Pénurie de chapelles où le pêchu est d’argent et le péché d’art, on entend trop souvent que « les spectateurs s’enlisent et qu’à Paris y a rien à faire ». Mais où sont les fans ? Le collectif d’Inch Allah Records vient remettre du bordel dans l’ordre. Jeunes et fiers, les pro-fêtes du post-punk se mettent à table.

À en croire les pétitions, la nuit meurt en ronflant. Pourtant dans l’ombre, comme une secte, Inch Allah Records enrôle les parias des accordeurs, les oreilles cramées par les décibels clandestins. Plus ou moins 15 groupes qui crachent secrètement un rock garage dans les profondeurs de Belleville. Mais quel bordel. Il fait froid, il pleut et j’attends depuis une demi-heure devant la Java les mecs du label, Émile et Henri, pour me raconter l’histoire d’Inch Allah Records. Ca sera si Dieu le veut… Finalement ils arrivent. Je ne les ai jamais vu, mais bon, j’imagine, vous imaginez, ils imaginent, que devant une boîte à 16h40, le gonzo journaliste se différencie facilement des patrons de label punk, sans compétences notoires en Qui est-ce ? (MB Jeux). Deux grands sereins, 50 berges à eux deux, originaires de Lille. Ils ont fait Inch Allah Records pour voir des concerts, me confient-ils sans fioritures : « nous nous sommes rendu compte que pour voir des groupes sur scène, il fallait parfois les faire venir soi-même. Et ça, c’est devenu un taf ». Tout débute à la Java justement : il y a deux ans, Étienne fait un stage d’un mois avec le programmateur. Puis le jeune est présenté aux patrons de la Cantine de Belleville qui ne savent pas quoi faire de leur cave. Il entame alors une longue série de Lille-Paris subventionnée par les APL et les allocations parentales. Henri le rejoint, c’est « plus cool que de se faire chier à la fac en médiation culturelle ».
Ils montent alors ce groupe de rock, Teenage Moonlight Borderliner, dont le nom ne veut rien dire. C’est juste eux deux qui tiennent deux guitares, deux micros, une grosse claire, et lâchent deux caisses. C’est bruyant. Le seul point d’attache qu’ils peuvent avoir avec tous les freaks d’Inch Allah Records, c’est le boucan. Prenez Gary War, c’est garage, c’est mal accordé, c’est bruyant. Pareil pour Zyklon Beach, Sida, Les Dolipranes, Le Pecheur, Bare Ends, Pluton ou Crash Normal. J’ai en ma possession un split des Catholic Spray qu’ils ont sorti sur cassette. Je n’ai pu l’écouter que dans une vieille VR6, il n’y avait pas les enceintes qu’il faut, mais ça avait un son piquant, comme un gin tonic sans sucre. Et c’était bruyant.

Et donc Étienne rencontre les boss de la Cantine de Belleville, un restau banal entre deux restaus ordinaires à Belleville. Sauf que ce réfectoire-là jouit en son sous-sol d’une surface suffisamment grande pour faire jouer un groupe et entasser un public pour qui la scène devient invisible après le 4ème rang. Les deux Inch Allah commencent alors à programmer des concerts, entre trois et quatre par semaine, dans la grotte de la Cantine. La jauge de réussite varie : 20 spectateurs c’est un échec, 100 une réussite incontrôlable avec moins de 40 cm2 par personne. Parfois, Henri et Étienne choppaient un groupe étranger de passage en France, ou faisait venir jouer leurs potes d’Orléans du label Bloomshine Records. Je leur demande :

Mais les groupes étrangers n’étaient-ils pas surpris en arrivant dans la cave de la Cantine ?

Étienne : Non, on a toujours été très clairs en décrivant le lieu. Et en général ça se passe bien, les groupes aiment bien jouer dans les caves. Tu sais, les trois premières rangées de spectateurs sont presque sur scène avec le groupe, et ils sont complètement fous. Et ça les musiciens adorent.

C’est vrai. J’y suis allé un vendredi pour Gary War, il y avait des nanas en transe devant la scène. (Émile arrive, c’est un autre Inch Allah.) Salut Émile, tu es encore plus en retard que les autres et je te reconnais ; vendredi, avant le concert de Gary War, c’est pas toi qui te demandais si on pouvait prendre de la coke par le cul ?

Émile : Non, c’est juste que les mules, si la capote explose, elles crèvent. Mais avec une toute petite quantité, ça doit te défoncer, non ?
Étienne : Oui, ça marche.
Henri : C’est juste que les drogués préfèrent se mettre des trucs dans les veines plutôt que dans le cul.
Étienne : Ouais, question d’image.

C’est le moment de notre entretien où la loquacité de mes interlocuteurs atteint son paroxysme. L’humeur est aux quolibets dans la cave de la Java et le chatoyant de leur histoire n’est en rien comparable au service d’accueil qui me fut réservé ce fameux vendredi, soir du concert de Gary War. Alors que je priais pour un dépucelage en douceur – c’était ma première Cantine, je vous raconte pas l’angoisse – j’allai me frotter à Cyprien et Antoine, rencontres préliminaires à faire débander le plus chaud des explorateurs.

Salut, je viens pour Gonzaï. On a envie de faire quelque chose sur Inch Allah Records.

Antoine : Salut. Ah ouais. Pourquoi pas.
Cyprien : Ha mais je les connais les mecs de Gonzaï moi. C’est pas des branquignoles mais… Nan mais t’as vu ce qu’ils disent des Dum Dum Girls parce que ce sont des filles qui fond du rock garage ?1 Nan Antoine, je peux te parler cinq minutes ?
Antoine : Bon.

Puis disparition. C’est là que je surprends Emile s’interrogeant sur les capacités des muqueuses anales. Puis Cyprien revient un peu plus tard m’expliquer que ce soir, le concert est payant et que c’est cinq euros. Je n’ai pas une bille en poche et heureusement que des vieux ont crevé un pneu en face de moi sur le boulevard de Belleville. Ils me filent vingt boules parce que je leur ai changé leur roue. La femme, Helga, possède cet accent russe qui me rend fou. Je fore le cric en la regardant dans les yeux, alors qu’elle, m’ignore des jambes. Retour au concert, ticket en poche, le cimetière à poulet inondé au malt, je descends dans la cave. Des bruits de bouteilles qui éclatent se font tintamarre dans le vrombissement ambiant, alors qu’un nuage de fumée éparse de tiges américaines voile le plafond à vingt centimètres au-dessus de ma tête. Ça clope, ça boit, ça hurle, le tout au chaud pour cinq euros. Oh le paradis perdu.
Depuis septembre, c’est officiel, le 108 boulevard de Belleville est devenu leur « chez eux ». Sous les pierres, le sanctuaire est voué à Inch Allah Records. La maison n’accepte pas les plaintes pour enceintes pourries. Ce sont les concerts les moins chers de Paris quand même, merde.

Illustration : Guillaume Arramy

http://7inchallah.tumblr.com/

1 En réalité, c’était dans Tsugi. Et on rigolait juste parce que Dee Dee des Dum Dum Girls déclarait qu’en tournée, elle n’avait pas trop le temps pour le sexe.

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