Sur ce troisième album « Stinky Fia », le groupe de Dublin exilé à Londres poursuit une progression phénoménale en s’éloignant très clairement du post-punk tout en affirmant son identité. De là se poser une question : Fontaines D.C. est-il le meilleur groupe de rock du moment ? Réponse avec Conor Deegan, le bassiste blondinet.

Au départ, Fontaines D.C. voulait surtout éviter une chose : être un énième groupe sans âme avec un chanteur qui prend un accent américain quand il ouvre sa gueule. Après tout, ils sont Irlandais, et fiers de l’être. Et puis Grian (chant) voulait être honnête sur ses capacités vocales : ce qu’il offre, c’est la seule manière pour lui de chanter. Petit à petit, le premier album (« Dogrel », 2019) s’est centré autour de Dublin, ville où les cinq membres se sont rencontrés, et sur ce que cette cité signifiait pour eux. L’identité irlandaise, qui est pour résumer la base centrale du groupe — une motivation, un leitmotiv, une religion, presque — prend une telle place dans leurs vies que les rockeurs, désormais exilés à Londres, peinent à être heureux. « C’est étrange d’être ici pour un Irlandais, à cause de l’histoire entre l’Angleterre et l’Irlande. On a un peu l’impression d’être des aliens. Comment ça va ? Je dirais que ça va moyen. On peut se retrouver au pub comme on le fait chez nous — même si ce ne sont pas les mêmes bars et les mêmes ambiances —, mais c’est dur de garder un lien avec son pays quand on vit à l’étranger », raconte Conor par Skype. Si historiquement, entre deux guerres civiles, les Britanniques n’ont jamais été les grands amis des Irlandais, le présent n’est pas toujours très réjouissants quand on est un « paddy » dans cette ville.

« On faisait des concerts en se disant qu’on était le meilleur groupe au monde alors qu’on était même pas le meilleur groupe de la salle »

C’est d’ailleurs en référence à une histoire émouvante — celle d’une famille irlandaise qui ne pouvait pas inscrire ces mots en gaélique, « In ár gCroíthe go deo » (« dans nos cœurs pour toujours »), sur une pierre tombale en Angleterre par crainte que ça rappelle de mauvais souvenirs — que le titre d’ouverture fait référence. En plus des blagues sur les Irlandais, sur l’IRA ou sur leur accent, c’est dans un contexte peu enthousiasmant que Fontaines D.C. a façonné « Skinty Fia », un troisième album qui fera du bruit, tant par les thématiques abordées que par les morceaux eux-mêmes, dix-milles fois plus incisifs et précis. Peu de groupes ont les épaules pour devenir très grands. Fontaines D.C., si.

C’est donc l’Irlande qui définit Fontaines D.C. Pas les guitares — d’ailleurs le groupe dit pouvoir facilement s’en passer, et elles ne sont pas omniprésentes sur « Skinty Fia », pas le post-punk non plus — ils n’en peuvent plus de ce style. Ni même leur dévotion complète — la formation compte d’ailleurs prendre une pause l’année prochaine pour que ses membres puissent s’adonner à des projets personnels, et souffler un peu. TOUT, chez eux, rappelle ce pays, allant du nom du disque (Skinty Fia est une vieille expression utilisée par la grand-mère du batteur quand quelque chose l’emmerde) aux thématiques abordées (avidité, cœur brisé, corruption, découragement, isolement, etc.) en passant par l’accent et les mots choisis (la mention par exemple des partis politiques Fine Gael et Fianna Fáil sur I Love You).

Mais ce qui définit aussi la formation, c’est cette envie d’aller plus haut, plus loin. Ne cherchez pas un deuxième Boys in the Better Land sur ce disque : il n’y en a pas. Fontaines D.C. réussit là où tous les autres se mangent les dents : grandir sans se trahir, avancer sans trébucher, innover sans s’éparpiller et se bonifier tout en gardant sa singularité. C’est l’une des forces du groupe : ce questionnement permanent — que ce soit au niveau de leurs vies personnelles que sur leur identité musicale et ce qu’ils veulent raconter à travers leurs chansons — qui poussent ces Irlandais à progresser sans délaisser leur ville, et sans changer qui ils sont (un parallèle pourrait se faire avec Kendrick Lamar et son rapport à Compton qui revient en permanence dans sa musique). En gros, Fontaines D.C. prospère mais garde le contrôle.

« cette envie de grandir et d’avoir du succès était là depuis le début, présente d’une façon un peu bizarre »

C’est en voulant créer des chansons qu’on écoute en se prenant dans les bras en buvant des pintes de Guinness (cliché, okay, mais c’est Grian qui le dit) que Fontaines D.C. a débuté. D’ailleurs, c’est peut-être pour cette raison que Boys in the Better Land a des airs de That Woman’s Got Me Drinking de Shane McGowan & The Popes. Ou que The Couple Across The Way sur « Skinty Fia » était à la base prévu pour un disque de chansons traditionnelles irlandaises que le groupe voulait sortir en même temps que ce troisième disque.

Si l’ambition est désormais que leurs compositions résonnent à travers le monde, le point de départ reste le même. C’est juste la perspective qui change : Sur « A Hero’s Death » les gars étaient en tournée, déconnectés de leur ville adorée. Sur ce nouveau disque, ils se sentent carrément étrangers à Dublin et à leur pays. Et plus le groupe s’éloigne de chez lui, plus les chansons sont sombres. Mais aussi très belles. « Skinty Fia », maitrisé de bout en bout par des mains de maitres, arrive à son point culminant lors du titre I Love You, une chanson d’amour pas comme celles des Beatles qui monte en pression avec une puissance de feu étourdissante où s’entremêlent la politique, le taux de suicide et la crise du logement. Ils ont passé le cap du deuxième album avec les doigts dans nez. Le troisième est encore un énorme pas en avant. Et ce n’est pas dû à la « chance des Irlandais ». Pour la suite de cet article, c’est Conor au micro.

Vous êtes à Londres depuis peu, pourquoi ?

Conor : Grian, notre chanteur, s’est fiancé et il est venu vivre ici. Plusieurs d’entre nous ont vécu à Paris avant et maintenant, on se retrouve pour la plupart à Londres. C’est étrange d’être ici pour un Irlandais, à cause de l’histoire entre l’Angleterre et l’Irlande. On a un peu l’impression d’être des aliens.

Vous êtes tristes ici ?

Je dirais que ça va moyen. On peut se retrouver au pub comme on le fait en Irlande — même si ce ne sont pas les mêmes bars et les mêmes ambiances — mais c’est dur de garder un lien avec son pays quand on vit à l’étranger.

« Je ne veux pas qu’on continue le groupe si on se met à faire des disques de merde »

Mettre autant d’aspects liés à l’identité irlandaise, c’est une manière d’éviter de perdre ce lien avec votre pays ?

Ça été important pour nous dès le premier album et c’est toujours ancré en nous aujourd’hui : ça nous définit aussi. Au départ, il y avait aussi cette envie de ne pas chanter avec un accent américain et d’assumer le nôtre. Je sais qu’il y a plein de groupes français où le chanteur copie un accent anglais ou américain au lieu d’assumer son vrai accent. Ils pourraient chanter en français aussi, non ? Bref, ça nous semblait important pour nous, surtout après avoir écouté The Pogues, de poursuivre dans cette direction. Au niveau des thèmes, ils sont assez spécifiques : on en reste à ce qu’on connaît, à la ville qu’on connaît, aux gens qu’on fréquente. C’est plus facile d’arriver à quelque chose de vraie et d’authentique, de plus sincère aussi. On ne va pas chanter sur Lille ou Rennes, des villes où on est allés deux fois dans notre vie par exemple. Mais si tu vis ici, tu sais des choses que plein d’autres personnes ne savent pas, et tu peux réussir à créer quelque chose d’universelle, qui pourra se relier à d’autres villes, en partant de quelque chose de spécifique.

La chanson The Couple Across The Way est une ballade traditionnelle. Qu’est-ce qu’elle fait sur « Skinty Fia » ?

En fait, Grian nous a présenté cette chanson à un moment où on pensait faire un double album. On voulait faire une face avec « Skinty Fia » en entier et une autre avec des musiques traditionnelles irlandaises. Du moins avec des chansons qu’on aurait écrites et qui sonnent comme des musiques irlandaises. On a tous présenté des morceaux et c’est dans ce contexte que The Couple Across The Way est arrivée sur la table. Au début, elle sortait moins du lot parce qu’elle était prévue avec d’autres compositions du même genre. Quand on a finalement décidé de faire un disque « normal », on s’est dit qu’on voulait quand même la garder, donc on a tout fait pour la retravailler et faire en sorte qu’elle puisse s’intégrer à « Skinty Fia ».

Est-ce que vous êtes préparés à sortir un disque qui ne sera pas peut-être pas aussi couronné de succès que « A Hero’s Death » ?

Non, je ne suis pas du tout préparé à ça. Je pense qu’il sera aussi réussi voire meilleur que le précédent. On y croit à fond : on a vraiment le sentiment qu’on a écrit des meilleures chansons et qu’on les joue mieux aussi, qu’on s’est amélioré en tant que groupe. On estime aussi avoir des morceaux plus « grand public » qui pourront passer à la radio, qui ont le bon tempo et qui sont assez intéressants pour plaire.

Avec ce disque, est-ce qu’il y a l’envie de devenir mainstream ?

On a clairement envie d’être aussi gros que possible. C’est un truc qu’on se disait souvent, notamment quand on repense à notre première répétition qui était chaotique : il y avait du feedback qui sortait des amplis, on cassait nos cordes, on n’avait pas d’accordeur, Grian s’électrocutait avec son micro, etc. Mais notre guitariste nous disait qu’on était le meilleur groupe du monde. Et on se le disait tout le temps entre nous, pour blaguer au début. Et puis à force de le répéter, on s’est mis à y croire. C’était fou de penser ça parce qu’on a été très mauvais durant de nombreuses années. On faisait des concerts avec cette mentalité alors qu’on était même pas le meilleur groupe de la salle. D’une manière, cette envie de grandir et d’avoir du succès était là depuis le début, présente d’une façon un peu bizarre.
Mais je ne veux pas qu’on continue le groupe si on se met à faire des disques de merde. Je trouve que c’est plus digne de dire : « Bon, on n’est plus inspirés, mais on veut continuer à gagner notre vie et faire des tournées pour jouer les morceaux que le public veut entendre. » Je ne suis pas intéressé par l’idée de faire des albums pourris et ruiner la réputation qu’on a gagné au fil des années. On pourra faire des projets solos ou même changer de travail, qui sait…

Vous avez tous des envies de faire des projets solo ?

On a évoqué ensemble l’idée de faire des albums solo. On se dit qu’on les ferait l’année prochaine après la tournée. On n’est pas tous au même niveau de préparation sur ces disques-là, mais peu importe. En tout cas, on ne tournera presque pas en 2023, donc en profitera pour faire d’autres choses. Pour l’instant, j’ai la moitié d’un album potable de prêt, et si j’arrive à agencer dix bons morceaux ensemble, peut-être que j’y réfléchirai. Sinon tant pis.

Avec le temps, vous êtes toujours aussi proches au sein du groupe ?

On est toujours des amis, mais ce que je ressens, c’est qu’on a aussi moins besoin d’être ensemble, et moins besoin les uns et des autres. C’est ce qui est triste : notre amitié n’est plus comme avant. Mais le fait qu’on écrive ensemble, et de jouer dans le même groupe, ça nous permet de rester proches. On a aussi des moments où se retrouve uniquement tous les cinq sans personne d’autre. Dix minutes avant et après un concert, on reste seuls et on redevient juste cinq mecs qui sont dans un groupe ensemble. C’est peut-être ce qui nous lie. Tu as besoin de ces moments-là pour garder une cohésion.

L’album « Skinty Fia » s’écoute juste ici. Et plus bas, on remet notre interview avec le groupe au moment de la sortie de « A Hero’s Death ».

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