« Dans une société, si vous avez des personnes qui travaillent ensemble et qu'il y en a un qui met une tarte à une autre et qui le blesse, le patron va le mettre sur la touche. » Quarante-huit heures après la désormais célèbre #gifle d’un célèbre rappeur à un chroniqueur de D8, Cyril Hanouna s’exprime sur Europe 1 et donne plus à réfléchir qu’il n’y paraît : le monde de la télé serait-il identique à celui du monde du travail ? On revient après la pub, ne zappez pas.

En mettant du sel dans son café, Gilles a voulu faire une bonne blague à son collègue Didier. Didier était un peu fatigué et en plus il préparait sa réunion, il a réagi à chaud et a retourné une chiquenaude à Gilles. Didier n’a, bien sûr, rien contre Gilles. En fait, il ne le connaît pas très bien. En plus, ce n’est pas Gilles qui a eu l’idée de cette blague mais Cyril, son chef de service. Faut dire, Cyril, c’est un peu le rigolo de la boîte, on se marre souvent quand il est dans le coin. Cette histoire a vraiment énervé Cyril qui a ensuite tout mis en œuvre pour avoir des excuses en bonne et due forme de Didier. Ce n’est normalement pas à lui de faire ça puisque c’est son patron qui gère ce type de problèmes. Pourtant, Cyril sait qu’il peut se permettre ce genre d’incartades hiérarchiques, car il se sait omnipotent.

Voilà mon interprétation de ce psychodrame télévisuel — si jamais vous revenez d’un stage de macramé au Pérou et que vous ne voyez pas du tout de quoi il est question, la plume drolatique d’Olivier Cachin relate à merveille le coup d’envoi de cet affligeant happening cathodique.

Touche pas à mon boulot

Si j’ai choisi cette comparaison issue du monde du travail pour résumer l’histoire de la gifle, c’est évidemment en réaction à la déclaration chafouine d’Hanouna sur Europe 1 portant à croire que l’on agit sur un plateau télé comme dans le bureau d’une entreprise. À peine est-elle énoncée que cette assertion se mord la queue. Car, si la télé n’est que de la télé, alors elle est d’office à des années-lumière du labeur quotidien effectué par la très grande majorité d’entre nous.

Cette volonté à prétendre le contraire, dans le but d’asseoir son paradigme télévisuel, relève tout autant d’un esprit plutôt bon enfant que d’une manipulation de masse flagrante. Car l’esprit d’entreprise ne se négocie pas en version cathodique et la dictature de la dérision prévaut sur tout le reste. Cette représentation hanounesque d’une télé équivalente à une corporation comme une autre est une chimère indéfendable. Tout simplement parce que la liberté individuelle est malgré tout plus présente à la télé qu’en entreprise, où être corporate signifie simplement de devoir tout accepter et de se taire. À la télé, l’animateur frôle certainement la schizophrénie à chaque pic d’audience, mais son invité-victime est tout de même censé être consentant.

C’est arrivé près de chez vous

Revenons au direct et à l’évènement à proprement parlé. Ce moment où Hanouna perd très vite le sens des réalités en exigeant à corps et à cris les excuses de Starr : « S’il ne le fait pas, il n’y a pas d’émission, c’est aussi simple que ça. Je peux être beaucoup plus con que lui, j’en ai rien à foutre. Non mais je vous le dis, là je suis énervé. Si c’est ça, il n’y aura pas d’émission et voilà, ils vont perdre beaucoup d’argent. Donc c’est ou ça ou y’a rien. Voilà, c’est à lui de choisir. Ou bien ils le foutent dehors et y’a pas de Joey Starr dans l’émission ce soir, c’est tout. Donc c’est à la production de voir. Pour une fois, je pense qu’ils sont capables de prendre une décision. »

« Moi, si jamais je menace de ne pas rendre l’antenne, à la fin de ma phrase on me coupe le faisceau. » (Arthur)

Ce pétage de plomb, sous le coup de l’émotion, reste compréhensible. Mais cette prise d’otage de l’audience fait perdre d’entrée de jeu le bras de fer d’Hanouna contre ses vrais patrons. Ceux-ci, pressentant cependant une audience potentiellement effervescente, se tiennent subtilement en retrait et se gardent bien de commentaires trop hâtifs. Comme à l’accoutumée, les véritables marionnettistes attendent de voir dans quel sens le vent tournera et laissent donc l’animateur continuer ses hanounaneries jusqu’en fin d’émission.

À ce moment-là de la soirée, l’audience est tenue en haleine quant aux différentes conséquences possibles. La dernière chronique de l’émission se poursuit tant bien que mal, régulièrement interrompue par Hanouna qui lit au public en direct les SMS envoyés par ses patrons : « Pour l’instant on me dit franchement que ce n’est pas possible. Donc je vous le dis, on ne rendra pas l’antenne ou sinon je ne ferai pas l’émission demain. Il est hors de question qu’on laisse passer ça. Gilles, franchement, c’est mon frérot. Non mais c’est vrai… » L’animateur s’étrangle dans un émoi non feint et ne parvient pas à finir sa phrase. On a attaqué son chroniqueur, son frère, sa famille. Son cœur saigne qu’un des siens soit blessé. C’est d’ailleurs très beau, cette fraternité entre un patron et son collaborateur. C’est tellement courant dans le monde du travail réel que j’en suis encore baba.

(C) Cyril Adam

La suite au prochain épisode

Les justifications de Starr n’apparaîtront que le lendemain : « Ça a été vachement vite, donc le geste a été aussi très vite, malheureusement. Malencontreux geste, regrettable geste de ma part. Mais bon, voilà quoi, on était quand même sur un lieu de travail et on n’est pas tous des pantins. »

Ces excuses ne correspondant visiblement pas à la charte hanounesque du droit des chroniqueurs, la farce se poursuit le soir même avec la convocation sur le plateau de Touche Pas À Mon Poste de la présentatrice de La Nouvelle Star, Laurie Cholewa. Invitation guet-apens tant il sera plutôt question de procès. À l’instar de Starr, elle ne plie pas sous les coups et justifie l’acte par son contexte. Hanouna s’en moque et continue de psalmodier les mantras de sa tyrannie de la vanne : « Non mais il aurait dû faire un truc marrant. Il aurait dû dire : Gilles, mon chéri, excuse-moi, hier je suis allé un petit peu loin, ta pizza était dégueulasse. Retrouvons-nous, je t’invite au Vésuvio demain. » Dans l’esprit d’Hanouna, peu importe la situation ou bien la personnalité des intervenants, l’humour est sanctifié car il lave l’humanité de toutes ses imperfections.

Les derniers soubresauts de cette saynète se passent une semaine après les faits – c’est-à-dire le soir de diffusion de La Nouvelle Star en prime time après Touche Pas À Mon Poste. Au moins, là, nous sommes prévenus : « Je peux être beaucoup plus con que lui. » Hanouna ne manque pas à sa parole et en remet une couche en envisageant la livraison d’un camion entier de pizzas sur le plateau du télé-crochet. La Nouvelle Star a bien sûr refusé la livraison et même si l’animateur a installé sur son plateau un téléphone rouge prévu pour recueillir les excuses sincères de Starr, lui n’a jamais appelé. Touche Pas À Mon Poste a poursuivi son petit bonhomme de chemin avec un jeu à base de petit-suisse et d’huile de foie de morue. Une des chroniqueuses aura du reste cette punchline péremptoire : « Tout est normal. » Dans le monde d’Hanouna, c’est certain.

Société, tu m’auras pas

Le dieu du PAF a enfanté un ogre qui se délecte de brimades à perruques blondes et qui oblige ses collègues dociles à tendre l’autre joue lors de chaque nouvelle vexation. C’est ainsi : il faut rire. Alors, on doit s’esclaffer ou, au moins, se laisser faire pour que les voyeurs redevancés se gaussent benoîtement devant leurs écrans. Le nouveau prénom de Starr est Judas : Hanouna et ses pairs entendent le mettre au pilori, lui et tous les récalcitrants refusant la religion du feelgood permanent imaginée par ces quelques fondamentalistes cathodiques.

En définitive, l’insoumission contre ce fascisme de la poilade est tout à l’honneur de Starr. Avec son geste, il aura défendu par écrans interposés tous les salariés aux mains moites qui subissent sous une hypnose non consentie certaines brimades de leurs collègues rigolards, certaines pressions hiérarchiques usuelles ou plus simplement certaines conditions de travail dégradantes. On est tous d’accord qu’un travail où l’on serait forcé d’accepter de se faire bizuter, simplement pour faire marrer le chef du service voisin, apparaitrait clairement comme dégradant.

Épilogue

Suite à de nombreuses plaintes de téléspectateurs, le CSA a finalement rendu son avis officiel en remettant enfin tout le monde à sa place. Le cirque médiatique étant bien rodé, une cacophonie cathodique en chassera toujours une autre. Ce feuilleton est désormais clôturé, même si le générique de fin nous laisse un arrière-goût amer que l’on retrouve bien trop souvent au programme.

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