La grande majorité des Français ne connaît pas son nom, encore moins son parcours. Et pourtant…. France Gall, Barbara, Nougaro, Hardy, Bécaud…. Tous sont passés entre ses mains d’orfèvre. Sculpteur sonore taillant à la serpe les compositions de ses poulains à une époque où les arrangeurs/compositeurs se taillaient la part du lion.

Hier Alain Goraguer, Michel Colombier, Burgalat aujourd’hui. Jean-Claude Vannier est l’un des leurs. Une carrière foisonnante qu’on aurait bêtement pu résumer à Melody Nelson dont il est l’auteur injustement peu crédité (et dont il donne ici, enfin, les crédits musiciens). Mais la France aime les chanteurs et les podiums carton-pâte. On se complait ici dans la devanture de scène et les shows Carpentier un peu con-con où l’artiste n’a rien à dire car c’est l’homme de l’ombre qui a enfanté les projets.

C’est un peu rapidement oublier que, derrière le rideau, des artistes comme Jean-Claude Vannier ont ennobli la musique avec une poignée d’albums largement au niveau des messes électroniques de Pierre Henry (L’indépassable opéra-rock de Vannier, L’enfant assassin des mouches réédité voilà cinq ans).

Pour rattraper le temps perdu, notre ami de Freaksville, Miam Monster Miam, a fait le déplacement de sa plate Belgique pour rencontrer le vieux lion. Discuter production, expérimentation et mélodies. Interview de Vannier à l’occasion de la réédition de Martial Solal joue Michel Magne, album culte dont Jean-Claude a écrit les arrangements sur les thèmes de Michel Magne (Fantomas, Angélique, Tonton flingueur) et de son dernier cd L’Orchestre d’enfants, nouveau disque inclassable, un «vrai» conte pour enfants, entièrement joué par un orchestre… d’enfants.

J’ai lu que vous avez appris à arranger grâce à un livre de la collection Que sais-je ? C’est intrigant.

Michel Magne m’a engagé pour composer des arrangements d’orchestre pour des musiques de films ou des musiques d’ambiance. À l’époque, je ne connaissais pas les tessitures des instruments, qui joue quoi, à quelle hauteur ? … J’ai vite été acheter Que sais- je sur l’orchestre ? Et c’est comme ça que j’ai appris.

Ce que j’adore dans votre manière d’écrire, texte ou musique, c’est qu’il y a toujours un élément surprenant, un mot bizarre ou parfois un son, une note un peu fausse, ou l’utilisation d’un instrument non conventionnel dans un arrangement classique, bref un truc spécial qui transcende alors la chanson et la rend merveilleuse (par exemple Il pleut, sur l’album Brigitte Fontaine est folle). Vous êtes d’ailleurs un des premiers, bien avant Pascal Comelade, à vous être penché sur l’univers enfantin et à lui avoir emprunté certains éléments : des pianos pour enfants Fisher Price, parfois un univers féérique… Expliquez-moi un peu ça !

Oui, je suis assez compliqué et c’est souvent en cherchant que je garde mes erreurs, et de là naissent des pistes, des choses intéressantes à exploiter dans ma musique. J’ai souvent tenu tête aux producteurs pour réaliser les chansons comme je les entendais. Avec du recul, j’avais très souvent raison. Le monde des enfants m’a toujours fasciné. Sur mon dernier disque, j’ai dirigé un orchestre uniquement composé d’enfants et certains proches ont trouvé le résultat étonnant. D’autres ont pensé qu’il s’agissait d’un orchestre adulte … comme si les enfants n’étaient pas capables de jouer aussi bien.

Ce que je trouve particulier dans votre univers, c’est le côté enfantin toujours contrebalancé dans vos chansons par un univers réaliste souvent froid, non dénué d’humour et de désillusion sur la vie. Un monde d’adulte aux mots durs qui tapent là où ça fait mal ( cfr l’album culte Des poings dans la gueule ). Dans un certain sens, cela peut me faire penser au réalisme des films des frères Dardenne. Un mélange entre Tim Burton et les frères Dardenne !

J’apprécie beaucoup le cinéma des frères Dardenne. Je les ai d’ailleurs déjà rencontrés. Je dois probablement être un des seuls à aimer ce type de cinéma ! C’est trop dur et trop réaliste pour beaucoup de spectateurs.

En Angleterre et aux Etats-Unis, depuis les années 90, époque de la découverte internationale de Melody Nelson, vous êtes considéré comme un maître pop par toute la scène musicale. De Jarvis Cocker à Jim O’ Rourke, tout le monde admire et chérit le travail que vous avez réalisé dans les sixties et seventies…

C’est moi qui ai décidé de rééditer, il y a quelques années, L’enfant assassin des mouches à compte d’auteur et d’investir dans la distribution de ce disque en Angleterre et aux Etats-Unis. (ndlr : L’édition originale se vend à prix d’or sur le marché du vinyl collector). À l’époque, ce disque n’est jamais réellement sorti, je me souviens qu’on le donnait avec une pub dans un magazine ou un truc dans le genre…

Des amis m’ont parlé de ce concert JC Vannier en solo où vous partagiez l’affiche avec Sebastien Tellier dans un club londonien. Tout le monde vous écoutait très religieusement…

Le Luminaire était bondé de gamines survoltées avec des looks très colorés. Elles m’ont écouté avec beaucoup d’attention. C’est surprenant ce qu’il se passe en Angleterre. Le Barbican Theater a consacré de tels moyens pour monter ce spectacle. J’y rejoue Melody Nelson et L’enfant assasin des mouches en compagnie de l’Orchestre de la BBC, de la section rythmique originale et d’un chœur d’enfants. Les hôtels aux alentours faisaient leur publicité, on pouvait lire sur leurs enseignes : hôtel près du concert L’enfant assassin des mouches / Melody Nelson. Après coup, j’ai voulu acheter une minute de ce spectacle, mais c’est impayable ! Ils ont enregistré le concert en vue d’en sortir un dvd. On peut trouver quelques extraits très amateurs sur internet (you tube), notamment avec Jarvis Cocker.

Melody Nelson et L’Enfant assassin sonnent très modernes ? Qui sont les musiciens ayant donné ce ‘son’ si particulier à ces deux disques ?

Tout d’abord je me fous de sonner moderne. Moderne ça ne veut rien dire. Sur l’Enfant Assassin des Mouches, la rythmique est composée de Pierre Alain Dahan / batterie, Tonio Rubio / basse, Claude Engel aux guitares et je joue du piano. Sur Melody, Jim Sullivan et Vic Flick sont aux guitares (ndlr : Vic Flick a joué le thème légendaire de James Bond), Dougie Wright (ndlr the Hollies) à la batterie, Herbie Flowers (ndlr :bassiste de T-rex) à la basse, et moi-même aux claviers (orgue, piano, harmonium, et même timbale dans Cargo culte). Serge et moi sommes toujours restés amis, mais nous n’avons collaboré que sur une très courte période.

Vous avez la réputation, dans le métier, d’avoir un sacré caractère!

J’admets que j’ai mon caractère, qu’il est parfois trempé, que je ne suis pas facile à vivre au quotidien et que je suis très exigeant sur le plan artistique. Il faut savoir ce qu’est le respect dans ce métier. Un jour, une chanteuse à la mode m’a fixé rendez-vous avec son attaché de presse pour un travail d’arrangement. Elle me téléphone et me demande d’aller acheter moi-même Melody Nelson. Je me déplace à la FNAC et quand j’arrive au lieu de rendez-vous, le disque sous le bras, la fille n’est pas là et ne viendra pas. Son attaché de presse a bien essayé de me retenir mais je suis parti, il y a des limites à ne pas dépasser.

Avez-vous entendu la version remasterisée avec cette pochette au format 33 tours réduit ?

Non, absolument pas, je ne savais même pas qu’elle existait !

Tous ces disques cultes ont été enregistrés dans les années 60 et 70, époque où le studio était analogique. Comme aime le répéter mon ami Marc Moulin (Telex), avant l’ordinateur était dans le studio et maintenant le studio est dans l’ordinateur ! Que pensez-vous des nouvelles technologies informatiques ? Personnellement je trouve parfois que cela réduit la créativité à force d’avoir les yeux rivés sur l’écran.

Je ne le pense pas. L’ordinateur est un outil incroyable. Utilisé par un bon ingénieur son, l’informatique permet d’étonnantes manipulations. Déplacer et dupliquer une guitare, l’éditer, corriger certaines attaques, corriger la justesse. À l’heure actuelle, avec la précision des correcteurs vocaux, chanter faux sur un album studio est devenu un acte artistique, un propos à défendre…

Dans quel studio travaillez-vous pour produire votre musique?

Je travaille très souvent au studio de Slim Pezin. J’ai aussi travaillé pas mal en Belgique à l’ICP.

Dans votre discographie assez classe (JCV a écrit, composé, arrangé pour beaucoup : Barbara, Françoise Hardy, Jane Birkin, Julien Clerc, France Gall, Brigitte Fontaine, etc) on trouve certaines bizarreries comme des orchestrations pour Carlos, une chanson au texte vraiment martien (Petits pois et lardon écrite pour Julien Clerc) ou encore, la musique de La tour Montparnasse infernale de Eric et Ramzy. Au sujet de ce dernier, même si le film est d’un humour particulier, la musique est vraiment fantastique, très hollywoodienne à la John Williams. Le spectateur est plongé directement dans une fausse production américaine à suspense grâce à votre musique. Quel savoir-faire !

(Étonné qu’on lui parle de ce film) Merci beaucoup ! C’est Eric et Ramzy qui sont venus me demander de composer la musique de ce film. En parlant de musique de film, une maison de disques réédite en cd Martial Solal joue Michel Magne (sur le monde de Michel Magne), album sur lequel j’ai réalisé toutes les orchestrations.

Comment est né ce projet ambitieux qui sort ces jours-ci, L’orchestre d’enfants , quel fut le déclencheur ?

Pour L’orchestre d’enfants, il y a quelques années, une amie professeur de violoncelle m’a demandé de lui écrire des morceaux pour ses élèves, et puis finalement je les ai dirigés moi-même. Mais au fil des semaines, d’autres élèves du conservatoire se sont joints à nous (flûtes, violons, percussions, etc) si bien que je me suis retrouvé rapidement à la tête d’un véritable orchestre. J’ai continué à leur écrire des trucs pendant plusieurs années. Le CD est le résultat de ce travail, que j’ai adapté en conte, interprété par des enfants comédiens de mon entourage. C’est un travail d’amitié et de famille. Ce sont des copains qui m’ont aidé à la réaliser, (Michel Musseau), et mes filles qui ont fait le livret de la pochette (Charlotte Vannier) et la production (Virginie Vannier).

Des souvenirs de Belgique ?

Je connais bien la Belgique. Jeune, au tout début, je venais souvent pour travailler comme musicien. J’accompagnais des vedettes de l’époque, en tournée belge, au Théâtre 140 (lieu mythique à Bruxelles) ou à l’Ancienne Belgique (autre salle mythique). L’ambiance était vraiment très chaleureuse, je me souviens de Jo Dekmine (personnage belge très étonnant), le patron du 140.

http://www.jeanclaudevannier.fr/JEAN_CLAUDE_VANNIER/_.html
Le label de Miam Monster Miam, Freaksville Records

7 commentaires

  1. « Melody Nelson dont il est l’auteur injustement peu crédité »

    Il faut arrêter avec ça. D’abord il n’est absolument pas l’auteur de Melody Nelson, mais l’arrangeur et le co-compositeur – ce qui est déjà pas mal. Ensuite, il est crédité en bonne et due forme, je ne vois pas ce qu’il y a d’injuste : si on le laissait faire, c’est son nom qui serait écrit en gros sur la pochette.

  2. « …Aaah melody… » et « ca c’est l’histoire de… »melody nelson… »
    c’est tout de meme les 2 plus belles melodies »ah ah » de l’album;..et c’est de lui !

  3. mouais c’est surtout stérile comme débat. je ne sais pas c’est quand même possible d’écrire à quatre mains… et c’est jusqu’à contre expertise ce qui c’est passé sur ce disque.
    Vannier à une importance primordiale sur cet album mais gainsbourg a travaillé comme un miles davis l’a fait sur in a silent way ( hormis le trifouillage de bandes) : conserver un cap en se laissant emporter par les idées et les arrangements de son environnement

  4. Et surtout, Vannier l’a dit lui-même à propos de « Mélody Nelson », il n’en a rien a foutre de la médiatisation et trouve que c’est très bien comme ça.

  5. « et dont il donne ici, enfin, les crédits musiciens »
    Sans vouloir vous vexer, ça fait des lustres que les noms des musiciens ayant joués sur cet album sont connus.

    Il existe même un bouquin, édité il y a plus de 10 ans, qui répertorie les musiciens ayant joués sur chacune des chansons de Gainsbourg. Mais c’est vrai qu’il y à 10 ans, vénérer Gainsbourg et vannier, c’était pas encore assez hype j’imagine.

    Bonjour la grosse tête monsieur Miam Monster Miam !

  6. et résumer la carrière de Herbie Flowers à « (ndlr :bassiste de T-rex ») démontre votre total inculture en matière de musique.
    Bref…

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