« Le soleil résonne sur le mode antique dans le chœur harmonieux des sphères ». Voilà un chapeau qui claque suffisamment pour introduire la Gonzaï IX avec Cercueil, Le Prince Harry et Faust donc, dont j'emprunte au bon Goethe la première phrase de son « Prologue dans le ciel ». Même si, ici, il sera plus question des « ténèbres effrayantes de la nuit ». Mais tout d'abord, flash forward.

Me voici sur les quais de Rouen. La fête foraine bat son plein. Une carabine, un plomb et deux ballons. À ma droite, le forain stoïque aiguise son couteau, à ma gauche, le regard de ma fille. Les ballons s’alignent, clac, double splash. À toi le petit chien en peluche. Elle en est contente de son petit chien, peut-être qu’elle me pardonnera de lui avoir piqué son livre des rêves de Trotro la veille, alors que sa mère m’avait prévenu : “Hors de question que tu rentres du boulot à 11 h du mat’, dorme jusqu’à 18 h et que tu te barres picoler dans la foulée, ou alors au moins tu couches les gosses. Et voilà comment j’ai loupé Cercueil. De là à penser que la vie de famille en soit un, de cercueil…

Trotro c’est trop trop rigolo

Pas Cercueil apparemment. “Tu aurais aimé, c’est sinistre et froid comme musique”, m’annonce Bester dans son perfecto motif treillis militaire molletonné aux épaules cachant maladroitement son tee-shirt Phil Collins fétiche, soit la subtile alliance de tout ce qu’il aime, à savoir la chasse, la nature et le rock’n’roll. Je laisse notre ami à sa truite vapeur accompagnée de son bouquet de brocolis car ça vrombit sous les pieds, c’est l’heure du Prince Harry.
Je suis à la Maroquinerie pour la Gonzaï IX. Et pourtant, une volée de marches plus bas, je me retrouve au milieu d’une baston de skins à Brighton en 1981. Retour vers le futur de la musique. Sur scène, il y a Brian Setzer jeune – houppette et doubles rouflaquettes – qui crache de sa Telecaster un Runaway Boys rock-hard-billy bien relevé. Ça vient de Belgique de l’Est, et autant dire que ça sonne pas comme de l’électro-pop marmonnée sur Cubase dans une chambre de bonne parisienne. Je vois les têtes qui font le piston, les gars du devant qui commencent à se frotter gentiment l’épaule, ça sent le pogo qui monte et ça fait plaisir. Trois titres plus tard, c’est torse nu avec un bonnet sur la tête que j’en vois se ruer d’un côté à l’autre de la scène ; je suis tel le conquistador stupéfait face à un sacrifice aztèque. Grands prêtres arrachant les cœurs de leurs cages thoraciques pour en nourrir le soleil noir du rock’n’roll, pour qu’il se lève ici, ce soir et à nouveau. Une sauvagerie primitive qui se serait perpétuée toutes ces années dans un biotope préservé de toute contamination par la civilisation, la politesse et Renan Luce. J’exagère un peu certes, mais c’est pour la bonne cause.

Poème pour bétonnière et orchestre

Mes grands cousins me racontaient qu’à l’époque – et l’époque, la seule, l’unique, c’est les années 80 – il était physiquement dangereux de se rendre à un concert.  Et que la probabilité d’y être tué était loin d’être négligeable. Qu’entre skins, beaufs du village et keupons, le seul langage commun était le couteau. Eh bien c’est un peu ce que j’ai ressenti en voyant Jean-Hervé Péron de Faust, manifestement transporté par le krautrock et la bière, jouant de la tronçonneuse – une vraie – comme d’une cornemuse. Ça sent la démonstration Bricostore qui va mal tourner, mais non. Ceci est un concert de Faust. Alors moi je suis comme tout le monde, je préfère Can. Et c’est ce qu’à dû se dire ce type qui s’est ramené exprès avec son tee-shirt “Future Days”, juste pour énerver Jean-Hervé j’imagine. Qui, visiblement, vient de finir de retaper sa baraque et en profite pour nous montrer son matos. Je le comprends : jamais je ne me suis senti aussi viril qu’en montant une étagère pour ma femme avec ma perceuse filaire Ryobi 750W. Alors tronçonneuse, perceuse et même bétonnière, tout y passe, c’est absolument fantastique. Le tout sur des compositions encore plus minimalistes que celles des Cramps, du Phillip Glass pourri jusqu’à la moelle. Il ne reste que de l’os, et cet os, Jean-Hervé il te le décalamine à la ponceuse : du metal bone, alliance de la sidérurgie et de l’humain. Clou du spectacle : le double concerto pour disqueuse sur metal et trompette. Une trompette : wow. C’est alors que je remarque une jeune femme avec un cintre tatoué sur les omoplates.

Sur ce, je vous laisse avec le live report  de Rosario qui me dit qu’il a interviewé un chien, a bientôt !

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