« Prends le temps d’écouter », la toute dernière compilation parue sur le label Born Bad, met à l’honneur les musiques méconnues et plus ou moins étranges qui ont été produites entre 1962 et 1982 dans les classes du mouvement de l’école moderne associé notamment aux noms de Célestin et d’Elise Freinet. On y découvre quelques merveilles de musique cabossée, brute et expérimentale. 

A l’origine du projet, on retrouve notamment Sylvain Quément et Yassine de Vos, les compères de Radio Minus déjà à l’œuvre pour la compilation Chevance, mais aussi Raffael Dörig et Tom Gagnaire, tous animés de la même volonté d’exhumer les trésors de création enfantine. On a voulu en savoir plus au sujet de cette quête parmi les sources (nombreuses) des continuateurs de Freinet. On a donc rencontré les deux premiers cités pour parler de musique, forcément, mais aussi de pédagogie alternative et de rapport à l’enfance. 

D’où vient votre intérêt pour l’enfance et pour le contexte scolaire ? C’est peu commun.

Yassine De Vos : J’ai commencé à organiser des soirées festives dans les années 2000 et l’une des thématiques de ces soirées a été l’enfance. L’entrée, pour moi, a d’abord été visuelle, parce qu’en cherchant des disques on tombait souvent sur des pochettes avec des illustrations intéressantes, pour nous dessinateurs. On pouvait trouver ces disques facilement en brocante, chez des disquaires ou sur Internet puisqu’à cette époque on téléchargeait tout et n’importe quoi. Il y avait un magasin qui s’appelait Bimbo Tower, tenu par Franq De Quengo [actuel co-directeur du festival Sonic Protest, NdA] qui faisait partie du groupe Dragibus. C’est quelqu’un qui s’est toujours intéressé à la musique pour enfants et son lieu faisait partie des endroits où on pouvait en acheter. Ensuite j’ai eu un véritable intérêt pour ces musiques-là en tant que telles en réalisant qu’il y avait des trucs super, que c’était un univers beaucoup plus vaste ce que j’imaginais.

Sylvain Quément : On a commencé Radio Minus à un moment où l’on constatait un manque d’information et de centralisation des données concernant le discours enfant et la musique pour enfants. Il y avait plein de choses éparses, chez Bimbo Tower donc, mais aussi quelques labels qui sortaient de temps en temps un ou deux disques, des rééditions etc. On est arrivés avec l’envie d’agréger ou de compiler tout ça, en commençant à collecter des disques. Le constat était simple : la musique pour enfants était mal connue.
Quand elle était abordée, c’était souvent sous l’angle de la nostalgie, de la régression. La plupart des documents existants traitaient de la question du générique de dessin animé, des années 80 notamment, sans véritable filtre qualitatif. Et même lorsqu’un disque paraissait, on manquait d’information : c’était le cas de la collection Chevance par exemple. On pouvait écouter les disques mais c’était compliqué de savoir d’où ça venait, quelles étaient les équipes, le contexte de production etc. On ne trouvait quasiment rien au sujet de Philippe Gavardin par exemple, producteur de la collection éditée par Le Chant du monde, en tout cas sur Internet. Radio Minus est né comme ça : on se disait ; « il manque un truc, personne ne l’a traité, c’est le moment ». On était juste après l’âge d’or des blogs, et le créneau « musique pour enfants » restait un peu le parent pauvre, avec une offre pas très riche chez les disquaires, des disques pas très sexy en médiathèques ou alors planqués, pas repérés. On voulait revaloriser, remettre en lumière, amasser les disques, creuser vraiment le sujet de la musique pour enfants par le disque. L’objectif était de retrouver les filiations et les connexions, en essayant d’être le plus sérieux possible sur le sujet, d’aller chercher ce qui s’est fait de plus intéressant. Ensuite on a commencé à organiser des DJ sets en public en cherchant à faire danser des gamins sur des musiques qu’ils ne connaissent pas. Puis on s’est lancé dans l’écriture d’articles, les rééditions, une exposition qu’on a réussi à organiser à Paris à la médiathèque Françoise Sagan, et un livre qu’on va publier bientôt aux éditions L’Articho, qui édite des livres pour enfants et des bandes dessinées et qui publie pour la première fois un gros livre sérieux. En gros l’article sur Chevance pour la revue Audimat ou les notes de pochette de la compilation Freinet pour Born Bad ont servi de base au travail d’écriture de ce livre d’environ 700 pages.

« Entre une compil de raï et une autre sur Jacques Tati, on est bien entourés chez Born Bad »

Quand vous allez voir JB de Born Bad pour lui parler du projet de votre première compilation, comment réagit-il et qu’est-ce qui l’intéresse dans votre démarche ?

Sylvain Quément : Quand j’ai écrit l’article sur Chevance pour la revue Audimat, je me suis dit que ça ferait une bonne compil’ chez Born Bad. Et, au hasard de rencontres, grâce à Maxime Barré, vendeur de la boutique Born Bad, la connexion s’est faite . JB a tout de suite adhéré, il adorait ce label et voulait faire ce disque. Moi j’avais en tête la compilation « Mobilisation générale ». C’était pas rien. Le label était historiquement estampillé rock suite à ses premières sorties quand ils ont sorti cette compil de jazz protestataire. Et pour moi la compil Chevance était dans la lignée de la compil Mobilisation générale. Ce qui est drôle avec Born Bad aujourd’hui, c’est qu’ils s’autorisent à passer de la compil DYNAM’HIT à une réédition des B.O. de Tatie, avec une exigence de documenter le patrimoine français sans barrières stylistiques. Chaque disque s’attarde sur un moment, un mouvement, un temps fort de la musique francophone. Il cherche aussi à ne pas rééditer des disques à l’identiques mais à cerner un mouvement ou un corpus.

Yassine De Vos : Sur la compil Henri Salvador réalisée par Guido Cesarsky, il y a un vrai travail de relecture de l’œuvre avec des éléments méconnus notamment. C’est à l’image de l’ouverture d’esprit du label, dont le champ d’investigation ne cesse de s’étendre, avec quelques excursions hors France, je pense à la compil de raï récemment ou à Francis Bebey. C’est agréable de sortir notre compil après une compil de raï et une autre sur Tatie. On est bien entourés.

Sylvain Quément : Par ailleurs on a la chance d’être tombé sur quelqu’un d’extrêmement ouvert. Pourtant, on sait que c’est pas forcément évident commercialement. On sait très bien pour la compil Freinet qu’on s’adresse à un public de niche, de curieux. C’est la force du label d’avoir un catalogue suffisamment vaste pour équilibrer les choses.

PRENDS LE TEMPS D'ECOUTER - Musique d'expression libre dans les classes Freinet / Tape Music, Sound Experiments and free folk songs from Freinet Classes - 1962/1982 | various | LANCEPIERRE

Quels sont les autres labels qui proposent de la musique orientée enfance ?

Sylvain Quément : Il y a plusieurs labels qu’on apprécie qui ont deux ou trois références enfance. Chez Finders Keepers, il y a la réédition des Moomins qui est géniale. Trunk Records, le label de Jonny Trunk, a réédité des trucs mortels, dont « Classroom projects » en 2013 qui compile des enregistrements faits en classe mais chez les Anglais et qui a été assez marquant. BeauMonde qui sort des disques de musique caribéenne avait sorti le projet de Serge Fabriano, Digital Caresse, qui rassemble des expérimentations de computer music menées en classe aux Antilles par cet homme qui avait appris l’informatique musicale à l’Université de Vincennes. J’en oublie forcément plein. Les disques un peu historiques sur les enregistrements en classe, c’est « Innocence & Despairs » d’Irwin Chusid, un disque qui a fait parler de lui avec des reprises des Beach Boys et de David Bowie notamment enregistrées par des enfants au Canada, avec un son amateur déglingué hyper intéressant.

Le disque est sorti en 2001, juste après la parution du livre d’Irwin Chusid sur la musique des outsiders (Songs in the Key of Z – The Curious Universe of Outsider Music). Le disque a été un marqueur important pour les gens qui s’intéressaient aux musiques bancales ou amateurs, à des groupes comme les Shaggs. On peut aussi parler de Numero Group qui a sorti deux compils de soul sur les enfants de la soul qui ont émergé dans les sillage des Jacksons alors qu’ils ont des centaines de références au catalogue. Sur les compils Born Bad, t’as même parfois un ou deux morceaux chantés par des enfants, Amstramgram par exemple sur le volume 2 de la compil Wizzz !

J’ai été halluciné de découvrir une somme considérable de sources et d’informations sur Internet sur la musique dans les classes Freinet. Comment avez-vous travaillé autour de ces sources ? En cherchant sur Internet, dans les médiathèques, à la BNF ou plutôt dans les brocantes ?

Sylvain Quément : Un peu tout ça. Une des forces de l’ICEM [l’Institut Coopératif de l’Ecole moderne, NdA] qui a permis l’existence de cette compilation, c’est la place accordée à la documentation et à l’archivage. Il y a des archives considérables qui concernent plus largement l’ICEM, Freinet, le mouvement de l’école moderne, et qui incluent la dimension musicale du projet Freinet, avec des publications, des revues numérisées comme L’Art enfantin ou L’Education prolétarienne, des photos, des disques, etc. Des disques ont été édités, diffusés puis archivés. Cette matière est extrêmement riche. Concernant la méthodologie et les sources, on a essayé de ratisser partout. On a essayé de se mettre en contact avec Claudie Guérin, la fille de Pierre Guérin. On a trouvé des 78 tours des premiers disques des années 30 à la Médiathèque musicale de Paris. Yassine s’est rendu à la médiathèque de Vens. On s’est procuré les publications : L’Art enfantin, les numéros de L’Educateur prolétarien qui traitent de la musique etc. Les sites de l’ICEM et des Amis de Freinet sont bien pratiques mais on collecte tout au format papier. Ces archives circulent de toute façon dans un cercle plutôt restreint, celui des enseignants familiers des pédagogies Freinet ; ce ne sont pas des archives que des gens qui s’intéressent à la musique ou des mélomanes vont consulter spontanément. Notre rôle c’est d’aller chercher ce qui se niche dans ce réseau spécialisé pour contribuer à sa diffusion auprès d’un public plus large, les auditeurs de Born Bad en l’occurrence et plus généralement des gens d’une autre génération.

J’ai l’impression que votre volonté première est de réhabiliter ces productions musicales, d’en reconnaître la qualité en l’extirpant du contexte scolaire ? Est-ce que vous avez quand même un intérêt pour la pédagogie Freinet ?

Sylvain Quément : Oui, bien sûr, mais on arrive avec notre regard. On n’est pas pédagogues, même s’il nous arrive de faire des interventions en classe et d’y être invités en tant qu’artistes. On porte un regard esthétique sur cette production, on a un filtre différent.

Yassine De Vos : On a, c’est important de le dire, réfléchi à l’ordre des morceaux en imaginant d’abord que les gens allaient écouter ce disque, avec des moments plus ou moins faciles d’accès. C’est un document sonore assez varié, avec de la folk, des musiques expérimentales et plein d’autres choses. Mais on a quand même été fascinés par nos recherches, toutes les sources du site de l’ICEM, qui témoignent d’un état d’esprit et d’une époque particulière.

Sylvain Quément : Ce n’est évidemment pas déconnecté de la pédagogie puisqu’on fait un livret de 24 pages pour restituer clairement le contexte dans lequel ont été élaborés ces morceaux. Il y a un vrai travail éditorial pour que des néophytes puissent appréhender les préceptes de Freinet.

« Il y a un vrai pragmatisme, un esprit un peu do it yourself dans les classes Freinet, qui répond à un manque de moyens »

Justement, comment résumer la philosophie Freinet pour des néophytes ? En quoi son travail constitue une révolution pour la place des arts à l’école et la pratique musicale en particulier ?

Sylvain Quément : Célestin Freinet était un pédagogue innovant qui a commencé sa carrière après la guerre en 1920 à Bar-sur-Loup dans les Alpes-Maritimes. Il est à l’origine, avec sa femme Elise, du mouvement de l’école moderne. Au même moment, en Europe, émergent plusieurs pédagogies novatrices qu’on a regroupées sous l’appellation d’« éducation nouvelle » : Montessori, Steiner, Dewey, Decroly… Il met en place très tôt dans son école des techniques : suppression de l’estrade, orientation différente de la classe, ouverture de la classe vers l’extérieur, utilisation en classe de l’imprimerie et de publications d’élèves, etc. On l’associe souvent à la pédagogie de projet, au fait de fédérer les élèves autour d’une production. La pratique, pour Freinet, est au cœur de l’enseignement.

Yassine De Vos : Il encourage aussi beaucoup la coopération, entre élèves et entre enseignants.

Sylvain Quément : L’autre aspect majeur de la pédagogie Freinet, c’est la pratique du texte libre. L’élève va écrire, à sa guise, des textes sans contraintes, pour le dire rapidement. C’est lié à un investissement en faveur de l’imprimerie en classe, avec l’acquisition de presses typographiques. De cette pratique dérive assez vite celle du dessin libre, puis celle du chant libre. L’idée c’est de ne pas simplement imiter des chants d’un répertoire donné, mais de créer de façon spontanée, improvisée. Elise Freinet est très vite impliquée dans la valorisation de l’art enfantin, qui est son cheval de bataille. Elle est à l’origine de la création d’une revue du même nom et d’un musée de l’art enfantin à Coursegoules. Cette défense de l’expression de l’enfant est fondamentale chez Célestin et Elise Freinet et leurs continuateurs, et en rupture avec l’époque. On accorde à l’enfant et à sa parole une importance nouvelle. Il y a par ailleurs une vraie réflexion sur les moyens de production : on n’a pas de gramophone dans les classes, on va inventer un modèle et le commercialiser ; il faut éditer et diffuser des documents, on créé une coopérative. Il faut des magnétophones dans les classes ? On trouve un fabricant qu’on embauche. Il y a un vrai pragmatisme dans ces classes.

Yassine De Vos : C’est un mouvement très « do it yourself », comme on pourrait dire aujourd’hui, mais qui diffusait dans des cercles d’instituteurs initiés. Les livres étaient assez peu dans les librairies, les revues étaient diffusées directement auprès des enseignants sur commande, les disques n’étaient pas vendus chez les disquaires. Le fait que ni les disques ni les publications n’aient circulé dans des circuits traditionnels rend difficile leur acquisition.

Célestin Freinet est-il vraiment un mélomane ? On a un peu le sentiment en vous lisant que les dispositifs musicaux sont des développements d’activités pensées d’abord pour l’écrit, l’oral, puis la peinture.

Sylvain Quément : Ce n’est pas lui qui est directement à l’origine des pratiques musicales qu’on recense dans ce disque. La pratique de la musique libre est un dérivé de la pratique du texte libre et du dessin libre pensés par le couple Freinet. Les gens qui ont vraiment développé les pratiques musicales sont notamment Paul Delbasty, Jean-Louis Maudrin, Jean-Pierre Lignon et d’autres. Ils ont expérimenté autre chose que le seul chant libre, accompagné ou non, en étant à l’origine d’une véritable réflexion sur le rôle des instruments, la lutherie, l’enregistrement, l’utilisation du magnétophone. On retrouve ces réflexions dans les revues BT, Bibliothèques de travail.

On entend une grande variété d’instruments dans cette compilation, dont beaucoup semblent fabriqués avec les moyens du bord.

Sylvain Quément : L’une des raisons à cela, c’est le manque d’argent. Beaucoup de classes Freinet sont situées dans des zones rurales et prolétaires. Il y a très peu de classes Freinet à l’époque à Paris et dans les grandes villes. Bresles, où enseigne Jean-Louis Maudrin, c’est une toute petite commune. Pareil pour Buzet, dans le Lot-et-Garonne pour Paul Delbasty. Et dans de nombreux cas, les enseignants enseignent dans des classes uniques avec des élèves d’âges et de niveaux différents. Sur une photo, tu vois un pied de micro DIY fait à partir d’un pied de parasol, parce qu’il n’y a pas d’argent pour en acheter. Il y avait le plaisir de fabriquer soi-même, mais c’est aussi une réponse au manque de moyens. Les canaux de radio ou de télévision permettaient aussi d’avoir accès à des musiques avant-gardistes sans avoir à acheter de disques, à une époque on entend Pierre Schaeffer, Pierre Henry, ou du free jazz grâce à l’ORTF.

Est-ce que vous pouvez m’expliquer quels ont été vos critères de sélection ? Est-ce que ça répond à une volonté de dresser un inventaire exhaustif des façons de faire de la musique dans les classes Freinet, ou plutôt à répertorier le plus de bizarreries ?

Sylvain Quément : Ni l’un ni l’autre. On a travaillé le séquençage pour le disque tienne l’écoute. Mais les disques originaux étaient pensés d’abord pour donner aux enseignants des éléments de méthode et pas forcément pour l’écoute et le plaisir esthétique. On tombe parfois sur des brouillons, ou sur des indications de méthode pour les enseignants qui sont difficiles à restituer dans le cadre d’une compilation musicale destinée à être écoutée par les gens chez eux.

Yassine De Vos : Les disques originaux étaient thématiques, des disques folk, des disques de musiques du monde, un disque avec des adultes, etc. Chaque disque avait une approche singulière.

Sylvain Quément : On offre un panorama qui ne peut absolument pas être exhaustif, puisqu’on part d’une base d’une trentaine de disques. Mais on a quand même cherché à ce que la tracklist explore le plus d’esthétiques possible. L’autre gageure, c’est que certains morceaux sont intéressants en raison de leur dénuement, parce qu’il n’y a presque rien à écouter, c’est très minimaliste. Je pense à un morceau avec larsens et percussions dans lequel il ne se passe presque rien. Ça peut plaire aux amateurs de musique expérimentale qui, à l’inverse, vont probablement se désintéresser des morceaux plus folk.

Yassine De Vos : On a valorisé la dimension musicale. Il y a toute une production discographique chez Freinet associée aux revues Bibliothèques de travail (BT) sonores. Le Fonds Guérin correspond à une autre dimension de la pratique sonore dans les classes Freinet, à l’aide du magnétophone qui permet d’enregistrer des sons du quotidien, de réaliser des interviews ou des reportages, des field recordings etc. On a un peu évacué l’aspect documentaire, qui n’était pas l’objet de la compilation.

La compilation couvre deux décennies de fourmillement expérimental durant lesquelles quatre présidents se succèdent. Pourquoi ces bornes chronologiques (1962-1982) ?

Sylvain Quément : C’est lié aux différentes dates d’éditions des différentes séries de disques. Les premières séries du Club de la bibliothèque sonore sont apparues en 1962, à l’époque de Paul Delbasty, qui était très investi sur la question de la pratique musicale dans le mouvement de l’école moderne. Des disques accompagnent la parution de la revue d’Elise Freinet, L’Art enfantin (dont le premier numéro paraît en 1962) jusqu’en 1982. A partir de 1970, Jean-Louis Maudrin commence à diriger la commission musique de l’ICEM. Et au-delà des bornes tout ne s’arrête pas pour autant puisqu’une cassette paraît au milieu des années 80, une clé USB est éditée un peu plus tard, et les pratiques continuent encore aujourd’hui. On a privilégié les bornes qui correspondent à l’édition des disques vinyle, et à une sorte de période laboratoire, durant laquelle les choses se mettent en place, avec des concepts, des outils, des techniques. Les 78 tours d’avant-guerre, c’était encore autre chose, avec surtout du chant et des recommandations pédagogiques pour la pratique du chant libre à l’école. Compte tenu de l’ampleur du corpus, on a essayé de poser des bornes raisonnables.

Qui sont aujourd’hui les héritiers de ces classes Freinet qui ont mis la musique à l’honneur ?

Sylvain Quément : Pour faire simple, les techniques qui ont été diffusées par toutes les publications du mouvement de l’école moderne ont largement essaimé auprès d’autres enseignants. En préparant le disque, on a rencontré d’autres gens qui avaient produit des disques au Kiosque d’Orphée et qui n’étaient pas estampillés ICEM ou CEL. Ils avaient suivi le mouvement, récupéré des fiches pour fabriquer des instrument, ce genre de choses. Après, le mouvement existe encore, donc les pratiques musicales héritées de Freinet perdurent. Pour la soirée de lancement qui aura lieu le 5 juillet au Chair de Poule à Paris, on reçoit notamment Stéphane Daubilly qui poursuit ce travail avec des outils actuels. Il est membre du secteur Pratiques sonores et musicales de l’ICEM et enseignant à l’école Samira Bellil dans le 93. Les enregistrements de ses élèves sont archivés sur le Bandcamp Cap’tain son, et ont récemment fait l’objet d’une édition vinyle sur le label Woodstone Kugelblitz. Parmi les musiciens, c’est un autre sujet. On sait par exemple que Vincent Epplay, qui joue avec Jac Berocal et David Fenech, a été élève à l’école Freinet de Vence, l’école historique de Célestin Fréinet. Il fait un travail de réappropriation artistique à partir des publications, des archives sonores et audiovisuelles, et réalisé un film sur le sujet qui s’appelle Atelier des sons et expressions spontanées. C’est une sorte de passerelle temporelle très intéressante, un écho à cette période-là.

Yassine De Vos : On a rencontré un gars près de Vens, où se trouve toujours l’école Freinet, qui s’appelle OOmiak. Il fait des disques intéressants avec des collages/remixes à partir d’extraits des disques Freinet. Ces disques sont jamais sortis, ils ont été faits au début des années 2000 avant la réédition des « Enfants de la liberté » par Tona Serenad et Baisers volés en 2013 et personne n’était au courant. C’est un autre exemple d’artiste qui a plongé dans ce corpus.

Est-ce que vous êtes parvenus à retrouver des gens qu’on entend sur la compilation ?

Sylvain Quément : On a essayé, mais c’est franchement compliqué. On a longtemps cherché Frédéric Chénu qui est cité dans le livret et qui a vécu à Vens, on avait quelques pistes mais c’est tout. Tom Gagnaire (aka Charlotte Sampling) avec qui on a élaboré cette compilation, avait réussi à localiser une des autrices d’une chanson folk, au moment de la première réédition des Enfants de la liberté. Il avait réussi à la rencontrer à échanger, mais ça reste rare et compliqué. Nous on est très contents d’avoir pu discuter avec Jean-Louis Maudrin, qui a été prof dans l’Oise et très impliqué dans les réflexions autour de la musique en contexte Freinet. Il a été en charge de la commission musique de l’ICEM et c’était extrêmement précieux de recueillir son témoignage avant qu’il ne soit trop tard. Il a pu nous raconter quelle était l’ambiance dans ses classes

Yassine De Vos : Freinet, on savait à peu près ce que c’était mais il a fallu qu’on dedans pour comprendre l’étendue du truc.

« Quelqu’un qui écoute Daniel Johnston peut s’émouvoir à l’écoute de la compilation. Ça peut plaire aux amateurs de folk cabossé, aux enregistrements un peu bruts, aux gens qui aiment la musique étrange »

En quoi cette musique faite par des enfants a-t-elle un intérêt pour les adultes que nous sommes ?

Yassine De Vos : Je crois qu’elle a un intérêt parce qu’elle est différente, qu’elle bouscule nos repères esthétiques. Ne serait-ce que parce que la voix des enfants agace parfois.

Sylvain Quément : Quand Tom réédite le premier 45T « L’enfant de la liberté » avec Baisers volés et Tona Serenad en 2013, on se rend surtout compte que c’est un bon disque. Un disque de folk élégant, chanté en français par des enfants, un peu cabossé ou fragile, en tout cas étonnant. Tom est revenu vers nous ensuite en nous disant qu’ils avaient hésité à éditer la suite, un projet de réédition de 45T n’a pas se faire, et on s’est dit qu’un LP pouvait avoir du sens, parce que la matière était là. On s’est dit que ça pouvait plaire à des gens. Que quelqu’un qui écoute Daniel Johnston peut comprendre et s’émouvoir à l’écoute de la compilation.

Yassine De Vos : ça rejoint l’intérêt qu’ont les gens pour toutes ces musiques d’outsiders, Daniel Johnston, les Shaggs, Tiny Tim, The Space Lady et compagnie, tous ces gens qui font de la musique sans trop se poser de question, pour différentes raisons.

Sylvain Quément : Ça parle au public de WFMU, ça parle aux gens qui aiment le folk français un peu cabossé, ça parle aux gens qui aiment le charme des enregistrements amateurs un peu bruts, aux gens qui aiment la pop et veulent écouter quelque chose de frais, ça parle aux gens qui aiment la musique étrange… Il y a cet aspect esthétique qui fait qu’en fonction des goûts on va être touché par telle ou telle musique. Et il y a un intérêt à se replonger dans cette période, puisque la compilation documente un moment très particulier de la pédagogie en France et de la pratique musicale en classe.

Tu parles de musique « brute », ce qui me fait penser à Jean Dubuffet, et aux productions qu’on associe à la spontanéité. Est-ce bien ça l’enjeu : laisser l’enfant être spontané ?

Sylvain Quément : Je me méfie beaucoup de ce terme piège de « spontanéité » et de la mythologie du spontanéisme créatif de l’enfant. Dans le mouvement de l’école moderne, il n’y a pas de culture du spontanéisme béat, mais au contraire un attachement à ce qu’ils appellent le « tâtonnement expérimental ». On encourage les expériences certes mais on cherche à approfondir, à prendre en compte les erreurs. Il y a une reconnaissance de l’importance de l’improvisation qui est tout à nouvelle dans la pratique musicale en classe, mais aussi la volonté d’opérer un tri, d’améliorer les premières tentatives, d’approfondir, de conserver certaines traces, d’en supprimer d’autres. Le magnétophone change totalement la donne, de ce point de vue-là. L’enfant ne travaille pas seul dans son coin par ailleurs, puisque la production est destinée à être écoutée, ce qui fait l’objet de discussions, de débats, d’échanges.

Yassine De Vos : On a beaucoup parlé de ça avec Jean-Louis Maudrin, et il nous expliquait qu’il y avait un vrai travail de sélection collégial, de la classe. Ce n’était pas seulement une activité ludique. Mais il était convaincu comme les continuateurs de Freinet qu’un enfant qui se prend au jeu est un enfant qui va travailler parce qu’il a envie.

« Quand tu parles de musiques pour enfants, les gens pensent à Dorothée, aux Musclés, à Henri Dès, ou à ces musiques qui cassent les oreilles comme Crazy Frog. On veut montrer que c’est un genre vraiment d’intérêt »

Comment expliquez-vous le fait que la production musicale des enfants et pour enfants soit toujours regardée comme une culture de niche, à la différence du livre pour enfants ou du cinéma pour enfants qui ont un peu gagné ces dernières années en respectabilité.

D-V. : Le livre pour enfants est quand même encore assez déconsidéré, je crois que c’est un peu le même problème. La musique pour enfants est encore plus mal connue. On s’est demandé pourquoi il y avait des librairies jeunesse par exemple et pas de disquaires jeunesse. Dans les années 70 quand les premières librairies jeunesses apparaissent en France, elles rencontrent un vrai succès. Le marché du livre jeunesse est considérable, avec environ 10 000 titres par an si on comprend notamment les livres scolaires. Les disques pour enfants, je ne sais pas à quel volume ça correspond précisément, mais je ne suis pas sûr qu’il y en ait même 50 par an. C’est pas la même quantité de production, mais je ne sais pas trop t’expliquer pourquoi. Ce qui est sûr c’est que c’est mal connu. Quand tu parles de musiques pour enfants, les gens qui ne s’y intéressent pas pensent à Dorothée, aux Musclés, à Henri Dès, à Chantal Goya. Sinon c’est YouTube, avec plein de comptines ou de chansons traditionnelles comme A la claire fontaine, mais alors la pire version, en midi tout pourri sur un diaporama d’animations ultra cheap. T’as aussi Schnappi, Das Kleine Krokodil ou Crazy Frog, ces musiques qui cassent les oreilles et qui polluent l’idée qu’on peut se faire de la musique pour enfants.

Sylvain Quément : Auparavant, les différents types de mélomanes étaient très compartimentés. Les gens qui écoutaient du classique n’écoutaient pas du jazz, les gens qui écoutaient du jazz n’écoutaient pas du rock, les gens qui écoutaient du rock n’écoutaient pas du classique. Les mélomanes se répartissaient par catégories. Et cette mélomanie très spécialisée a tendance à disparaître, avec une transversalité beaucoup plus présente qui fait qu’on passe plus facilement d’un genre à l’autre. Je me demande si ce secteur de la musique pour enfants n’est pas l’un des derniers secteurs à rattraper les wagons sur ce point, à être considéré par les mélomanes comme un genre vraiment digne d’intérêt. Avant, un auditeur de rock n’aurait pas pensé spontanément à écouter une compilation de musique antillaise. Les oreilles sont beaucoup plus ouvertes qu’avant, me semble-t-il. Après, ce qui brouille vraiment les choses, c’est la fonctionnalité de la musique pour enfants. Yassine parle de YouTube. Pourquoi YouTube cartonne sur ce créneau-là, parce que c’est immédiat : t’es pressé, t’as plein de trucs à faire dans ta journée, tu tapes un titre et tu vas prendre la première version, sans te soucier de savoir si elle est bien interprétée, bien arrangée, bien produite. Ce qui est impensable pour un amateur de jazz par exemple, qui va forcément avoir une préférence concernant l’interprétation de tel ou tel standard. La dimension esthétique s’efface souvent devant la fonction de ces musiques-là.

Yassine De Vos : On s’intéresse très peu aux interprètes de ces musiques, sauf rares exceptions comme Chantal Goya ou Henri, ou bien Anne Sylvestre et Steve Waring pour en citer de meilleurs. Certains classiques de la chanson pour enfants comme Colchiques dans les prés ou Une chanson douce sont associés au folklore plus qu’aux interprètes.

Sylvain Quément : Dans les années 80, la télévision a complètement occulté la chanson d’auteurs pour enfants qui était très présente jusqu’alors. Quoiqu’on en pense, il y avait des choses qui se passaient, en résonance avec les préoccupations pédagogiques, des liens avec le réseau des bibliothèques, des réseaux de spectacles pour enfants. Une sorte de synergie complètement éteinte par l’arrivée de la télévision, à laquelle ces auteurs n’avaient pas vraiment accès.

Yassine De Vos : Les enfants deviennent aussi particulièrement ciblés en tant que consommateurs à cette époque. Il y a beaucoup d’heures de programmes jeunesse et c’est pas forcément ce qui est le plus utile ou le plus qualitatif qui s’impose, même s’il y a plein de très belles musiques de dessin animé par exemple.

Sylvain Quément : Dans les années 70, la Dream team des arrangeurs français enregistre pour des productions pour enfants : Gérard Calvi pour les dessins animés Astérix, Michel Legrand pour Il était une fois l’espace ou Il était une fois la vie, Claude Bolling pour le long métrage de Lucky Luke chez Belvision en 1978… André Popp, même si c’est pas pour la télé ou le cinéma enregistre la série des Piccolo et ce sont des disques extrêmement réussis. Dans les disques produits dans les écoles dans les années 80, on constate un retour en force de l’influence de la variété, là ou l’énergie créative militante était beaucoup plus présente les décennies précédentes. On va entendre beaucoup de reprises de Goldman, de ce qu’on entend à la radio. L’influence des médias se mesure aussi au nombre de campagnes humanitaires qu’on va imiter dans les écoles comme USA for Africa ou Chanteurs sans frontières. Il y a davantage de studios dans les écoles aussi, ce qui éloigne de la dimension artisanale de l’enregistrement des débuts. La variété prend un peu le relais des disques de chant choral d’autrefois.

C’est intéressant ce que tu dis par rapport au rôle de la télé dans la relégation de la chanson d’auteurs pour enfants, parce qu’ai trouvé qu’il y avait dans cette compilation une certaine distance par rapport à la primauté du texte. Là où la compil’ Chevance tournait beaucoup autour de la narration.

Sylvain Quément : Elle était beaucoup plus littéraire, c’est sûr. Les deux compilations sont volontairement antinomiques, d’une certaine manière. On a sorti d’abord une compil d’adultes qui s’adressent aux enfants avec un maximum de soin et une orchestration très sophistiquée. Et là on propose une production d’enfants quasiment dégagée de la présence des adultes, comme s’ils évoluaient en autonomie.

Est-ce que travailler pour cette compilation vous a donner des pistes de projets ou d’autres périodes à explorer ?

Sylvain Quément : Il y aura au moins une troisième compilation et tout ce que je peux dire pour l’instant c’est que ce sera encore un contrepied total, quelque chose de très différent.

Prends le temps d’écouter // Musique d’expression libre dans les classes Freinet / Tape Music, Sound Experiments and free folk songs from Freinet Classes – 1962​/​1982

Sortie le 23 juin 2023 chez Born Bad. Compilé par Radio Minus, Charlotte Sampling & Dispokino (Sylvain Quément, Yassine de Vos, Tom Gagnaire et Raffael Dörig)

Pour aller plus loin :

https://www.icem-pedagogie-freinet.org/secteur-pratiques-sonores-et-musicales Cette rubrique du site de l’ICEM rassemble les ressources du groupe de travail « Pratiques sonores et musicales ».

https://musique-journal.fr/2020/09/30/miniatures-3-7-c-e-l-pedagogie-freinet/

https://www.ateliersmedicis.fr/journal/artiste/l-imprimerie-et-le-mouvement-freinet-de-l-ecole-moderne-23027

https://www.cairn.info/revue-carrefours-de-l-education-2016-1-page-223.htm

https://www.icem-pedagogie-freinet.org/sites/default/files/227_jubuerschlag-pratiques_du_chant.pdf « Pratiques de la musique et du chant », article de Josette Ueberschlag

5 commentaires

  1. le bien bon vivre ensemble = a de l’assistanat, ( il prend d sous un peu partout… ) c vulgaire….

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