « Bird » Bouvier, batteur de studio qui tenait, à l’époque, les tambours chez Higelin, notamment sur l’album Caviar et Champagne. Hérouville, le studio où les compères vont se retrouver peu de temps après.

Tenir le tempo pour les autres, Bouvier ne se contentait pas de ça. Il propose une collaboration à Barney. Battre la ferraille tant qu’elle chaude, Bird file à Londres, une histoire d’adapter des textes en angliche. Faut croire que personne n’en était capable à Paris… Admettons. Faire chanter Barney en anglais, que d’ambition.. Bird avait peut-être une idée derrière la tête.

À ce stade, rien ne s’y oppose, chacun a droit à sa chance, même un impur comme Phil Barney qui ne sait fichtre rien de ce qui prépare. Gros changement de cap du destin, il est en passe de devenir « le seul artiste français à avoir collaboré avec ce chanteur américain », Marvin Gaye en personne, le réfugié magnifique.

 

« Il avait l’air d’une brindille, toujours prête à casser / Chien dans un jeu de quilles, dans les lieux mal famés / Oostende/Beverly Hills, juste pour tout essayer / Jusqu’aux plaisirs qu’on resquille, les échecs, les succès. » (Phil Barney)

À tout seigneur, tout honneur. C’est Michel Magne (1930-1984) qui est à l’origine de ce qui va suivre. Prolixe compositeur à succès de musiques de films, ami d’Eddy Barclay, de Vian, de Sagan et j’en passe, le musicien en quête d’un havre de paix a acheté une gentilhommière du XVIIIe siècle au nord-ouest de Paris en 1962. L’ancien relais de poste appartenait à la fille de Colette. Balzac y situa quelques pages de Modeste Mignon. George Sand et Frédéric Chopin s’y abritèrent de temps en temps. Autant dire que le lieu était pour le moins habité. Hérouville. Une fois rénové à grands frais, du sol au plafond, assorti d’une piscine, tennis, allées arborées, tout ça, plus pléthore de personnel embauché, Hérouville est couru par le tout-Paris des arts, des lettres et du reste, qui vient, à une fréquence déraisonnable, s’y faire rincer. Table ouverte permanente. « Claude Bolling vient jouer du piano, Raymond Oliver vient cuisiner des plats comme au Moyen-Âge ». Une « démence totale », confessera le bouillonnant monsieur Magne dans son autobiographie (5), folie des grandeurs d’un tycoon éclairé, cour et bouffons, vie de château littérale à un peu moins d’une heure de voiture de la capitale. Sans voiture, c’est déjà beaucoup plus long et compliqué. L’affluence eût été nettement moindre, tant l’endroit, situé sur une morne plaine aux confins du Vexin, supporterait aisément un trait d’esprit biblique du genre « ravitaillé par les corbeaux ».

Le château d'Herouville réssuscité!

Splendeurs et misères du show bizz à l’ancienne

Les droits d’auteur du taulier ne suffisaient plus à entretenir l’extravagant train de vie de la boutique. La conversion de ce lieu singulier en studio d’enregistrement sophistiqué et résidentiel, coûteuse au-delà du raisonnable, luxe, calme et volupté, avait tout d’une excellente idée sur le papier. D’autant qu’à en croire l’exégète en chef (6), l’application du concept était une première mondiale. Ce n’est pas un scoop, les artistes illuminés sont de piètres gestionnaires, et la création ne fait pas souvent bon ménage avec la comptabilité. L’histoire se terminera mal, incendie (criminel dit-on), faillites à répétition, déchirantes et fort complexes embrouilles judiciaires entre propriétaires, locataires, actionnaires, agents immobiliers, pique-assiettes sortis des limbes et escrocs à la petite semaine. Michel Magne, envoûté par son château, ne s’en remettra jamais. Vraisemblablement dépressif par tempérament, aussi ruiné qu’exténué, il se suicidera aux barbituriques en décembre 1984, dans une modeste chambre d’hôtel, à deux pas du tribunal de commerce de Pontoise, peu avant une nouvelle audience.

Le gotha rock’n’roll de l’époque avait peut-être gravé chez lui quelques pistes mémorables, mais là, rien ni personne n’y a fait, la malédiction était en marche. Les seigneurs d’alors, Bee Gees, Elton John, David Bowie, Iggy Pop, Chet Baker, T. Rex, Pink Floyd, Fleetwood Mac, le Grateful Dead et Jacques Higelin (le grand Jacques, tiens, a résidé quelques années dans une dépendance), ont contribué à la réputation baroque du lieu plus qu’à sa fortune.

En toute fin des années 70 et jusqu’au début des suivantes, je traînais pas mal au désormais mythique studio du château d’Hérouville, le Honky Château, d’après l’album éponyme d’Elton John, enregistré sur place. Pour diverses raisons, professionnelles et pas, j’y avais, comme on dit, mes entrées. Il était en fin de course, tenu façon auberge espagnole, vieille habitude des lieux, par l’énigmatique et délicieux Laurent Thibaut. On y travaillait, certes, tranquillement et on y prenait surtout du bon temps parmi les fantômes de diverses légendes du rock’n’roll qui y avaient laissé traces, matos et autres babioles. Le voodoo stuff par exemple. Les esprits malins, ce n’est pas ce qui manquait au château, Chopin lui-même persistait à y donner ses Nocturnes certaines nuits, lorsque la lune s’y prêtait.

Un soir tard que je n’y étais pas, mon téléphone sonne.

– “Dis donc chéri, je serais toi, je me pointerais fissa avec de quoi tenir la nuit…
– Ah ? Mais rapport à tenir la nuit, normalement, z’avez de quoi…
– Oh que oui, d’autant que Marvin s’est pas pointé les mains vides.
– Attends, Marvin ? Tu veux dire…
– Lui-même. Rapplique”.

Je venais de percuter. Le divin était en visite. Il en avait été vaguement question les jours passés. Viendra, viendra pas… Et puis voilà. Marvin Gaye était au château. Tenir la nuit, ça voulait dire faire le plein de pelloches, il n’avait pas l’air contre le fait d’être immortalisé aux confins du Vexin, m’avait-on confié. J’ai sauté dans ma caisse et, une petite heure plus tard, j’étais en présence de l’homme de What’s Goin’ On, son chef d’œuvre, un de mes disques de chevet. En chaussettes et claquettes de piscine (avant tout le monde), survêtement Adidas couleur lie-de-vin, celle qu’on ne trouve d’ordinaire qu’en Roumanie. Ses éternels verres fumés lui mangeaient le visage. Marvin, c’est Marvin. On le disait sous l’emprise de diverses substances chimiques, de l’alcool évidemment, et intensément dépressif. Je peux juste confirmer que le maestro tenait les substances comme moi les patates, et rien n’aurait pu l’empêcher de bosser, concentré, courtois et très doux. Mojo et Cool incarnés.

Bosser, il était là pour ça et pourquoi pas, en ces lieux fantasques qui, après tout, en avaient vu bien d’autres. Ils se prêtèrent à merveille à la prestigieuse visite. Bien plus stupéfiant était le motif réel de sa présence. Entouré de quelques spécimens typiques de la crème des musiciens de studio français (des requins dans le jargon), à triturer des arrangements, exigeant, il maîtrisait parfaitement le processus. Je l’entendais fredonner, fasciné quand même… Pas au point d’oublier de photographier, de près, de loin, en large et en travers. Il supportait ça de très bonne grâce, souriant à mon émoi sans doute perceptible.

Bird… Dominique « Bird » Bouvier, vous vous souvenez ? Le batteur d’Higelin. Il est rentré de Londres. Barney raconte (9) : « Il a rencontré un musicien américain, un harmoniciste qui lui a présenté Marvin. Marvin a écouté les maquettes. Il a d’abord demandé à acheter les chansons. » Barney toujours : « Ensuite, il nous a dit : Si vous voulez, je veux bien faire un truc que j’ai jamais fait, je veux bien être producer. »

Marvin est un type particulier. Pour le rencontrer, Bird et Barney ont emprunté l’autoroute A1 en direction du nord, puis la sortie Lomme sur l’A25, l’autoroute Lille-Dunkerque. Ils avaient rendez-vous avec le dude au Macumba Haubourdin, dans le centre commercial d’Englos, la plus grande discothèque de la métropole lilloise. 1500 m2 quand même.

« On a rencontré Marvin au Macumba de Lille. On s’est vu plein de fois. C’est un mec humainement extraordinaire.» 

Là, même si l’histoire a un peu traîné au début, elle s’est emballée vers son climax. Barney : « Sept mois ont passé et Marvin est venu au studio du Château d’Hérouville. On avait une suite chacun, t’imagines ? Moi, j’habite à Créteil. On avait des musiciens top niveau : Claude Salmieri qui avait 19 ans à l’époque, Basile Leroux, Bernard Paganotti.Moi qui ne savais rien, juste chanter, et encore. Et Marvin, super cool, à la baguette. Il chantait les parties et les mecs jouaient les parties qu’il chantait. Il drivait tout le monde, ça a duré pratiquement trois semaines. Après, il est retourné à ses casseroles. Il devait préparer son album, celui de Sexual Healing. »

Le disque n’a jamais été commercialisé mais ils y ont travaillé, je peux en témoigner, j’étais là. En revanche, il semble qu’un marbre de bonne taille repose sur les circonstances exactes de la venue du grand homme. Était-il pleinement conscient de l’affaire en cours ? Comment lui a-t-elle été vendue ? A-t-il été payé ? Par qui ? Impure est la jungle. Barney, toujours : « Donc on a passé trois semaines avec Marvin. Après, Bouvier a repris l’affaire, mais il a prolongé la production de Marvin, et c’est devenu complètement autre chose. Au final, c’était un autre trip que l’esprit soul qu’avait donné Marvin. Ils en ont extrait un single qui a été signé chez Barclay, et qui a été mixé à New York par Greg Bishop, celui qui bossait avec le Salsoul Orchestra. C’est devenu un morceau disco dance. ». Quand ça veut pas…

Une bonne décennie plus tard, une chanson viendra à Barney : (Je repense à) Marvin Gaye.

Bon et les photos ? Fais péter ! C’est-à-dire que… presque quarante années sont passées. Je ne les ai plus. Comme Marvin, j’ai mélangé le boulot et les sentiments. Elles ont été l’objet d’une bataille, une sentimentale que j’ai perdue sans vraiment la livrer. Tout ou partie des originaux sont peut-être entre d’autres mains. Je ne les ai jamais revus, négligent dans l’allégresse du moment. Au gré de mes recherches, deux images non créditées, de piètre qualité – l’intérêt était plus de l’ordre du documentaire que du choc esthétique mais quand même…- sont apparues sur un site. Je n’en jurerais pas, il y avait du monde dans le studio. Mais elles y ressemblent drôlement. A moins que Marvin n’ait gardé le même survêt tout le temps … Il n’est pas non plus impossible que quelques Ektas prennent lentement l’humidité au fond d’un carton, archivés dans un grenier normand avec d’autres.

Juste avant l’an 2000, un beau jour d’automne pluvieux, j’avais à faire à Delft, délicieuse et accueillante petite ville à mi-chemin de La Haye et Rotterdam, aux Pays-Bas. Quelques bricoles à photographier pour un magazine japonais, afin d’illustrer une querelle d’historiens au sujet des deux seuls paysages peints par le « Sphinx de Delft », l’énigmatique Johannes Vermeer : La Ruelle et Vue de Delft. Rien à voir avec le front de mer d’Ostende. Cependant, alors que je sirotais une liqueur tourbée en tentant un énième yam’s de six au bar de l’hôtel Leeuwenbrug, à côté de la synagogue, au bord du grand canal, de la radio ambiante s’est échappée une douce complainte :

« La moitié du temps, je ne puis me rappeler mon nom…
Tout ce que je vois n’est plus pour moi que mystère et démence…
Voici venir la pluie, et je sens venir la folie… »

It’s Madness est une chanson de 1970, publiée post-mortem. Une demo bricolée avec Harvey Fuqua. Les larrons avaient tenté de la fourguer à Sammy Davis Jr., lequel a décliné sous je ne sais quel prétexte. Quel meilleur éperon pour qu’un aficionado saute dans sa bagnole garée sur le quai, et file voir sur place, à quelques bornes de là, de quoi il retourne. Je voulais voir sa piaule d’Ostende.

© inconnu
La vue du  front de mer : Ostende 2000 © Didier Hubert

 

En l’absence d’images de ce moment hérouvillien en diable, autres que mentales, il me fallait illustrer un début de chapitre…

Ça va vous en boucher un coin, mais Marvin et moi on a un vrai point commun, on aime le vent et la pluie. Le plein soleil nous brusque puis nous éteint, il nous faut du gris humide avec du souffle. Ce type d’atmosphère nous fait monter le spleen. Une part non-négligeable et non-négociable de notre esprit tourmenté s’épanouit en cet état intermédiaire, pour nous langoureux. Vous me direz qu’on n’est sûrement pas les seuls, mais là c’est de nous qu’il s’agit. Marvin et moi. Marvin ? Marvin Gaye, pardi. Je n’en connais pas d’autre de Marvin.

Par la suite, Phil Barney connaitra le succès en 1987, avec le tube intitulé Un Enfant de Toi. Il a, depuis, intégré la tournée Stars 80. Marvin avait donné sa bénédiction. Elle n’a pas suffi, aucun miracle n’a eu lieu.

Texte de Didier Hubert alias Raoul Méjols
Avec la précieuse complicité de Christian Casoni.

 1 – Divided Soul. David Ritz McGraw-Hill Book Company 1985
What’s Going On: Marvin Gaye and the Last Days of The Motown Sound. Ben Edmonds Canongate Books 2002
Marvin Gaye. Frédéric Adrian Le Castor Astral 2014

2 – David Ritz affirmera avoir écrit les paroles de la chanson Sexual Healing après avoir vu traîner quelques magazines SM lors d’une visite dans l’appartement du chanteur à la résidence Jane. Les musiciens présents lui attribuent au mieux le titre de la chanson. Ritz persistera et obtiendra gain de cause devant un tribunal américain ; il est depuis considéré officiellement et crédité comme co-auteur de la chanson. Ce n’est pas du goût de tout le monde et lui seul sait ce qu’il en est, de ce joli magot en droits d’auteur annuels.

3 – Gavin Martin. Dernier journaliste à avoir (brillamment) interviewé Marvin Gaye de son vivant. « Marvin Gaye : Mr Midnight In The City Of Angels » NME décembre 1982. Republié en version succincte en 2001 par les Inrockuptibles.

4 – Marvin Gaye Transit Ostende – The final years, un documentaire du réalisateur belge Richard Olivier.

5 – L’Amour de vivre. Michel Magne, éd. Alain Lefeuvre.

6 – Franck Ernould, diplômé de l’ENSLL, est ingénieur du son, journaliste, traducteur technique, conférencier et formateur. Il écrit régulièrement dans les magazines Sono Mag, Sound On Sound, Pro Sound News… D’ordinaire, si l’on veut savoir quelque chose à propos du château d’Hérouville, c’est à lui que l’on s’adresse. Télérama : « Un énorme livre sur l’histoire d’Hérouville (600 pages) devrait sortir fin 2013, sous (sa) signature passionnée. »

7 – Brain Magazine 15 juillet 2007 – Phil Barney – Le Funk à Phil par Adrien Durand.

4 commentaires

  1. boycott du shop parisien born bad ils reçoivent des dead stocks de 45T le meme artist ( English subtitles) & le refourguent a 25 boules l’unité!!! C NO Rock leur attitude!

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