Peut-être que dans dix ans, la tentation sera forte, un whisky douze ans d’âge à la main et les pieds au chaud devant la cheminée, de lancer à ses convives d’un week-end que, oui, « j’y étais ». En attendant, se réjouir d’avoir vécu La Colonie de vacances suffit. Le principe ? Quatre groupes, un public au milieu et partout, des cheveux qui se dressent et se dressent encore. Ils étaient Papier Tigre, Marvin, Pneu, Electric Electric, nous étions la foule. Bouleversée, galvanisée ; joyeuse d’avoir été rendue sourde.

Pardonnez ces quelques antiennes obsessionnelles, ces reliquats de vieux monde qui collent à mes baskets et cette rage à conspuer le sens de la vie à coups de borborygmes ; bref, cette éducation qui rôde encore parfois autour du stylo et qui veut s’imposer au moment de vider un sac rempli d’acouphènes et de sourires béats. Merde à dieu une fois de plus, donc : les folies de grand huit dans la colonne vertébrale, les incendies d’épiderme et ces envies de hurlement en nocturne, aucune puissance surnaturelle n’en est l’auteur. Nous devons nos plus beaux frissons aux hommes. Et en ce qui me concerne, à ceux qui tiennent des baguettes et une guitare à la main. Le jeudi 31 octobre, en cette veille de jour des morts, la foudre de la vie s’est abattue sur moi. Elle faisait quatre fois plus de boucan que d’habitude et nous n’étions pas préparés.

J’avais pourtant fait le job. Quelques heures avant l’extinction des lumières et les premières galopades de tom bass multipliées par quatre, je m’étais rendu sur place, à la Condition publique, bâtiment perdu au fin fond de Roubaix ; un lieu de culture planté au milieu d’un quartier pauvre dessiné à la brique. Bref, même remplie de quatre scènes, une salle vide de concert paraît toujours inoffensive. Et ennuyeuse, surtout au moment des balances. Les balances ? Cet anti-teasing où les « one two, one two » se disputent aux riffs avortés juste pour savoir si les braillards s’entendent brailler. De la frustration first class pour le visiteur en quête de frisson. Quant à espérer récupérer deux trois punchlines des forces en présence, histoire d’étoffer mon propos, pas la peine d’y compter : le déchaînement programmé plus tard dans la soirée nécessitait une concentration mathématique, quand bien même vous êtes batteur, que vous mesurez au moins 1,90 m et que vous traversez la salle en short en jeans, une roulé au bec et le nez dans votre smartphone. Une bonne fois pour toutes, disons-le aussi fort que si on avait un ampli Marshall au bout du clavier : la vie backstage, c’est aussi excitant que d’essayer de mettre un peu de piment dans sa vie en se trouant la peau avec une fourchette en plastique. Restent quelques phrases de l’ingé son, pas plus gêné que ça de faire cohabiter quatre groupes de rock ultra indé dans sa console ; et les commentaires d’Alexandre, guitariste de Papier Tigre, juste avant de retourner caler les retours : «  Si ça nous fait drôle, quand on quitte la Colonie et qu’on tourne à nouveau seul ? Un peu. Mais tu sais, ça revient tout le temps ! » Effectivement, renseignements pris, nos stakhanovistes du larsen tribal en sont déjà à une trentaine de dates en trois ans. Et se retrouvent régulièrement pour faire avancer leur schmilblick quadriphonique.
Je quittai la salle sans en savoir beaucoup plus, me tapai une heure de bouchon en maugréant et en écoutant le dernier White Denim lancer de timides assauts sous le ballet de mes essuie-glaces. Pensant plus à la nécessité de changer ces derniers qu’à tenter d’imaginer à quoi pouvait bien ressembler un concert abritant quatre groupes se faisant face.

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La revanche des batteurs

Quelques heures plus tard, retour à la case départ. Le décor s’est étoffé de sept cents personnes, l’internationale du trentenaire blanc vivant en métropole lilloise joue des coudes pour se payer des pintes, tapoter sur son smartphone et fumer dehors ; nous sommes bien en 2013. J’abrège mes jérémiades de trentenaire habitant la métropole lilloise qui boit des bières au concert en fumant à l’extérieur et qui n’arrive pas à se décider à mettre 300 euros dans un téléphone et rejoins la salle où personne ne sait trop où se mettre. Les lumières viennent de s’éteindre ; les presque deux heures qui vont suivre ne ressembleront à rien de connu jusqu’alors.

La Colonie de vacances, c’est un peu la revanche des batteurs, d’habitude remisés à l’arrière et dont personne ne voit jamais le visage : ce soir, les hommes aux baguettes trônent au centre de chaque scène. « C’est parce qu’on a besoin de se voir », m’expliquera, post joyeuse apocalypse, l’un d’eux. Ce sont – souvent – eux qui lancent les hostilités, quand ça n’est pas la claviériste de Marvin, un sourire XXL en travers du visage. Chacun s’épie, depuis le bout de sa scène, guettant le prochain bridge qui va s’écrouler sur nos têtes. Nos têtes qui tournent, au propre comme au figuré, au gré des déflagrations soniques, sonores, sauvages, savantes, superbes, stridentes, salopées, super, super, super. Une image parmi d’autres : les baguettes du batteur de Pneu se brisant les unes après les autres. Une métaphore parmi d’autres : l’impression d’être embarqué sur un manège dégueulant du heavy tribal plus puissant que le plus puissant des riffs de drone lâché par des visages gris ne pouvant s’échapper de la console de son (les pauvres). Une certitude parmi d’autres : être en train de vivre quelque chose d’exceptionnel, au point de raccourcir la phrase : être en train de vivre. Un souvenir parmi d’autres : tous ces visages autour de soi, qui n’arrivent pas à s’arrêter de sourire. Une sensation parmi d’autres : ces nœuds dans le ventre, ces fourmis au bout des pieds, ce bourdonnement dans les oreilles qui hurle de se débarrasser de ses bouchons auditifs parce que la vie en larsen n’attend pas, ces bouffées de chaleur qui signalent le goût des premières fois, cette envie de ne plus s’exprimer qu’en onomatopées, cette joie enfantine alors qu’on a bientôt 40 ans.

Libérez le pogo

Sinon, La Colonie de vacances, c’est onze musiciens habillés de shorts en jeans qui organisent un tremblement de terre sous les pieds des spectateurs. Et Richter peut bien se fourrer son échelle où je pense, au moment d’essayer de mesurer l’étendue du séisme ; la vie, c’est pas des mathématiques.
Pour le final, mes soubresauts et moi, on file au centre de la foule se finir dans un pogo que des années de concerts métal n’avaient pas réussi à m’offrir. La peur de se faire mal a disparu. A la place, le sel de la sueur arrivant aux lèvres, le stroboscope blanc éclairant nos agitations extatiques et quand tout est fini, fini pour de bon, le corps de Priscilla serré aussi fort que possible.

7 commentaires

  1. Mais par quel schéma mémorielo-scriptural ai-je pu transformer Arthur en Alexandre ? J’étais pourtant à peu près sûr de mon coup. Au temps pour moi. Mes excuses à l’intéressé, à toi, Hal9000, et aux lecteurs. Bizou.

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