C'est amusant comme il suffit parfois de jeter un œil à la gueule des musiciens pour savoir ce que vaut un groupe.

Prenez Galaxie 500,

C’est amusant comme il suffit parfois de jeter un œil à la gueule des musiciens pour savoir ce que vaut un groupe.

Prenez Galaxie 500, groupe mythique de la fin des 80’s dont on réédite ces jours-ci l’œuvre complète agrémentée des raretés, Peel Sessions et Live At Copenhagen de circonstance. Ces gens sont informes : on dirait un trio d’amibes réincarnées en étudiants d’Harvard. Damon Krukowski, le batteur, avec sa chemise pourrie et son regard de bœuf paisible, a l’air d’un type sympa mais insignifiant, le genre de mec qui passe toute la soirée assis dans le canapé, ne drague aucune fille puis rentre chez lui complètement sobre pour ne pas avoir mal à la tête le lendemain. La bassiste Naomi Yang ressemble quant à elle, eh bien, à une bassiste : un être irrémédiablement lymphatique, dépourvu de la moindre once de charisme. Dommage, ses cheveux mi-longs et sa petite moue boudeuse la rendraient presque sexy si elle ne tirait pas la gueule en permanence. Du coup, c’est au chanteur et guitariste Dean Wareham que revient le rôle du beau gosse mi-torturé, mi-extravagant : pas de bol, lui aussi a l’air marrant comme un film de Tarkovski.

Bref, ces trois-là avaient la dégaine idéale pour nous sortir des disques bien chiants, à base de gémissements indie et de guitares trop savamment dissonantes. Raté : si les chemins qu’emprunte Galaxie 500 sont en effet semés de couplets neurasthéniques et de refrains plaintifs, les trois albums du groupe – Today, On Fire et This Is Our Music – atteignent des sommets en matière de pop éthérée. Pas étonnant qu’une horde de maniaques dépressifs continue à vouer un culte fervent à la poignée de chansons enregistrées pendant leur courte carrière (1987-1991). Souvent qualifiée un peu pompeusement de dream pop, leur musique rappelle surtout celle du Velvet. Mais un Velvet auquel on aurait ôté tout cynisme et toute dimension sexuelle pour n’en garder que la séraphique moelle. Davantage I’m Set Free que Venus In Furs, en somme.

On devine d’ailleurs que les trois gai-lurons ont beaucoup plus écouté le très cool Live 1969 que Rock’n’roll Animal.

« Les enregistrements de Galaxie 500 ont bien tenu le coup depuis vingt ans, expliquait Dean Wareham en 2009, parce que nous ne sonnions comme personne d’autre à l’époque ». Oh que oui. Comme Jesus And Mary Chain quelques années auparavant, et comme un paquet de groupes après eux, les ectoplasmes bostono-new-yorkais de Galaxie 500 donnaient dans le minimalisme abrasif. La grande majorité de leurs chansons obéissent au même schéma rigide, implacable : au fil d’un mid-tempo érigé en dogme absolu, le chant se déploie lentement, fragilement, sur fond de chœurs ingénus et d’arpèges lancinants, le tout se fondant en une ritournelle hypnotique portée par une ligne de basse digne de Peter Hook. Jusqu’à ce qu’une déflagration de guitare saturée ne vienne brusquement déchirer l’espace sonore patiemment mis en place, déniaisant aussitôt la mécanique rêveuse de la chanson. Toute leur efficacité tient à ces brutales variations d’intensité : toujours construits sur deux ou trois accords répétitifs, leurs morceaux ne s’aventurent jamais en dehors du cadre harmonique qu’ils se sont fixé dès les premières mesures – mais ils ne manquent jamais d’imploser en vol.

Le groupe étrenne la formule dès son premier album Today (1988). Produite par un Mark Kramer inspiré – c’est lui qui entreprend de noyer les chansons dans cet écho spectral alors inouï -, la galette est encensée à sa sortie par Thurston Moore lui-même, qui la désigne « meilleur album à guitares » de l’année. Il est vrai que ce disque-matrice peut encore s’écouter en boucle en 2010. Et au passage, mettre la misère à tous les apprentis shoegazeux des deux côtés de l’Atlantique. Leur reprise de Jonathan Richman Don’t Let Our Youth Go To Waste, par exemple, semble complètement inaltérable. Dans ce morceau à l’origine chanté a cappella se cachent, soigneusement digérées, toutes les références majeures du groupe : les montagnes russes de Heroin, la cavalcade rythmique des Feelies de Loveless Love et les guitares funèbres du Joy Division de Closer. Mais contrairement aux groupes chez qui la digestion d’influences mène directement à leur défécation discographique, Galaxie 500 utilise ce terreau pour faire germer sa propre identité musicale, un mélange de spleen et d’innocence transcendé par le timbre virginal de Wareham. Ce dernier fait des merveilles sur les mini-tubes pop que sont Oblivious, Flowers ou Tugboat, autant de perles qui enfoncent Michael Stipe et ses copains sur leur propre terrain.

Idem pour l’album On Fire paru l’année suivante chez Rough Trade : depuis l’inaugural et grandiose Blue Thunder jusqu’à la reprise finale de George Harrison, Isn’t It A Pity, en passant par les cinq minutes bouleversantes de When Will You Come Home et les déluges de saxophone de Decomposing Trees, il n’y a quasiment rien à jeter dans ce disque lumineux. La réédition propose, en bonus, leur version de Ceremony de Joy Division/New Order, une des plus belles jamais enregistrées. Car Galaxie 500, en plus de savoir trousser des mélodies en or massif, était un grand groupe de reprises, cultivé et éclectique, comptant à son actif la quasi-réécriture de chansons des Beatles, des Rutles, de Young Marble Giant et même des Sex Pistols.

Leur dernier album, This Is Our Music, sort en 1990. Sur les neuf morceaux qu’il comporte, la cohésion du groupe est parfaite. Fourth Of July est un tube monstrueux comme U2 a dû rêver un jour d’en écrire, Summertime et son climax final révèlent un Krukowski en état de grâce, Listen, The Snow Is Falling devrait figurer sur la page Wikipedia du mot « épique », Melt Away arracherait des larmes à un officier SS, tandis que le Here She Comes Now qui clôt le disque renvoie l’original velvetien à la maternelle… Un an plus tard, Dean Wareham quittait Galaxie 500, sans vraiment donner d’explication, et partait fonder Luna, qui connut un certain succès aux États-Unis. De leur côté, Damon et Naomi continuaient dans la dream pop sous le nom de, euh… Damon and Naomi, toujours en activité.

Mais à vrai dire, qui s’en soucie réellement ?

La messe était déjà dite. Ces trois albums traumatisants ont suffi à inspirer la crème du rock indé des deux décennies suivantes : Low, Mazzy Star, le Brian Jonestown Massacre, Xiu Xiu, Beach House, Atlas Sound, tous essaient à leur manière de perpétuer la fabuleuse alchimie créée il y a vingt ans par trois neurasthéniques de Harvard. Leur succès montre que Galaxie 500 n’est pas que le groupe d’une époque. C’est un groupe pour la vie.



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