forever pavot
De son goût pour l'orchestration cinématographique aux compositeurs cultes du grand écran comme Jean-Claude Vannier ou Morricone, Emile Sornin mène son groupe Forever Pavot à toute blinde sur un sentier pavé d’images. Alors que le groupe « psyché mais pas que » enregistre son premier LP à paraître en septembre, il fallait ouvrir le fruit et gratter toutes les petites graines. Résultat : drôle de film.

En marge de la bouillasse intellectuelle omniprésente, il se trame des trucs sexy au centre de Paris. D’une part chez Born Bad Records avec Dorian Pimpernel, la réédition du premier solo de Julien Gasc, « Cerf, Biche et Faon », mais il y aussi le dernier LP de son groupe Aquaserge, récemment sorti sur la planète terre et donc nulle part. En signant son dernier EP « Le Passeur d’Armes » chez Croque Macadam, la cabane à disques parisienne psychopathe du vinyle, Forever Pavot contribue à remettre la pop artisanale française au centre de la carte.

Faisant écho à de drôles d’oiseaux du cinéma français et italien des années 50 à 70 comme Dario Argento ou Tati, Forever Pavot désamorce la routine ambiante à grands renforts d’effets et de bidouillages incompréhensibles pour le commun des mortels. Toujours pressés à peu d’exemplaires (sur La Ogue, Frantic City et The Sound Of Salvation), ses premiers EPs revendiquent une esthétique sonore d’un autre âge : filtres et pédales à gogo et section rythmique galopante sont la parfaite bande son d’un Russ Meyer version western spaghetti.

Pour essayer de comprendre cette tension constante entre l’image et la musique, il y a donc ce leader du nom d’Emile Sornin, par ailleurs réalisateur de vidéo-clips pour d’autres. Des jouissifs déboires d’employés de bureau VS leurs agrafeuses qu’il met en scène dans le Grab Her de Disclosure au royal n’importe quoi de Dizzee Rascal dans I Don’t Need A Reason, le clipper aime se moquer de ses congénères dans une totale maîtrise de l’absurde. Moteur, ça tourne.

Sergio Leone a tourné Il Etait Une Fois Dans l’Ouest après que Morricone en ai composé la musique, il diffusait la bande-son pendant le tournage pour que ses acteurs puissent vraiment s’imprégner de l’atmosphère de l’histoire. Tout cela met en lumière les tensions qui opèrent quand on met de la musique en images, et vice versa. On retrouve tout ça chez toi : ton clip pour Alt-J, c’est carrément un film de trois minutes, sans dialogues, avec des actions qui figurent des images très fortes.

E.S. : Ce qui est intéressant dans le travail du clip, c’est effectivement d’avoir la musique avant et de travailler sur les images. Je n’ai pas vraiment de règles, s’il y a une musique qui m’évoque un truc sur la Lune ou sur Mars et que j’ai un test d’effets qui colle bien à ce truc là, je peux mélanger les deux. Pour Alt-J j’avais envie de faire un truc un peu post-apocalyptique en banlieue, parce que d’habitude c’est plutôt un décor pour clip de rap. J’avais dans l’idée un truc assez cinématographique, en plus la banlieue parisienne c’est plutôt exotique pour les Anglais. J’aurais peut-être préféré faire un truc en Angleterre dans les banlieues de briques rouges et tout ça, mais ça n’aurait pas été très dépaysant.
Pour Disclosure, c’était l’inverse. En fait, c’est un court-métrage que j’ai écrit il y a deux ans et que j’avais proposé à plusieurs groupes en le transformant un peu à chaque fois. Il y avait un groupe à qui j’ai proposé de faire ça dans un commissariat de police, un autre dans un club avec des djs qui touchent des disques qui partent dans tous les sens… Mais ça m’emmerdait de quitter le côté bureau un peu dépressif, mécanique. Je suis très content qu’il m’aient laissé carte blanche, je trouvais que la musique collait bien.

Gonzaï : Quand tu réalises tes clips, tu aimes bien mettre en scène les humains dans des situations absurdes, décalées.

Emile Sornin : Je ne fais pas vraiment exprès, je pense que c’est inconscient. Je m’amuse avec des effets spéciaux, j’aime bien les trucages un peu « fait maison » et je fais beaucoup de tests en me filmant chez moi. C’est un peu comme de la magie, parce que j’utilise des astuces qui ne sont pas très compliquées mais que j’aime bien mélanger avec la réalité. C’est ce qui crée des effets étonnants. Mais au point de me dire que c’est l’histoire d’objets qui prennent le contrôle des humains… je ne sais pas. C’est inconscient.

Quelles sont ces astuces que tu aimes mélanger à la réalité ?

E.S. : Pour Dizzee Rascal, je me suis inspiré des gifs animés que tu peux trouver sur le net. Il y a notamment des mecs qui s’amusent à faire des boucles parfaites, en utilisant des raccords en mouvements. Je me suis dit que ça serait intéressant de faire ça sur des choses en temps réel. En l’occurrence, on a Dizzee Rascal qui chante et qui fait des trucs impossibles en boucle, comme se servir un verre de vin qui ne s’arrête jamais. En même temps, le chanteur se met à chanter, donc tu sais plus très bien ce qui se passe et si c’est possible. Les gens me demandent souvent comment j’ai fait, mais en fait c’est assez simple. Il y a plusieurs passes : une où il chante en temps réel pendant laquelle je lui demande de ne pas bouger, une autre où il répète un mouvement et ensuite je coupe pour que ça fasse une boucle infinie.

C’est surtout du découpage et du collage, en somme.

E.S. : Oui, voilà. C’est du Photoshop : des layers, des calques qui se superposent et quelques techniques d’After Effects, un logiciel que j’utilise beaucoup pour faire mes tests et les effets.

Outre Photoshop et After Effects, ça rappelle un certain Jacques Tati.

E.S. : Bien sur ! C’est une référence hyper importante pour moi, en plus d’autres artistes contemporains qui m’influencent vachement et qui ont eux aussi été énormément influencés par Jacques Tati. Je pense aux spectacles de Jérôme Deschamps (qui est d’ailleurs le petit-cousin par alliance de Tati, ndlr) comme Les Deschiens. J’aime aussi beaucoup le cinéma de Fiona Gordon et Dominique Abel. C’est un couple qui vient du cirque, je crois, ils ont fait La Fée, L’Iceberg (leur premier long-métrage, sorti en 2006 en collaboration avec Bruno Romy, ndlr)… Il n’y a pas beaucoup d’effets spéciaux mais c’est vraiment dans l’absurde et le burlesque. C’est très beau, très graphique avec juste des peintures. Ils ne parlent pas beaucoup mais il y a pleins de petits éléments burlesques qui me plaisent bien. Je ne ne sais si ce sont des réalisateurs qui m’influencent vraiment mais en tous cas je les aime beaucoup, ils s’inspirent à fond de Jacques Tati.

Dans une interview filmée pour Télérama, Jean-Claude Vannier parle de la peur que les metteurs en scène ont envers la musique, il dit à ce propos qu’ils « ne comprennent pas bien l’utilité de la musique, la musique leur fait peur. A juste raison, parce que la musique change l’orientation du film ».

E.S. : Ah ouais, je comprends. C’est pas toujours pareil avec les clips, mais quand il s’agit de fiction ou de court ou long-métrage, le réalisateur a une image et une musique en tête et ça doit être assez difficile de travailler avec un musicien qui propose d’autres choses. Je ne sais pas exactement comment a procédé Vannier, je sais que des fois il a ressorti des vieux trucs, comme pour La Horse, par exemple. C’était un vieux truc enregistré il y a longtemps qu’il a sorti pour le film, avec un espèce de clavecin qu’il avait capté à l’arrache il y a longtemps. Et ça l’a fait ! Le film et la musique sont magnifiques. Je comprends les inquiétudes des réalisateurs. Moi qui suis musicien, j’aurais du mal à laisser la main si un jour je fais des court-métrages ou un film.

Tu t’occuperais de tout toi-même ?

E.S. : Pourquoi pas, ou alors je m’entourerais de musiciens que j’aime comme Aquaserge, qui ont un truc très musique de films, ou Anthony-Cedric Vuagniaux. Ce sont des artistes que je connais et que j’aime beaucoup, on a un peu la même volonté de l’exercice de style, de faire appel à des références… (…) Maisi je parle à un musicien qui ne connaît pas Morricone ou Jean-Claude Vannier… Si t’as une musique en tête et que la personne avec qui tu bosses ne comprend pas ces références là, alors je saisis l’inquiétude et la difficulté du processus d’échange qu’il y a entre un réalisateur et un compositeur. C’est pas évident.

“Aquaserge, c’est pas de la branlette d’intello que personne comprend”.

En parlant de gens qui se comprennent, tu t’entends particulièrement bien avec Aquaserge. Vous jouez ensemble, tu as enregistré dans leurs studios Electric Mami à Toulouse…

E.S. : Aquaserge, c’est une grande histoire d’amour. On s’est rencontrés aux Trois Baudets, où ils jouaient avec April March. Je passais des disques ce soir là, des trucs de Gainsbourg, des yéyés, tout ça. Julien et Elinore (April March) sont venus me voir et puis moi j’étais un peu ivre donc j’ai plus trop de souvenirs, mais on a sympathisé. Je lui ai parlé de mon groupe de rock progressif (feu Arun Tazieff, ndlr), on a fait des concerts ensemble… Quand j’ai découvert leur musique, ca a été la révélation. Je ne faisais pas encore de rock prog ou de musique psyché. Je m’y intéressais mais j’étais plus dans la scène hardcore, punk, pop. Et puis j’ai toujours été très intéressé par la musique de films, le power jazz, le rock progressif… Quand je suis tombé sur eux en concert, j’ai su que c’était ça que je voulais faire. La transe des musiciens en live ! C’est de la musique savante, mais accessible, pas de la branlette d’intello que personne comprend. Bien sûr, ils ont une dimension assez free jazz, donc assez complexe, mais il y a aussi un truc très intuitif dans la musique de Julien Gasc, très proche de ce qu’a pu faire Robert Wyatt avec les premiers Soft Machine. L’année dernière, j’ai passé six mois dans leur maison à enregistrer une dizaine de chansons que j’avais déjà pré-enregistrées dans mon petit studio chez moi. J’ai surtout bossé avec Benjamin (Glibert), c’est lui qui gère plus le studio. J’y retourne cet été pour finir l’album de treize ou quatorze chansons, qui sortira à la rentrée.

Une collaboration éventuelle avec eux ?

E.S. : On a commencé à bosser sur deux, trois compos avec Benjamin mais on les a mises un peu de côté pour l’instant. C’est pas prévu pour l’instant, mais on fait pas mal de concerts ensemble, des fois je fais les claviers ou la batterie sur quelques chansons. On est une petite famille, ce sont des gens qui m’ont fait découvrir énormément de choses, musicalement et humainement. Ils font de la musique originale, qui offre quelque chose de généreux, sincère… Il y a pleins de groupes à Paris qui… bon, je commence à faire ma tête de con mais il y a tellement de gens qui sont dans un style juste pour que ça fonctionne! Notamment en ce moment, avec le rock psyché qui revient à la mode.

Tu n’es pas partisan du retour de hype du rock psyché ?

E.S. : Ce mot est tellement vague que ça ne veut plus rien dire. Est-ce que c’est un style de musique ? Une époque ? Je sais pas trop quoi penser. Je m’en fiche, en fait. Je suis plutôt content si ça peut ouvrir la curiosité de certaines personnes, après… Beaucoup de gens utilisent ce petit mot pour être dans le moule. Il y a pleins de groupes qui font du garage ou du punk et qui collent le mot « psyché » parce qu’ils ont un peu de delays, des trucs genre musique foncedé… Mais je ne sais pas trop quoi penser. En plus, le rock psyché, entre Soft Machine et 13th Floor Elevator, ça n’a rien à voir. Brian Jonestown Massacre, Spacemen 3… c’est des trucs que je n’ai jamais écouté. Sauf Soft Machine. Et même Morricone, il y a un truc très psyché dans ce qu’il fait. J’adore la musique italienne, les illustrations sonores, la library music… Mais qu’est-ce que c’est la musique psyché ? C’est de la musique qui te fait rêver ? Qui t’endort ? Qui te réveille ? Je ne sais pas. Le rock progressif me met plus en transe que le rock psychédélique, car il y a ce rythme beaucoup plus cyclique.

Un des concerts les plus psychédéliques auxquels j’ai pu assister, c’était il y a deux ans au festival de Dour et c’était le choc : Battles, un hybride math rock complètement dingue. J’étais tellement abasourdie et émerveillée que je ne pouvais plus bouger pendant deux heures.

E.S. : Ils sont complètement progressif ! Et pourtant ils n’utilisent pas d’instruments vraiment connotés : ils n’ont pas de sitars, pas de fuzz, pas tellement de reverb… C’est vraiment cette espèce de batterie acoustique, un peu tribale justement, qui est très répétitive, avec des contretemps, des syncopes, des mesures que tu ne comprends pas… C’est vachement intéressant ! En plus ils utilisent des instruments contemporains, les claviers c’est pas des Farfisa ou des Rhodes. Pour le coup, eux c’est plus du néo-psyché, avec un côté très épique. Je me demande quelles sont leurs influences à ces mecs là.

Je les imagine assez cinématographiques, eux aussi.

E.S. : Carrément, t’as qu’à voir leurs clips super contemporains, un peu dérangeants… Tu connais Hella ? C’est un duo avec un batteur que j’adore qui s’appelle Zach Hill, qui a eu pleins d’autres projets : hip-hop, pop (Death Grips, entre autres, avec Stefan Burnett et Andy Morin, ndlr)… T’écouteras, les rythmiques sont complètement incompréhensibles, il y a un groove très étonnant, qui porte et qui transcende vraiment. Je ne sais pas si ce sont deux frères, mais c’est Zach Hill à la batterie avec un guitariste (Spencer Seim, aucun lien de parenté, ndlr). C’est très punk, très véner, transpirant et tout ça, et en même temps très progressif. Ils sont cette espèce de transe qui me plaît beaucoup, comme les Français de Chevreuil qui sont juste batterie/guitare. Tout ça ce sont des artistes très contemporains qui me parlent énormément, et pourtant ils ne sont pas du tout dans l’hommage au rock psychédélique.

Tu parlais tout à l’heure de ton amour pour les compositeurs de films italiens, notamment les Giallo, ce genre de thriller érotique d’épouvante souvent sublimé par Ennio Morricone dans les années soixante. C’est le côté artisan qui te parle ?

E.S. : Exactement. On le retrouve aussi dans certaines productions de Jean-Claude Vannier, même si les trois quarts ont été enregistrés dans des studios super bien branlés, comme Morricone. Mais il y a un truc de bricolage, peut-être plus présent chez Vannier que chez les Italiens, qui sont quand même très orchestrés. Il y a beaucoup de musique classique, Morricone reprenait par exemple des thèmes de Mozart comme Dies Irae. C’est un thème qui a été très utilisé, je ne sais plus à quelle époque (la Prose Des Morts, ou Dies Irae, est, dans la liturgie catholique, récitée en l’honneur des défunts. Ce thème est régulièrement interprété depuis le début du XVIe siècle et a notamment été repris par Mozart dans son Requiem en ré mineur KV 626 en 1791, année de sa mort, ndlr). Ce qui est étonnant dans les Giallo c’est ce côté très orchestré, et en même temps des percus et des guitares qui sonnent très bidouillées, des sons de fuzz qui baignent dans la reverb. C’est très propre et très classe, avec un côté sacré que j’adore.

Les Giallo, c’est aussi l’expérimentation, un truc qui t’est familier aussi bien dans ton travail de musicien que de réalisateur.

E.S. : Oui, c’est aussi ça le côté transe, la recherche de nouveaux moyens d’expression… Mais je ne sais pas si, dans la musique que je fais… J’utilise pratiquement que des vieux claviers et des vieux instruments, mais je ne les bidouille pas plus que ça. J’aime bien essayer de retrouver le son sur bandes des années soixante-dix, quand c’était très compressé. Mais c’est pas tellement du bidouillage.

Pas du genre à t’enfermer dans ton studio pour construire ton synthétiseur modulaire pièce par pièce.

E.S. : Non, je n’ai pas la patience. Je faisais un peu de circuit-bending, à une période. Tu sais, quand tu bidouilles des vieux jouets. Mais c’est un peu limité et j’aime pas tellement le son. Je suis un gros fan du son analogique, très chaud, très puissant et dans le circuit-bending c’est quand même très électronique, très digital. Tu peux te permettre de désosser un truc qui t’as coûté 10 euros pour le bidouiller, mais un clavier qui t’en a coûté 900, t’y touches pas ! Tu vois, ce que j’aime beaucoup dans Aquaserge ou chez Anthony-Cedric Vuagniaux c’est les éléments de percussion, l’expérimentation avec la bande, un truc très enfantin. Anthony-Cedric Vuagniaux, il fait des sons que j’arrive pas à reconnaître, je ne sais pas du tout comment il a fait et ça me plaît vachement. Aquaserge, c’est pareil, parfois ils peuvent mettre un synthétiseur sur une bande et puis ils vont s’amuser à taper dessus pour créer un espèce de voile d’ondes et tu te dis : « Mais comment ils ont fait ? Est-ce que c’est un filtre ? Est-ce que c’est sur bande ? Est-ce qu’ils ont trafiqué un clavier ? ». Je trouve ça intéressant d’utiliser des machines et des effets pour créer des sons mais surtout les détourner : rentrer une guitare dans un MS 20, etc. Pendant ma période cheap tune, j’avais acheté un séquenceur qui fonctionne comme une cartouche à mettre dans une gameboy, et avec tu peux fabriquer des chansons en 8 bit (LSDJ, pour Little Sound DJ, est un programme mis au point en 2000 par Johan Kotlinski, permettant de faire et d’enregistrer de la musique avec une Nintendo Gameboy, ndlr). J’ai des enregistrements de cette époque, mais je tairai le nom du groupe !

Forever Pavot // Le Passeur d’Armes // Croque Macadam/Requiem Pour Un Twister
En concert avec Dorian Pimpernel et Julien Gasc le 16 Mai au Point FMR.

http://foreverpavot.bandcamp.com/

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