(C) Victor de Smet

Le week-end du 10 au 12 septembre, on était à Vilvorde, au nord de Bruxelles, pour le Horst Festival. Basé sur le site militaire de l’Asiat, l’événement a réuni des généraux de la techno, et quelques dissidents adeptes de BPM moins rapide, à l’image de DTM Funk, que l’on a rencontré spécialement pour l’occasion. 

Si le lieu du festival et les quelque 70 artistes invités promettaient une ambiance martiale, les équipes derrière l’organisation de cette fête énorme ont voulu ajouter une touche de classe ; avec brio. Pour enchanter ce bout de campagne cerné par d’imposantes citernes et des allées vertes mystérieuses, ils ont convié des architectes pour la conception des scènes, en respectant bien sûr les prérogatives éco-responsables, normes contemporaines devenues essentielles pour la tenue de tout événement.
Au bout de longues semaines de travail, le terrain de jeu des festivaliers était prêt. Résultat, des œuvres d’art étaient disséminées un peu partout sur le site, et cinq scènes assez uniques en leur genre ont jailli de terre. Parmi elle, la Rain Stage, un endroit clos avec des mares artificielles – dans lesquels des irréductibles ont pataugés –, la chamanique hutte Moon Ra et son toit ouvrant, les scènes extérieures, Bodies In Alliance habillée de mille lumières, et Unglued, adaptée à la topographie de l’espace, sans oublier bien sûr, le classique hangar désaffecté, No One Is An Island ; dont les murs suintent probablement encore à l’heure où l’on écrit ces lignes.

 

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Côté programmation, le Horst Festival avait clairement fait le pari de la rave party. Un choix gagnant qui a réuni 7000 personnes le vendredi, 500 de plus le samedi (soit la jauge maximale), et 5500 pour un dimanche guère plus calme. Une décision également audacieuse, puisque sur l’ensemble des trois jours, tout ce beau monde à pu apprécier le sourire d’autrui et danser collé-serré : la gestion du festival avait tout mis en œuvre pour que le public soit non masqué et non « social-distancé ». Pour les concerts, là encore, un gros travail a été fait. Avec sa fine sélection s’écartant d’une autoroute techno sans fin, les organisateurs ont su proposer un line-up cohérent dans son ensemble, mêlant jeunes loups (Ascendant Vierge) et vieux briscards (Jeff Mills, Mr Scruff), locaux (DTM Funk & AliA) et internationaux (Danilo Plessow, Donato Dozzy, Helena Hauff). De belles découvertes, notamment en live (Far Out Radio Systems), ainsi qu’un closing d’anthologie proposé par Job Jobse sont venus compléter le casting. A posteriori, si l’on fait la somme de tous ces éléments, le Horst Festival a clairement entériné son statut d’original au milieu d’un circuit qui reprend peu à peu du poil de la bête.

 

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En parallèle de ces pérégrinations, les yeux couverts des plus belles lunettes de vitesse du site, on s’est posé avec la fierté d’Anvers, DTM Funk (prévu le vendredi en B2B avec la prometteuse AliA), histoire de comprendre comment cet artiste fanatique du juke de Chicago — un genre qui affiche au compteur des BPM frénétiques, de 150 à 170 — a levé le pied pour finalement proposer des sets moins effrénés, avec plus de groove.

 

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Tu as commencé à te faire connaître en organisant des soirées à Anvers…

DTM Funk : Avant que je fasse des fêtes, avec mon groupe d’amis danseurs venant d’horizons très variés, on fréquentait beaucoup de soirées : de dubstep, de drum & bass… À un moment, on était tellement souvent dehors qu’on s’est dit : il faut qu’on fasse notre propre fête, on peut plus dépenser notre oseille comme ça ! Je me suis donc lancé avec les Shuttles, qui étaient très orientés vers l’Angleterre, avec de la bass-music et ce genre de trucs. C’est aussi à ce moment-là que j’ai commencé à mixer. Je n’avais jamais pensé à devenir DJ, mais les gens ont kiffé quand je passais des morceaux, alors je me suis dit, pourquoi pas finalement ?

Comment as-tu découvert les styles de Chicago et Detroit ?

J’ai débuté en écoutant du hip-hop et de façon plus générale des sons urbains. Puis je me suis rendu compte que la musique noire représentait plus de choses que ça. En fouinant, je suis simplement tombé sur le ghetto house, le juke et le footwork. Ce sont des styles qui ont été imaginés par des gars des villes que tu cites, lorsqu’ils ont décidé de vraiment accélérer les BPM de titres house. Le juke est plus réservé pour danser dans les clubs, tandis que le footwork est plus fait pour la rue.

Tu t’es rapidement mis à proposer les Foot Juice parties à Anvers. Comment ça s’est fait ?

Après les Shuttles, je me suis rapproché d’un autre groupe de personnes, avec qui j’ai encore organisé de nouvelles soirées. Comme on était plutôt actif, les sollicitations devenaient plus nombreuses. C’est comme ça que Deejay Earl m’a contacté. Après plusieurs échanges de mails, il m’a proposé de le rejoindre à Londres pour l’épauler lors d’une nuit à Fabric. Je lui ai rendu la pareille en le faisant venir à Anvers, et c’est comme ça que tout a commencé. 

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Malgré que les soirées marchent bien, tu as quitté Anvers ?

Je suis parti à Berlin parce que je traversais une période assez difficile, d’un point de vue perso. Puis j’adore découvrir de nouvelles têtes, donc c’était le bon moment. Je connaissais quelques artistes à Berlin, alors je suis allé leur filer un coup de main pour organiser des fêtes, ce que je faisais déjà en Belgique en somme.

Tu es resté deux ans là-bas. Tu as d’abord connecté avec le Weboogie crew. 

Le Weboogie Crew vient des soirées future bass. Ils étaient 3 artistes plutôt connus à cette époque (DJ Paypal, Ticklish et Bijou). En plus de traîner avec eux, ils me bookaient souvent dans leurs Boogie Parties, qui avaient lieu dans pas mal de clubs de la ville. Les gars du collectif ont ensuite changé de direction artistique pour se concentrer sur des musiques plus cheesy, plus r’n’b. Et c’était une bonne idée, car à Berlin les soirées sont souvent très technos. Quand ils se sont lancés là-dedans, j’ai commencé à jouer plus funky, j’adorais le G-Funk. Grâce à l’exposition de ces fêtes, j’ai pu me produire dans des plus gros événements allemands, comme le Melt Festival.

C’est aussi à Berlin tu as connu les soirées African Acid is the Future ?

Oui, c’était tellement cool ! Quand j’ai découvert cette soirée pour la première fois, c’est le nom qui m’a interpellé. Je me suis demandé ce que c’était. Puis j’y suis allé, et j’ai compris : cette appellation réunissait plein de styles différents : techno, house, acid, breakbeat… Le tout, couplé à des musiques africaines comme l’afrobeat de Kuti et Tony Allen… Tout était une question de beat et de tempo. Je me suis tout de suite dit que c’était MON genre de soirées. De là, j’ai développé cette idée d’Afrocentric. Plus qu’un courant musical, c’est un état d’esprit. Il représente simplement les rythmes qui me touchent, qu’ils soient house ou autre.

Photos from African Acid is the Future's magical mini-festival in Berlin

Quand on prend un peu de recul, on se rend compte que tu as commencé avec des musiques aux BPM élevés, et qu’au fur et à mesure, tu les as ralentis.

Oui c’est vrai. En plus d’être sorti des soirées exclusivement juke, je voulais me concentrer sur les autres genres de musique que j’aimais, sans trop me prendre la tête. J’ai eu mes périodes, je crois. Avant j’étais dans un délire plus inspiré par Tony Allen, et en ce moment je joue beaucoup de track house. En fin de compte, je n’ai pas l’impression de passer des disques si différents. Pour moi, il n’y a qu’une chose qui compte : je veux que les gens dansent et qu’ils se connectent entre eux.

« Je ne voulais plus être ce cliché de l’Africain heureux qui joue pour des blancs. J’étais fatigué de ça ».

À la fin de l’année 2019, tu as fondé ton label, San-Kofa Rhythm Records. Pourquoi avoir décidé de franchir le pas ?

Déjà, en quelque sorte, j’avais un « label » avec Foot Juice. Les soirées servaient vraiment à aider la petite scène juke locale, et européenne : on sortait des compilations, des EPs… J’ai pu connecter par ce biais avec des artistes comme Le Motel par exemple, notamment via son track Pygmy Juke. En 2019, je me sentais plus adulte et surtout plus à l’aise avec l’industrie. Même si je suis DJ, j’ai envie de mettre des gens en lumière, que ça soit avec mes soirées, ou en jouant directement les morceaux des autres. Je veux vraiment partager avec le plus grand nombre, leur montrer qu’il existe plein de musique.

 

San-kofa est un terme propre au Ghana, qui signifie : « Il n’y a aucun mal à apprendre du passé ». C’est l’identité du label ?

Oui c’est ça. En tant qu’être humain, tu ne viens pas de rien. Tu as toujours une histoire et un background. Pour la musique, c’est la même chose. 

L’année dernière, tu t’es produit au Nyege Nyege Festival (Ouganda). C’était quelque chose d’important pour toi ?

C’était tellement bien ! Je suis né au Rwanda. J’ai été adopté quand j’étais jeune. Jouer dans ce festival qui se situe à quelques kilomètres de l’endroit où j’ai grandi, c’était vraiment quelque chose de beau. Puis aussi, c’était la première fois de ma vie que je mixais pour un public composé à 90 % de noirs. C’était quelque chose de très différent de mes habitudes. Je n’avais jamais ressenti une telle connexion. Puis, avant le Nyege Nyege, je ne construisais plus vraiment mes sets avec des musiques africaines. Je ne voulais plus être ce cliché de l’Africain heureux qui joue pour des blancs. J’étais fatigué de ça.

C’est pour ça que le 14 juillet 2020, tu as posté un message sur Facebook où tu expliquais que l’on te bookait à certaines soirées « parce que tu es noir » ?

J’essaye simplement de faire avancer les choses avec ma musique. Tu sais, je suis vraiment heureux quand je passe de la house et que des noirs viennent me parler en me disant qu’ils sont contents de voir un autre noir jouer ce style. Car la plupart de mes amis pensent que c’est un genre pour les blancs. En fin de compte, si je peux inspirer les gens à faire ce qu’ils veulent sans se prendre la tête sur leur couleur de peau ou quoi que ce soit d’autre, c’est parfait !

Peut être un gros plan de enfant et vêtements d’extérieur

J’ai lu dans un article que le club C12 de Bruxelles t’avait approché pour commencer à parler de ces sujets.

En fait, ils m’ont contacté avant que je prenne la parole sur Facebook. À une fête dont je tairais le nom, qui se déroulait pendant tout un été, les organisateurs proposaient différents thèmes : techno, house… avec des super DJ. Un soir, ils avaient planifié une nuit hip-hop, pour laquelle j’étais programmé. Dans ma tête j’étais en mode : « OK, les gens me connaissent pour ce que je fais. Je ne vais pas jouer hip-hop de toute façon ! » J’avais un mauvais pressentiment, et il s’est confirmé quand le gars en charge de la prog’ ou je ne sais plus qui est venu me voir après mon set et m’a proposé de m’inviter plus souvent. Je n’ai rien dit, mais ça a chauffé à l’intérieur. Mec, tu peux me programmer pour soutenir des soirées hip-hop, pas de problème, mais ne penses pas que je suis un DJ de hip-hop ! J’adore cette musique et j’en connais un rayon, beaucoup plus que la majorité des gens qui le prétendent. Mais putain, je ne suis pas un DJ hip-hop, arrêtez de faire ce raccourci ! Ce n’est pas parce que je suis noir que j’en joue ! C’est exactement pareil que de dire qu’une DJ blanche va forcément faire des sets de « soulfull music », ou même d’affirmer qu’elle est gay.

DTM Funk n’a pas encore prévu de sortir d’album en son nom. Vous pouvez le suivre sur ses réseaux (Facebook, Instagram, SoundCloud) ou toutes ses prochaines dates sont annoncées. Toutes les infos concernant son label San-Kofa Rhythm Records, sont ici.

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