Que ce soit dans la librairie dans laquelle je travaille ou dans les endroits branchés de Melbourne, ça faisait un moment que je voyais cette annonce pour des photographies de nu. Peu original, son auteur déclare rechercher non pas des mannequins mais des filles à l'aise avec leur corps "pour un projet bien payé et fun". Technique classique du pseudo-photographe libidineux qui a fait le tour du sex-shop de son quartier mais ne s'est pas encore résolu à se tourner vers les prostituées. Mais bizarrement, ça faisait aussi plusieurs fois que je voyais cette jolie fille toujours très souriante venir actualiser la date sur l'annonce affichée dans ma librairie...

L’incohérence aurait dû s’arrêter là. Mais un jour, après avoir retourné un automatique « Good, thanks, and you ? » à son « How are you ? », elle s’approche et m’explique qu’elle va bien même si elle a la grippe depuis plusieurs jours et d’autres trucs d’importance moyenne que je n’ai de toutes façons pas compris. Me voyant persister à sourire, elle embraye sur les cartes plutôt jolies qu’elle a à la main et qu’elle vient épingler à l’annonce. Mon sourire toujours figé, j’écoute et ponctue d’un « Cool !» la fin de son développement. Elle m’en offre une, sa préférée, montrant les jambes et les fesses nues d’une jeune femme allongée dans l’herbe, sa robe remontée, photographiée dans le reflet d’un miroir posé sur un de ces étendoirs à manivelle que je n’avais vu jusque-là que dans les films américains. « Il fallait y penser, hein ? » me dit-elle tout sourire. Oui, c’est certain, il fallait y penser.
Au dos de la carte, une rapide explication du projet et le renvoi vers un site Internet où, sur la page d’accueil, on peut lire leur profession de foi :

« Nous produisons des créations érotiques aussi gratifiantes pour leurs auteurs que pour leur public. Nous nous assurons que nos contributeurs aient une expérience positive qui engage l’esprit dans l’expérience érotique. Nous considérons le contributeur en tant qu’individu, au-delà de son apparence physique. Nous montrons la beauté du corps quelles que soient ses dimensions, ses formes, son âge ou sa couleur. Nous mettons de côté les stéréotypes et la prévisibilité en faveur de la créativité et de l’aventure. Nous renversons les modèles dominants de l’érotisme et montrons les femmes comme des êtres puissants, indépendants des hommes. Nos créations sont appréciables d’un point de vue culturel et attirantes à la fois pour les hommes et pour les femmes. (…) »

À l’origine de ce miracle érotique proclamé : FECK, une petite entreprise australienne basée à Fitzroy, le quartier bobo de Melbourne. Selon son site Internet, elle emploie à temps plein une quinzaine de personnes, majoritairement des femmes qui seraient elles-mêmes pour moitié contributrices sur le site. Depuis son lancement en 2003, le site annonce également avoir offert une visibilité à plus de 6000 modèles autour du monde. Le groupe critique le porno actuel, non pas « parce qu’il est immoral, exploitant, ou malsain (bien que parfois ce soit le cas), mais plutôt parce qu’il est la plupart du temps mal fait, souvent dégradant pour les femmes (et les hommes) impliqué(e)s et pour la sexualité humaine en général ».

Si tout cela me semble parfait, je m’étonne quand même qu’à partir de leur postulat initial qui est d’inviter les femmes à se prendre elles-mêmes en photo nues, je n’ai vu jusque-là que de mignonnes images tout droit sorties de l’album photo d’une jeune fille en fleur et de ses amies parfois légèrement vêtues. Le résultat ne devrait-il pas être plus proche de celui d’un site porno amateur : des images explicites sans la moindre recherche esthétique ?

Je décide de les contacter pour avoir une vision plus claire de ce qui se fait chez FECK.

Je m’attends donc à rencontrer une paire d’Amazones gentiment wild qui passent leur temps à boire des bières en discutant féminisme et lutte des classes. Contre toute attente, c’est Richard Lawrence, CEO de FECK, qui répond dans la demi-heure à mon e-mail en me demandant sur quel support va porter mon papier (www.beautifulagony.com ou www.ishotmyself.com) en rajoutant qu’en fonction de ma réponse, il me dirigera vers la personne la plus apte à répondre à mes questions.

En me rendant sur les deux sites, ma vision s’éclaircit un peu : FECK propose de l’érotico-porno amateur payant. Si Beautiful Agony reste effectivement dans la suggestion en se bornant à montrer des visages de personnes en train de jouir, Ishotmyself semble partagé entre des clichés probablement qualifiés d’artistiques par leurs auteurs et d’autres, plus explicites, plus sûrement qualifiés de super chauds. Le contributeur type est une contributrice, jeune, jolie, souvent tatouée.

Lawrence m’expliquera plus tard qu’une des critiques qui leur est faite est qu’ils revendiquent être ouverts à tout le monde, mais que la plupart des modèles ont entre 20 et 28 ans, une corpulence moyenne, et sont attirants. Mais, se défend-il, « nous ne choisissons pas les contributeurs. Ce sont les contributeurs qui nous choisissent. Nous publions les folio de n’importe quelle personne nous soumettant des photos nues. Mais il se trouve que les personnes suffisamment confiantes pour le faire s’avèrent généralement être jeunes et séduisantes. »

Je découvre que l’entreprise a également développé Sonic Erotica, un site qui invite les non-voyants à télécharger gratuitement des fictions érotiques sonores dont les tags peuvent laisser songeur… c’est quoi le son du cunnilingus ?

Après quelques e-mails, rendez-vous est pris avec Richard Lawrence himself pour discuter tonalité de cunnilingus et industrie érotique équitable. Le jour du rendez-vous, je m’amuse de constater que la vitrine de l’immeuble dans lequel se situe leurs locaux est remplie de mannequins de plastique nus. Qui aurait pu s’imaginer que le fait que leur voisin soit spécialisé dans l’équipement des commerces puisse déteindre sur l’analyse que l’on porte sur leur activité ?

Lorsque j’arrive à l’accueil, deux très jeunes femmes me saluent du traditionnel « How are you today ? ». Je bafouille une politesse avec cet air de souffrance que l’on peut traduire par « on n’est pas amies, je ne parle pas super bien votre langue, soyez gentilles : faites court ». Apparemment initiées au langage corporel, elles m’invitent à m’asseoir et à patienter quelques minutes. J’en profite pour m’extasier en silence sur le bon goût de l’endroit : tout en bois, l’atmosphère y est étrangement apaisante et les images provenant d’Ishotmyself encadrées tout au long des murs paraissent tout à fait à leur place. Arrive Lawrence, la cinquantaine, un physique de bobo parisien ; il ne me propose pas de café mais mon a priori est déjà positif. Un architecte d’intérieur inspiré vient de me faire perdre toute objectivité.

Dans sa communication avec les médias, Lawrence aime à se distancier de l’industrie pornographique en préférant qualifier ses productions d’ « érotica », ce que l’on pourrait traduire par « art érotique ». La différence réside selon lui dans la façon dont le support stimule son public et dans la manière, plus respectueuse, dont les contributeurs sont impliqués dans le projet.

FECK n’est d’ailleurs pas le premier groupe australien à tenter de faire évoluer l’offre. Dans le même esprit, le site concurrent Abby Winters, lancé en 2000 (et ayant quitté Melbourne en 2010 pour Amsterdam suite au durcissement de la loi australienne sur la pornographie), se revendique comme un site porno progressiste. Le site prône le développement d’une imagerie érotique naturelle en renonçant aux retouches photos et en mettant en avant des modèles non-professionnels (généralement féminins) pourvus de poils pubiens, qui n’auraient recours ni aux implants mammaires ni au maquillage outrancier.

Lorsque je l’interroge sur la frontière entre pornographie et érotisme, Lawrence me répond que la question est vieille comme le monde mais que selon lui « une image ou une vidéo représentant des corps nus et dont le seul but est d’exciter, c’est du porno ; si on ajoute une autre dimension, si on y ajoute de la beauté, de la créativité, de la personnalité, alors là on passe à de l’erotica (…) Le fait d’ajouter cette part supplémentaire de personnalité rend les choses plus érotiques ».

Si cette limite varie en fonction des individus et des époques, une chose est certaine : nous sommes bien dans l’ère de la remise en question du porno à papa dont la vulgarité (au sens premier du terme) et le manque d’authenticité ont fini de lasser un public qui a eu l’occasion de revenir de pas mal d’extrêmes. Cette entreprise a aussi et essentiellement pour but de séduire les femmes, audience à conquérir (parmi les sites de FECK, le plus populaire auprès des ces dames est Beautiful Agony pour seulement 20 % environ d’abonnées) et potentielles contributrices (elles représentent par contre la majorité écrasante des contributeurs sur l’ensemble de leurs sites).

Ces dernières années, une imagerie rétro et glamour a permis aux femmes de se réapproprier l’univers de l’érotisme, exemples parmi d’autres la création du sex-shop baroque Coco de Mer à Londres et son extension online, ou le passage du côté du mainstream de Dita Von Teese qui a lancé en mars dernier sa première ligne de sous-vêtements Von Follies chez Target Australia (équivalent d’un C&A ). Nous en sommes donc venu à considérer que si travailler dans une boîte de strip-tease est potentiellement sordide, « s’effeuiller » dans un verre de Martini géant, par contre, c’est de l’art.

Certes, la relation entre nudité et art n’est pas nouvelle. Lawrence me raconte d’ailleurs avoir eu l’idée de créer Ishotmyself en assistant en septembre 2001 à la séance photo organisée à Melbourne par le photographe américain Spencer Tunick, lui-même adepte de la capture de foules dans leur plus simple appareil. La boucle est bouclée.
D’ailleurs, comme on peut le lire au dos de l’une des cartes diffusées par FECK, « Manko n’a aucun problème avec le fait que vous trouviez des photos d’elle nue sur Internet parce qu’elle prend seulement des photos dont elle est fière. En voici une tirée du portfolio qui lui a permis de gagner un prix d’art de 500 $ ». Par sollicitude pour Manko et son visage de poupée inexpressive-un-peu-trop-maquillée posant à côté d’une vieille poupée mannequin seulement vêtue de ses bottes, je m’épargnerai tout jugement sur la qualité artistique de cette photo. Si la compagnie lui a attribué un prix, il est sûrement mérité.

Cette tentative de réhabilitation de l’industrie par l’art trouve sa limite dans la conception que les contributrices ont elles-mêmes de ce qui est sexuellement attrayant, et Richard Lawrence l’a bien analysé : « Il y a de la pornographie sur Ishotmyself, on encourage les gens à être créatifs, on a créé un prix d’art pour ça. Mais tout le monde ne cherche pas à être créatif (…), certaines filles veulent être naughty, elles veulent exciter les gens (…) donc elles font du porno. » Et parce que la démocratisation du porno et son élargissement à un public féminin va avec son lot de critiques quant à l’image de la femme dans ses productions, la nouvelle ère du média de charme se revendique comme étant le support adéquat pour permettre aux femmes de (re)prendre possession de leur corps. D’ailleurs, l’ensemble des contributrices citées sur le site de FECK témoigne du caractère libérateur des clichés pris. Cependant, les revendications politiques ou positionnements féministes tels que les véhiculent les Ukrainiennes de Femen ou les Canadiennes de la SlutWalk semblent être mis en veilleuse.

Mais comme l’évoque la journaliste anglaise Natasha Walter dans son livre Living Dolls, la notion de prise de pouvoir, dans la bouche des féministes, avait jusque-là été associée à la quête de l’égalité économique et politique.

Walter cite une journaliste du Guardian qui évoquait dans un article le fait qu’ « au lieu de chercher désespérément à être reconnues comme des êtres humains, les jeunes femmes d’aujourd’hui jouent avec le vieux concept de faire d’elles-mêmes des objets sexuels. À mon sens, il ne s’agit pas d’une nouvelle désespérante mais plutôt de l’ultime idéal féministe. » Si l’idée paraît rafraichissante et, disons-le, séduisante, Walter nous ramène rapidement à la réalité : l’hypersexualisation de la société n’est pas le signe de l’avènement de l’égalité des sexes, mais bien celui du renforcement du déséquilibre entre eux, et le ratio par genre contributeurs/clients de n’importe quel média de ce type le confirmera.

L’aspect le plus dérangeant de projets tels que FECK, Abby Winters ou SuicideGirls, c’est que malgré les postures de revendications féministes de prise de pouvoir et d’indépendance mises en avant, à la tête de chacun de ces projets, c’est un homme qui contrôle et tire les bénéfices de ce prétendu girl power. Quand je lui demande s’il y voit une contradiction, le discours du CEO semble rodé : « Non… je suis un homme, le seul de l’entreprise, pardon, il y a aussi cet autre gars, l’éditeur vidéo (…) mais je ne vois là-dedans aucune contradiction. Le fait que je sois un homme ne veut pas dire que je peux exercer un pouvoir plus fort qu’une femme ne le ferait. Et j’ai été critiqué sur ce point mais je pense que quelqu’un qui me critique sur mon sexe est coupable du même genre de discriminations auxquelles il/elle est farouchement opposé(e). Je suis un féministe. Je peux être un homme et être féministe, mais il se trouve que je suis un homme. »

L’occasion pour moi de l’interroger sur sa grande idée d‘erotica fair-trade. Il répond : « Tout devrait être équitable. Le problème avec cette industrie, c’est qu’historiquement elle a été dirigée par les hommes mais les femmes sont celles qui créent le profit et elles n’ont pas toujours été bien traitées. Je pense que comme dans tout autre business, vous devez être totalement transparent sur ce que vous faites et la façon dont vous le faites. Vous devez expliquer aux personnes concernées ce qu’on va faire de leurs images, leur monter comment les images vont être utilisées, sur quels sites elles vont se retrouver, afin qu’ils puissent prendre une décision éclairée. Ensuite, il faut reconnaître que sans ces femmes nues, sans ces visages en plein orgasme, il n’y aurait pas de business. Il est donc raisonnable de considérer que ces personnes doivent également recevoir une rétribution en fonction du succès. C’est pour ça qu’on a créé le système de Feckshare. »

Le Feckshare est un système inédit dans l’industrie de charme. Il permet à chaque auteur de cumuler quelques centimes à chaque fois que leur folio est vu. Sur la base d’une rémunération de 200 $ environ le folio de 40 photos, le système permettrait de gagner sur une année la moitié de la somme perçue lors de la livraison du set (soit une centaine de dollars). Bonne idée sur le fond, il n’en demeure pas moins qu’il pousse les contributeurs à faire en sorte que leur folio soit le plus attractif possible (et je n’entends pas nécessairement par là « créatif ») puis à le promouvoir sur leurs blogs et autres réseaux sociaux (des bannières permettant aux personnes qui arrivent sur le site via ces liens de bénéficier de réductions sont créées à cet effet). Et, pour être honnête, je ne suis pas certaine que la société soit prête à voir dans cette activité le mode d’expression artistique et la prise de pouvoir féministe qu’elle se voudrait être.

Plutôt que de noyer cet article dans mes doutes, je préfère conclure avec la réponse de Richard Lawrence lorsque je lui demande si sa mère est fière de ce qu’il fait : « Je ne (lui) ai pas encore dit (…). J’attendais le bon moment, je veux dire, au début c’était un hobby… qui m’occupe depuis dix ans. Maintenant que c’est mon activité principale, peut-être pour toujours, je pense qu’il est probablement temps que je lui dise. Je pense que ça va aller. »

www.feck.com
Crédits photo : avec l’aimable autorisation de beautifulagony.com et ishotmsyelf.com 

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