C'était le week-end, fallait que je fasse ma déclaration d'impôts. Pour me donner du courage, j'ai mis “Ma Déclaration”, de France Gall et Michel Berger. Je trouvais ça vachement bien et je me sentais incomprise. Tentative de justification.

Dans la vie de France Gall, il y eut trois mecs. On élimine arbitrairement Julien Clerc et Claude François, avec qui ça n’a pas duré de toute façon. Et puis c’est un peu trop facile de se foutre de leur gueule, alors bon.

D’abord, il y a le père : un mec un peu gros, un peu parolier, bien fier de sa progéniture si blonde, si mignonne. Et elle a l’oreille musicale, ça traîne dans la famille. “Ça tombe bien, ça me fera de la publicité en attendant qu’Aznavour me prenne des compos“, qu’il se dit en regardant la gamine jouer avec ses poupées en fredonnant du Yvette Horner. “Je vais l’emmener à Philips, ils en feront bien quelque chose. D’ailleurs, permettez-moi, je compose un peu moi-même, si je puis vous présenter mes chansons… Vas-y Isabelle (oui parce que c’est Isabelle, en vrai), montre-leur…” Chez Philips on dit banco, ça sonne à peu près juste, c’est photogénique, le papa vient de fourguer La Mamma à Aznavour, on en fera bien quelque chose, de la gosse. Sauf que le prénom, Isabelle, c’est un peu bof. Et puis on en a déjà une, faudrait trouver quelque chose de plus moderne et de plus gaulliste à la fois, voyez ce que je veux dire ? Tiens, France, comme le paquebot. La machine de guerre est lancée.

Isabelle, on lui a rien demandé, mais n’est-elle pas une adolescente comme les autres qui rêve de garçons et de surprise-party en confiant ses secrets à son nounours ? Tout ce qu’elle veut, c’est pouvoir rêver tranquille, et si possible pécho de temps en temps. Il paraît que c’est plus facile quand on est une star. Alors France s’exécute de bonne grâce, comme on disait dans La Semaine de Suzette. Et puis c’est une gentille gamine qui aime faire plaisir à son papa, désobéir ne fait pas partie de son éducation. Isabelle chante donc bien comme il faut, en starlette BCBG. On aurait presque envie de mettre dans son bulletin “sérieuse et appliquée”.

… par contre, je suce pas.

Ensuite, Gainsbourg : un mec un peu classe, un peu lubrique, qui l’intimide légèrement. Paraît qu’il est “subversif”, mais c’est papa qui l’a choisi, alors ça rassure. Bon, papa peut être une sacré quiche quand il veut, l’envoyer au studio avec ces histoires de turlutes en disant qu’il avait pas compris (“le con“, pense Isabelle, qui s’est bien marrée à jouer les oies blanches après coup)… Mais il a quand même eu du nez, parce que le mec lui fait des chansons qui marchent bien et surtout, surtout il la rend intéressante à toute une frange de la population devenue intello-bobo quarante à cinquante ans plus tard, ce qui n’était franchement pas gagné au départ. C’est vrai que c’est une bonne période pour France Gall. Et Gainsbourg, pour qui ça ne devait être que de l’alimentaire, a l’air de bicher dans son rôle de baby-sitter salace, avec des textes spécial ados qui lui permettent de décocher ses flèches contre-mais-pas-vraiment-contre les yéyés et Johnny. Isabelle travaille à rendre sa voix encore plus enfantine qu’elle ne l’est et déclame ses récitations à la télévision, en Technicolor. C’est la gloire.

Entre temps, pleine de la responsabilité nouvelle de représenter la France à l’étranger, la môme est envoyée, une fois l’Eurovision en poche, œuvrer à l’amitié franco-allemande en robe de péquenaude bavaroise. Un grand moment de télévision :

Heureusement qu’Isabelle, qui est une élève appliquée, a fait allemand première langue. Même si elle galère encore dans les déclinaisons, un apprentissage en phonétique la sauve à la dernière minute et lui permet de donner le change sur un texte carrément maîtrisé, dans lequel la porte-étendard de l’Europe-en-marche s’attache à réconcilier les qualités teutonnes et gauloises (pour vous résumer les lyrics, elle voudrait un mec qui soit “un peu Goethe, un peu Bonaparte”, le premier représentant l’Esprit sur un corps atrophié et le second, la virilité à l’état brut. Napoléon, quoi). France Gall, ou le pantin parfait de la diplomatie européenne.

Enfin, après une traversée du bac à sable indispensable à la labellisation officielle “artiste”, arrive Michel Berger. Love at first sight, mariage, tralala et “Starmania”. Dans l’affaire, on dirait bien que France Gall s’émancipe. La voix s’affirme, la gestuelle s’épanouit. Bref, de fille, elle devient femme. Ouais. Et d’un coup, elle a nettement moins l’air d’une marionnette au service de l’industrie du disque. En gros, elle reste au service de l’industrie du disque — en plus, une  belle histoire d’amour, ça fait vendre — mais laisse tomber ses airs de gamine manipulable/manipulée au profit d’un look femme-des-années-80, powergirl qui résiste et prouve qu’elle existe. Toujours à fond dans l’air du temps, quoi.

Alors voilà, France Gall faite par trois Pygmalion, image conservative-pop de la femme d’après-guerre : adolescente malléable, yéyé mais sage, bécébégé naïve, icône pompidolienne de l’amitié franco-allemande, femme au foyer presque libérée. La marionnette idéale, creuse et sérieuse, une intelligence employée avec cynisme par tous les pouvoirs. Une sorte de Jackie Kennedy de la chanson : du style, du glamour et surtout rien qui déborde, en une incarnation parfaite du zeitgeist. Puisque depuis la candidature de Jacques Cheminade on sait que les Beatles sont une émanation des services secrets britanniques, ça devient même tentant de développer une thèse conspirationniste sur Gall et les Renseignements Généraux.

L’ère du vide

Ça, c’est France Gall en creux : ceux qui l’ont faite, pourquoi ils l’ont faite. En plein, y a pas forcément grand-chose à manger. À la limite, le seul moment où Isabelle a vraiment exprimé une personnalité, c’est quand elle a doucement décidé de prendre le large après la mort de Berger. Pas d’autobio larmoyante, presque plus de disques ni d’interviews ; dans le silence seulement, elle peut affirmer un choix. Pour le reste, tout ce qu’elle a été, c’est une sorte de définition de la pop : un consensus vivant, une hyper-malléabilité. Sa musique, c’est un mélange de beats jazzy-folky-poppy-rocky, selon l’inspiration du moment, le tout édulcoré pour que tout le monde ose y goûter.

Et le plus grand consensus, ce qui traverse son œuvre à toutes les époques, c’est une proclamation permanente de la différence dans le troupeau. Chanson après chanson, elle dit à la fois l’angoisse de l’uniformisation rampante à l’âge de la consommation de masse, et son corollaire, le droit de chacun à la revendication de son unicité, grande mode qui commence à peu près en même temps que la carrière d’Isabelle. De Poupée de cire, poupée de son à Résiste en passant par Baby Pop, c’est le même discours : deviens ce que tu es dans ce monde égoïste. En trois temps :

1/ Les Trente Glorieuses ne tiennent pas toujours leurs promesses, la vie quotidienne, globalement, c’est gris. “Les quelques sous que tu vas gagner / Faudra pour ça durement travailler / … Tu auras beau économiser / Tu ne pourras rien mettre de côté” (Baby Pop). La croissance, c’est pour les riches, et puis l’idée c’est quand même métro boulot dodo, be prepared. “Mes vacances c’est toujours Paris / Mes projets c’est continuer” (Si Maman si). Les classes moyennes ont le cafard, c’est le choc pétrolier.

2/ T’es comme tout le monde, t’écoutes la même chose que tout le monde, mais dis-toi que Toi, tu es Unique ! N’écoute pas les idoles et sois au moins conscient que ce que tu écoutes c’est formaté par l’industrie pour faire “poupée de cire, poupée du son”.

3/ Désespère pas, et regarde-le, celui qui jouait du piano debout, “il ne vivait pas comme les autres c’est tout / Ça veut dire qu’il était libre”. Toi aussi, déprends-toi du conformisme qui t’empêche de respirer.

OK, c’est un truc récurrent de l’industrie musicale : le meilleur/pire exemple du genre étant encore Emma Daumas, gagnante de la Star Ac’ à qui un DA (un quoi ?) a eu l’idée géniale de coller une protest-song contre les petites chanteuses blondes vaguement rock “produites à la chaîne” (Figurine Humaine). Heureusement, parfois c’est trop gros et ça passe pas. Poupée de Cire, Poupée de Son, c’est sensiblement la même chanson, mais mieux arrangée et mieux chantée. Bref, de la bonne pop. La bonne pop, c’est pas celle dont tu peux dire “laisse tomber c’est trop FM, je vais te faire écouter Sinsemilia, t’aouar c’est hachement alternatif”, c’est juste tellement consensuel que même les mélomanes peuvent aimer.

“Bref, je suis comme tout le monde” ; alors comme tout le monde, je dis que je suis pas comme tout le monde. Là, tu sors Lipovetsky et tu écris “post-modernisme” dans la marge. Cette injonction d’individualisation qui devient le prétexte à une série d’hymnes universalo-franchouilleux, c’est peut-être une définition de la pop, musique pour la masse, certes, mais comprise comme une masse d’individus en souffrance et aspirant donc à la différence. Cette pop-là, finalement, ça n’a eu qu’un temps : le processus d’individualisation aboutit très vite à un éclatement du marché du disque en une multitude de niches qui sont chacune autant de signes de distinction. Et dans l’hyper-division pseudo-tribale selon laquelle on est tellement formatés à penser aujourd’hui, on en oublierait presque qu’il y a eu un âge où la pop n’était pas un style de plus coincé entre rock, folk, chanson française et variété, mais la catégorie englobant tout ce qui se fredonne dans les rues de banlieue et les lycées parisiens. France Gall, élevée sous Mongénéral qui se voulait tellement au-dessus des partis, poursuit le même consensus au prix de cette pirouette qui cherche à faire croire que la musique pour tous est en réalité une musique pour chacun. C’est beau, quand même. Douce France…

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