Et c’est comme si c’était hier.

Avec « Different trains », c’est certainement la plus connue des œuvres de Steve Reich. Et pour autant, de n’est pas la moins longue. 56 minutes semblables à un rêve dont on sortirait groggy, ouaté même diront les adeptes du qualificatif, et qui feront plus tard dire à son compositeur qu’« il y a plus de mouvements harmoniques dans les cinq premières minutes de Music for 18 musicians que dans chacune de ses œuvres complètes ». Vrai ou faux ? Dur à dire. Certaines discographies sont tellement riches qu’il devient dur d’en mesurer la profondeur – c’est le cas avec Reich – et les experts beaucoup trop nombreux pour qu’on se lance dans une analyse musicologique de ce petit joyau.

Ce qu’on en sait : c’est que le squelette de cette pièce musicale – qui comme on l’aura compris n’est pas destinée à être jouée par 30 musiciens – est né en mai 1974, et que la première représentation scénique eut lieu le 25 avril 1976, à New York. Qualifiée de post moderne, classique ou contemporaine, elle est encore bien davantage radicale ; « Music for 18 musicians » est un attroupement d’instruments guidés sans chef d’orchestre et où un simple vibraphone annonce les changements et longs virages harmoniques qui ponctuent ce chef d’œuvre diffusé au crépuscule du punk.

Punk, si « Music for 18 musicians » l’est, c’est pour l’introduction dans le travail de Reich d’une pulsation martelée sur trois pianos (trois pianos !), et qui servira de tapis volant pour l’ensemble des instruments – citons en vrac les 2 clarinettes, les 3 marimbas et les 3 soprano alto. A l’image d’un Phil Spector doublant ou triplant les outils pour façonner son célèbre « wall of sound », Reich, lui, compose une œuvre horizontale qui se lit, sur la partition, comme une chevauchée entre deux temps distincts et pourtant complémentaires. Avec, au final, l’impression de regarder deux films simultanément qui, par la magie, en composeraient un troisième (Reich ?).

En dépit de sa notoriété acquise au moment de la révélation de la scène minimaliste (Glass, John Adams, Nyman) au tournant des années 80, il faudra malgré tout attendre 1997 pour que la partition de « Music for 18 musicians » soit enfin posée par écrit. Un exemple parmi tant d’autres de la complexité d’une œuvre pourtant « facile » à écouter et ressemblant, dans ses moments les plus intenses, à une comptine pour enfants. On y entend également le « In C » de Terry Riley en échos, et surtout les rythmes africains qu’on retrouvera plus tard, à un étage plus élevé, chez Brian Eno et Jon Hassell sur « Fourth World ».

A sa sortie chez ECM en avril 1978, le « disque » se vendra à plus de 100 000 exemplaires. Un chiffre qui, quoiqu’on en dise, éclaterait aujourd’hui tous les compteurs ainsi que les génies hebdomadaires que la presse peine à vendre. 100 000 exemplaires écoulés grâce à un cycle de onze accords introduisant et concluant une œuvre impossible à passer en discothèque, c’est ce qu’on appelle un exploit. Du minimalisme à l’harmonie absolue et dépouillée, c’est le petit tour de force que réussissait Reich au siècle dernier grâce à une ligne claire qui fait encore, 4 décennies plus tard, trembler les cloisons auditives.

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