Pourquoi avoir associé deux artistes aussi compatibles qu’une Playstation 4 et une disquette 3,5 pouces ? Qui a eu cette idée de génie ? Quelle est l’ampleur du désastre ? Dans cette série d’articles inutiles intitulée Les duos de l’enfer, découvrons l’histoire secrète de quelques-uns des duos les plus saugrenus de l’histoire de la musique. Premier épisode : B-Real (Cypress Hill) et Larusso : Untouchable (2012).

Musicalement, ça commence comme un mauvais morceau de Linkin Park (pléonasme ?). Visuellement, ce n’est pas beaucoup plus emballant. Dès les premières secondes du clip d’Untouchable, réalisé par l’homme au centre de toute cette entreprise improbable, on plonge dans une ambiance de mauvais film noir, une Amérique en toc. On te fait croire que ça se passe à L.A., mais ça pourrait tout aussi bien être le Val d’Oise. Larusso tient le rôle principal, elle apparaît en premier. Et pour ceux qui se souvenaient de la jeune beurette « stylée » à l’imposante crinière de feu, c’est le choc : ensemble de cuir noir, visage fermé et cheveux lisses couleur jais… Larusso n’est plus rousse !

Mi-goth, mi-bikeuse, la petite princesse déchue du R’n’B à la française tente ici de se réinventer, plus de dix ans après avoir squatté le sommet du hit-parade dans une France en plein délire « black-blanc-beurre ». C’était en 1999. A tout juste 20 ans, elle avait conquis le pays champion du monde en écoulant 1,2 millions de singles d’une reprise de Régine, Tu m’oublieras (en réalité une chanson d’Irma Jackson francisée par la reine de la nuit en 1980). Douze semaines à la première place du Top 50, six mois dans le top 10… Un véritable standard générationnel. Mais la suite sera moins ébouriffante.

Au moment où elle tente ce virage dark et fusion, Larusso ne touche plus grand monde. Trois singles et un album passés relativement inaperçus, suite il est vrai à un long break : elle cherche la sortie d’un désert qu’elle traverse depuis dix ans. Alors, nouveau look, nouveau son : il faut refonder la marque, remodeler l’image, surprendre. Ou peut-être juste s’affirmer ? Comme elle le déclarait à l’époque sur la radio MFM : “J’ai 32 ans. J’ai toujours été une fan inconditionnelle de rock et de hip-hop. À bientôt 33 ans, je fais ce que j’aime et j’adore ce que je fais maintenant. » L’âge du Christ, idéal également, pour se faire crucifier.

Retour au clip. Un homme plus âgé l’attendait. Il enlève ses lunettes de soleil, ils se regardent. Ils partent en voiture, les cordes digitales montent en puissance et elle s’endort. Au bout de quelques miles, ce subtil avatar de producteur arrête la voiture. Il descend et cède sa place de pilote, celle du boss, au rappeur américain vedette. Plus de 20 ans après son entrée fracassante dans le rap game en compagnie des acolytes de Cypress Hill (Sen Dog et DJ Muggs), B-Real prend le volant et embarque Laëtitia dans une folle virée « fusion ». Les voilà réunis, pour notre bonheur et pour le pire. Mais que diable est-il venu faire dans cette galère ?

Interrogé par Télérama en 2015 (soit trois ans après le drame), le rappeur tatoué aux yeux gonflés et à la mémoire enfumée assure qu’il ne s’en souvient absolument pas. Mais il assume : « Nous avons toujours considéré la musique comme un échange. Je ne suis pas regardant sur les artistes avec qui je collabore, car c’est l’expérience que je recherche. J’ai envie d’apprendre de chaque featuring, m’enrichir pour revenir plus fort avec Cypress Hill. On ne dirait peut-être pas, mais j’aime le travail bien fait…»

B-Real semble aussi impliqué qu’un élève de 3e pour son stage en entreprise.

Embauché pour tenter de réanimer le projet artistique d’une lointaine cousine d’Arthur, le chicano de South Central fait en effet le job… Sans toutefois trop se forcer. Lyrics convenus, regard flottant, B-Real semble aussi impliqué qu’un élève de 3e pour son stage en entreprise. Et semble avoir clairement abusé des fajitas au fromage pour combler ses fringales de ganja. Mais l’Américain reste un professionnel avant-tout et honore le contrat en annonçant la couleur : « See my name on the wall / Still amongst the greatest / Put your money on me (…) I’m a creature of habit / And the habit is to win » (Tu vois mon nom sur le mur, j’fais toujours partie des plus grands / Met de l’argent sur moi (…), j’ai mes habitudes / Et l’une d’elles c’est de gagner).

Telle une petite fille mettant les pieds dans le game pour la première fois, Larusso patiente à côté ou derrière le boss. Elle regarde le sol, relève timidement le menton. Le refrain arrive. C’est pour elle, c’est la signature du tube en préparation ! C’est une purge : paroles niaises, accent anglais ridicule, mélodie convenue, quatre lignes de texte. Douze ans auparavant, elle chantait Tu m’oublieras. La prophétie est bel et bien en train de se réaliser.

Je pourrais continuer ainsi jusqu’au terme des 5 minutes et 43 secondes que dure le clip d’Untouchable, mais je n’en suis qu’à 2 minutes 20 et j’ai la chance de n’avoir enduré qu’un seul refrain. Je propose donc d’y mettre un terme, de passez rapidement sur le moment où la chanteuse entame le pont au milieu des flammes, pour assister à la scène finale. Au somment d’une colline qui domine la ville (L.A ou Juvisy ?), elle retrouve le « producteur ». Il lui glisse deux plumes noires dans les cheveux, puis assiste, médusée, à la transformation qu’il a lui même enclenché : Larusso déploie deux grandes ailes noires et parachève sa métamorphose en ange déchu du show-business, prêt à prendre sa revanche.

Pas mégalo pour deux sous, Mathieu Tribes, réalisateur du clip, projette ici sa propre image (incarnée par son père Jean-Louis), celle du pygmalion (re)donnant vie à une icône figée telle une statue dans le formol de son succès passé. C’est en effet cet ancien acteur de la série Sous le soleil, passé ensuite par le collectif Koutrajmé, qui orchestre de A à Z cette tentative de come-back. Désireux, lui, de percer dans la musique, il s’empare du sujet et le (re)modèle à sa façon. Car Untouchable n’est que le premier single d’un album dont il a composé la musique, écrit la plupart des textes. Et sur lequel il joue la majeure partie des instruments.

Un génie méconnu au cœur de toute cette histoire, comme le confirme la chanteuse au Parisien en février 2012 : « Avant de rencontrer M. B-Real, j’ai connu Mathieu Tribes qui a réalisé mon album. Nous avons composé cette chanson et puis comme je n’avais jamais fait de «featuring», nous nous sommes dit que cela serait bien de faire ça avec un rappeur français. Mais les opportunités ont fait que nous nous sommes retrouvés dans un studio à Los Angeles avec un mixeur de Dr Dre. Il a fait écouter le morceau à B-Real, qui craqué dessus ». Plus que jamais, les ravages de la drogue semblent à l’origine de cette sombre histoire.

Sorti en janvier 2012, Untouchable devait servir de rampe de lancement à l’album « Angels are gone », annoncé pour le mois de mars suivant comme celui de la renaissance d’une artiste enfin en phase avec elle-même. Mais face à la crise de rire que provoqua ce « featuring » improbable et raté, le disque ne vit jamais le jour. Larusso repartit se planquer chez le coiffeur, à la recherche d’une nouvelle coupe et d’un nouveau style. Pour finalement redevenir rousse et réapparaître sur scène en 2018 à l’occasion de la tragique tournée « Born in 90 ». Un retour par la case nostalgie qui lui ouvrira de nouveaux quelques portes : après deux singles en 2019, elle annonce même un nouvel album pour 2020. Mathieu Tribes, lui, est retourné réaliser des clips et des pubs. Quant à B-Real et Cypress Hill, ils continuent de sortir des albums dont tout le monde se fout à un rythme aussi mollasson que leur cerveau au terme d’une bonne journée de fumette (trois en quinze ans). Toutefois, l’écriture de cet article radicalement inutile m’aura permis de constater que le dernier en date, « Elephants on Acid » (2018), n’était pas dénué d’intérêt.

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