De Beat Happening à Jeremy Jay, la petite entreprise fondée par Calvin Johnson fournit depuis 1982 toute l'Amérique en Twee-Pop. Sortez vos baladeurs K7, Gonzaï revient sur l'histoire du label indé dont Kurt Cobain était le plus grand fan.

0004918611_10Fondée en 1973 sur le campus de l’Evergreen State College, KAOS-FM est une radio étudiante a survécu à plusieurs tremblements de terre et a su faire résonner la scène locale par delà les montagnes qui surplombent la ville d’Olympia, Washington. C’est dans ces studios que Nirvana a fait ses débuts sur les ondes, en 87. C’est là que Kurt a rencontré Courtney. Que le mouvement riot grrrl est né. Que Beth Ditto a trouvé ses deux colocs, ceux avec qui elle fondera Gossip.

C’est surtout là qu’on a pu entendre la voix grave de Calvin Johnson pour la première fois. À quinze ans, le gamin rejoint l’équipe de KAOS avec l’ambition d’installer le mouvement DIY sur la Côte Ouest. Il suffira de sécher les cours et, imitant sans le savoir un collègue de Cleveland, prêcher la bonne parole par tous les moyens possibles. Calvin est partout : à l’antenne, dans les pages du fanzine Sub/Pop (pas encore un label), sur la scène avec Cool Rays, son premier groupe. Son père lui a refilé une guitare, un vieux cadeau de mariage dont il voulait se débarrasser.

“Cassette is great for a local scene like Olympia because a band can release a cassette and not have to spend their would-be savings.” (Calvin Johnson)

Cuisine à tubes

En 1982, Calvin est une légende du campus où il s’éternise. Quand il croise la route de Ian MacKaye, frontman de Fugazi, il décide de passer à la vitesse supérieure. Deux autres bénévoles de la radio sont recrutés, Beat Happening est né. Il faut emprunter une batterie, louer une guitare et s’équiper de maracas. Comme Bret ne joue pas très bien, on mettra la réverb à fond sur son ampli Echoplex. Comme Olympia nous connaît déjà, on ira au Japon pour notre première tournée. C’est via un échange scolaire que le trio débarque à Tokyo et enregistre « Three Tea Breakfast », son premier EP.

Mais comment le distribuer ? Calvin n’a pas oublié la formule du “fais-le toi-même”. Avec l’aide de KAOS, il lance son propre label, K Records. Sa cuisine se transforme en usine de cassettes et il peut ainsi promouvoir la scène locale (The Supreme Cool Beings) et son propre groupe. Beat Happening aura tout de même les honneurs de la première sortie vinyle du label avec le single Our Secret/What’s Important.

International Pop Underground

La petite entreprise de Calvin n’est plus gérable à domicile. En 86, pour 20 dollars par semaine, il embauche Candice Pedersen, une autre camarade de fac. Elle est chargée de gérer l’envoi des cassettes par la poste et de rédiger une newsletter pour les 2000 fidèles du jeune label. Rough Trade accepte de signer un contrat pour faciliter leurs démarches et l’antenne de KAOS-FM sert de vitrine publicitaire. Sous l’appellation « International Pop Underground », Calvin organise en 1991 un grand festival où plus de cinquante groupes (dont les L7, Fugazi et Bikini Kill) répondent présents pour faire un doigt d’honneur aux corporations. Deux ans plus tard, Calvin transforme un sous-sol en studio d’enregistrement précaire, le Dub Narcotic Studio. Ce temple du lo-fi accueillera Beck, John Spencer et tous les étudiants de la fac qui veulent enregistrer leurs chansons.

“K Records was a major force in widening the idea of a punk rocker from a mohawked guy in a motorcycle jacket to a nerdy girl in a cardigan” – (Michael Azerrad, rock-critic)

Avec ses jolies pochettes dessinées à la main, K Records revendique innocence et douceur, loin des mouvements punks hardcore. Mais à côté de l’activiste Jello Biafra, Calvin est un bisounours. Un doux rêveur qui consacre sa vie à un modèle économique alternatif et profondément humain. Si Cobain se fait tatouer le nom du label, c’est pour ne pas oublier son âme d’enfant. Même si Sleater-Kinney préférera signer chez le concurrent local Kill Rock Stars, le mouvement riot grrl sera toujours soutenu par la team Calvin/Candice. Et aujourd’hui, le label continue son activité avec l’attachant Jeremy Jay en guise d’ambassadeur. Revenons maintenant sur vingt sorties essentielles qui ont marqué l’histoire de la musique indépendante.

Calvin Johnson au Dub Narcotic Studio (2012)
Calvin Johnson au Dub Narcotic Studio (2012)

Beat Happening – “Jamboree” (1988)

Sincèrement bordélique, « Jamboree » est le manifeste de K Records. L’album préféré de Cobain et la première « grosse sortie » du label. Après un premier essai pop foutraque, le trio adopte cette fois une approche plus sombre, plus ouvertement mélancolique. Mark Lanegan est à la production, la voix baryton de Calvin est la caution « dark & sexy » (c’est lui qui le dit) et les fausses notes font partie intégrante du charme bancal des morceaux. Indian Summer est un tube tellement repris que Dean Wareham (Luna) le considère comme le Knockin’ on Heaven’s Door de la scène indé. On attend toujours une réédition digne de ce nom.

Bonus : « Black Candy » (1989), « You Turn Me On » (1992)

The Go Team – “Archer Come Sparrow” (1989)

Avec la féministe Tobi Vail (fondatrice de Bikini Kill), Calvin lance en 85 ce side-project plus expérimental. Leur première cassette est une collection d’instrumentales sur lequel l’auditeur est invité à inventer ses propres chansons. The Go Team existe surtout comme une excuse pour s’amuser avec les potes (Cobain, les riot grrl) et prouver que n’importe qui peut faire de la musique. « Archer Come Sparrow » est un hymne au chaos, une vraie jam session qui refuse toute forme de production.

Bonus : « Scratch It Out/Bikini Twilight » (1989)

Teenage Fanclub – “Free Again(1992)

Pendant qu’on s’active à Olympia, le mouvement C86 réinvente la pop britannique avec des groupes comme Primal Scream ou les Pastels. Soutenu par Rough Trade et le NME, Teenage Fanclub fait sensation avec « Bandwagonesque », qui réconcilie Nirvana et Big Star. K Records s’en mêle. Via sa collection de 45tr « International Pop Underground », Calvin permet au single Free Again de conquérir le public indé de la West Coast.

Bonus : « A Catholic Education » (1990), « Deep Fried Fanclub » (1995)

Heavenly – “Le Jardin de Heavenly” (1992)

Sarah Records, l’équivalent british de K Records, publie les premiers singles d’Heavenly, découvert eux aussi sur la compilation C86. Calvin Johnson vient harmoniser avec le duo Amelia Fletcher/Cathy Rogers et accepte de sortir leur deuxième album outre-Atlantique. C’est le premier gros succès critique du label.

Bonus : « The Decline and Fall of Heavenly” (1994)

Tiger Trap –” Tiger Trap” (1993)

Nouvelle rencontre saisissante entre twee-pop et riot grrl, Tiger Trap est un quatuor féminin de Sacramento. Seulement deux ans existence suffiront à générer un culte autour du groupe et de leur unique album, enregistré par Calvin lui-même. Rose Melberg poursuivira sa route avec les Softies, Heather Dunn avec les Raincoats.

Bonus : « It’s Love » des Softies (1995), « Long Distance » de Go Sailor (1995)

The Halo Benders God Don’t Make Me No Junk” (1994)

Un jour, Calvin prend un verre avec Doug Martsch. Sa voix grave s’harmonise étrangement bien avec celle plus perché du frontman des Built To Spill. Un nouveau side-project est lancé. Le temps de trois albums, le duo va chanter en canon sur des morceaux aux structures inimitables.

Bonus : “Don’t Tell Me Now” (1996), “The Rebels Not In” (1998)

Beck feat. Calvin Johnson – “One Foot in the Grave” (1994, réédité en 2009)

À l’automne 93, Beck a du mal à percer. Son pote Calvin l’invite à enregistrer au Dub Narcotic Studio et pose lui-même sa voix si reconnaissable sur quelques morceaux. Le duo baigne dans l’alt-country et les hymnes lo-fi, triturant guitare saturée et harmonica poussiéreux. En mars 94, Beck devient le Loser le plus célèbre de la planète indé. Il faudra attendre 2009 pour qu’on puisse savourer son album le plus attachant.

Bonus : « Golden Feelings » (1993), « Stereopathetic Soulmanure » (1994)

Pansy Division – “Jackson/I Really Wanted You” (1994)

Recherche musiciens gay fans des Ramones et des Beatles”. C’est avec cette annonce que Jon Ginoli a recruté l’équipe de Pansy Division, pionnier du mouvement queercore. À force de tourner en Californie, le groupe fait escale chez Calvin et enregistre avec lui une reprise de Johnny Cash !

Bonus : “Undressed” (1993), “Deflowered” (1994)

Modest Mouse – “Sad Sappy Sucker” (1994-1995, publié en 2001)

Seulement 60 kilomètres séparent Olympia d’Issaquah. C’est dans cette petite ville que Modest Mouse voit le jour. Pour enregistrer son premier album, le groupe ne met donc pas longtemps à se rendre au Dub Narcotic Studio. Calvin supervise une collection spontanée de ballades bancales, encore trop fébrile pour voir le jour. Ce n’est qu’en 2001, après avoir connu le succès chez Epic, que Modest Mouse sortira « Sad Sappy Sucker ».

Bonus : “Blue Cadet-3 EP” (1994), “The Fruit That Ate Itself” (1997)

Built To Spill – “The Normal Years” (Compilation, 1996)

Quand Doug Martsch n’est pas occupé à vocaliser en compagnie de Calvin, il gère sa petite entreprise indé rock. À ses débuts, Built To Spill change fréquemment de line-up et enchaîne les singles. Pour s’y retrouver, K Records publie en 96 une compilation avec la voix de Martsch comme seule dénominateur commun. Une bonne porte d’entrée à l’univers du groupe qui, la même époque, signait chez Warner.

Bonus : “Ultimate Alternative Waters” (1993), “Perfect From Now On” (1997)

The Crabs – “Brainwashed” (1996)

À quelques kilomètres au Sud, on s’active aussi dans la cité freak Portland. Le duo Jonn Lunsford et Lisa Jackson mise sur la simplicité et enchaîne les tubes garage. Leur rencontre avec Calvin aboutira sur quatre albums. Ils sont bientôt rejoints par la claviériste Sarah Dougher, une proche de la galaxie Sleater-Kinney. Elle publiera elle-même quelques jolies chansons folks chez K Records.

Bonus : “Jackpot” (1995), “Day One” de Sarah Dougher (1999)

Miranda July – “10 Millions Hours a Mile” (1997)

On connaît la romancière, la réalisatrice mais peu la musicienne. Faut dire que sur les deux albums enregistrés pour K Records, Miranda July proclame plus qu’elle ne chante. De la prose récitée sur une musique de The Need, autre formation queercore de Portland. On croirait écouter une parodie imaginée par Fred Armisen et Carrie Browstein dans leur série « Portlandia ».

Bonus : “The Binet-Simon Test” (1998), “Girls On Date EP” (1999)

Jon Spencer Blues Explosion – “Sideways Soul” (1999)

En 1999, après une longue tournée, l’équipe de Jon Spencer s’offre une récréation à Olympia avec le groupe funk local, Dub Narcotic Sound System. Calvin s’empare d’un melodica et pose sa voix sur les quelques titres qui donneront naissance à cette compilation collaborative.

Bonus : “Extra Width” (1993), “Acme” (1998)

Mirah – “You Think It’s Like This But Really It’s Like This” (2000)

Etudier à l’Evergreen State College et jouer de la guitare, c’est suffisant pour rejoindre la team Calvin. Séchant les cours, Mirah se met à accueillir les groupes d’Olympia dans son appartement et à composer des chansons sur un petit magnétophone. Phil Elvrum lui conseille d’enregistrer ça et naît ainsi un chef d’œuvre de beauté lo-fi, précurseur du mouvement anti-folk. En déménageant à Brooklyn, Mirah fera vite des émules.

The Microphones “The Glow, part.2” (2001)

C’est d’ailleurs grace à Phil Elvrum que K Records connaît une seconde vague de créativité et entre dans un nouveau millénaire. Disquaire, il envoie des cassettes à Calvin et devient vite le producteur attitré du Dub Narcotic Studio. C’est là qu’il enregistre un album qui, s’il est mal accueilli par la critique, deviendra par la suite un trésor culte de la pop lo-fi. Une approche beatnik de l’écriture, un enregistrement précaire et des idées à la pelle, « The Glow, part.2 » est l’œuvre d’un petit génie incompris. N’ayant pas dit son dernier mot, Phil poursuivra sa route avec le projet collaboratif Mount Eerie, dont le dernier album est sorti il y a un an.

Bonus : “Don’t Wake Up” (1999), “Lost Wisdom” de Mount Eerie (2008)

Calvin Johnson – “What Was Me” (2002)

Il fallait bien que ça arrive. À force de faire le mariole sur la scène des cafés-concerts d’Olympia, Calvin se décide sur le tard à enregistrer un premier album solo. L’occasion pour lui d’explorer d’autres passions, du blues à la country en passant par le gospel. Accompagné d’une guitare acoustique, a-cappella ou en duo avec les amis Beth Ditto et Mirah, il nous parle d’amour, de religion et de mortalité. S’ensuivra un deuxième essai plus orchestré avec encore plus de guest-star.

Bonus : “Before The Dream Faded” (2005), “Calvin & The Sons of Soil” (2007)

The Blackouts – History in Reverse (Compilation, 2004)

Comme beaucoup de labels indé, K Records s’amuse à déterrer le passé. Dans les années 80, les Blackouts ont enregistrés un tas de singles punk entre Boston et Seattle. Synthés, saxophone et militantisme sont au programme de cette compilation. Le groupe n’existe plus mais ses membres ont continué à bosser avec Nine Inch Nails, R.E.M. et Ministry.

Bonus : “With Sympathy” de Ministry (1983)

Kimya Dawson – “Remember That I Love You” (2005)

Quand Adam Green part jouer tout seul, les Moldy Peaches se séparent. Par l’intermédiaire de Micah, Kimya Dawson publiera donc ses ritournelles dans son coin, chez K Records. Elle devient le lien entre Olympia et New York, entre la bande de Calvin et l’écurie anti-folk. Et permettra au label de se faire quelques royalties quand Anyone Else But You basculera mainstream via le film “Juno”.

Bonus : “The Moldy Peaches” (2001), “The Bundles, with Jeff Lewis” (2010)

Jeremy Jay – “Slow Dance” (2009)

Quitter L.A. pour s’installer à Portland, c’est la meilleure idée qu’a eu Jeremy Jay. C’est là que le jeune crooner rencontre Calvin. Depuis le Dub Narcotic Studio, il enregistre un premier EP synth-pop et recueille d’excellentes critiques. K Records publiera donc un album par an. La qualité est constante, Jeremy est le chanteur de pop triste le plus attachant de sa génération. On attend impatiemment la prochaine livraison [qui ne devrait finalement pas sortir chez K Records, NDR]

Bonus : “A Place Where We Could Go” (2008), “Splash” (2010), “Dream Diary” (2011)

Chain and the Gang – “Music’s Not For Everyone” (2011)

Pendant que Calvin a révolutionné sa fac, son camarade Ian Svenonius n’a pas chômé. Depuis 88, il a été le frontman de quatre projets : le punk radical de Nation of Ulysses, le garage soul de The Make-Up, le rock militant de Weird War et, plus récemment, Chain and the Gang, un fourre-tout de la scène locale. On y retrouve Calvin, les Vivian Girls, le Dub Narcotic Sound System et une twee-pop à la sauce K Records.

Bonus : “Plays Pretty for Baby” de Nation of Ulysses (1992), “Save Yourself” de The Make-Up (1999), “Illuminated By the Light” de Weird War (2005)

Bien sûr, cette liste n’est pas exhaustive. Pour en savoir plus, on vous renvoie vers le documentaire The Shield Around The K (2000). Et si jamais vous passez à Olympia, n’hésitez pas à pousser la porte de KAOS-FM pour boire un verre avec Calvin. Qui sait ? Il pourrait bien vous offrir une cassette.

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4 commentaires

  1. Que de souvenirs !
    C’est drôle : j’ai toujours cru que « Jackson » était une chanson du duo Lee Hazelwood/Nancy Sinatra (comme ça on a faux – ou vrai ? – tous les deux : l’omniscient wikipedia m’apprend que « Jackson » est une compo Leiber (sans Stoller), c’est bien : me coucherai moins con ce soir).
    Ça me donne envie de lier vers le label knw-yr-own (https://knw-yr-own.bandcamp.com/) du fidèle comparse Bret Lunsford, et son méconnu groupe D+ (pour rester dans les acronymes minimalistes). Pour ceux qui aiment Beat Happening, je recommande D+. C’est bien.
    P.S : Et si de rares chanceux ont en leur possession l’unique album de Burl (sorti uniquement sur cassette celui-là), qu’ils me fassent signe.

  2. Bien vu pour “Jackson”. J’ai même pas réfléchi tant la version Cash/Carter est ancrée.
    Et merci pour le partage knw-y-own, connaissais pas.

    D’ailleurs, j’ai pas pu citer tout le monde mais en commentaire, faut pas hésiter à nous dire vos autres K-Records favoris.
    Si vous aimez la pop mignonne, Tender Trap et Saturday Looks Good To Me, c’est sympa.

  3. Et si vous aimez le grunge lourdingue, il y a Karp ; le pop-punk speedé il y a “reach” (un Snuff du meilleur cru) ; le garage swing, il y a Girl Trouble ; le garage brut, il y a le court mais intense “cavern by the sea” des Headcoats etc. etc.
    Dorénavant, Monsieur Philias, Antoine de son prénom, sera tel le Tonio de Padoue (celui qu’on invoque pour retrouver les choses perdues, les choses oubliées) mon saint patron pour ces vieilles choses presque perdues, quasi oubliées. Il fallait que ce fût dit.
    PS. Et un papier sur Mark Lanegan m’sieur ? (ça fait presque 6 mois qu’il n’a rien sorti, à son échelle c’est l’équivalent de plusieurs siècles…)

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